Chapitre 50 : Tous furtifs !

- Dame Toth, elle est juste sur la crête ! Je vais…
- NON !!! Je vous dis de vous planquer de la FERMER, vous êtes sourdingues ou quoi ???

Le bruit devenu maintenant caractéristique de la corde tendue qu’on relâche se fit entendre une fois encore et une nouvelle flèche mortelle vint se planter avec un bruit infect dans l’oreille se la Sicaire qui s’était relevée pour ressortir de l’autre coté de sa tête. Son corps devenu mou qui s’effondra sur ses compagnons recroquevillés derrière la roche  couvrit le juron de Toth de Gara mais pas le ricanement de la Chasseresse Kobold en surplomb qui venait de faire un nouveau « carton » 

- Elle a les ouïes mieux aérées ta copine comme ça, Tothi ?! railla Nahrye en encochant sournoisement un nouveau trait des fois que la provocation amènerait une nouvelle cible à lever le nez.
- Jubile, Midgardienne, gronda la tueuse en noir. Je te concède que tu nous as bien piégées mais le temps joue pour nous et je peux te jurer que toi et ton camarade Sauvage ne sortirez pas vivant d’ici même si nous devons toutes y passer…
- A ce rythme, tu vas manquer de bras pour me tordre le cou, Tothi…
gloussa la Kobie.
- A ce rythme, tu vas manquer de flèches pour nous transpercer, Nahrye… grinça la Sicaire.
- Il me restera toujours ma lance pour te mettre les tripes à l’air, ne t’inquiète pas…
 

De fait, Toth de Gara était inquiète.
Oh pas concernant les forfanteries martiales de la Chasseresse car elle savait – et l’avait prouvé plus qu’à son compte… - qu’elle lui était bien supérieur en duel. Mais pour ce qui était des manœuvres sournoises et autres tactiques subtiles, elle admettait volontiers que la Kobold s’avérait une fois de plus aussi ingénieuse d’efficace. Des trente assassins d’élite qui composaient la garde de la Sicaire, la moitié était déjà tombées victimes de l’arc de la Midgardienne et pourrirait ici.
Comment avait elle été assez stupides pour suivre cette Plaie bleue et le Sauvage au lieu de rattraper le commando qui avait ralenti et saigné à blanc les troupes de l’Ordre et du Triptyque ? C’était sa vanité à défaire sa meilleure ennemie qui les avait toutes piégées dans ce trou à rat où elles allaient crever misérablement si elle ne trouvait pas très rapidement une idée. Pourtant, ses deux officiers l’avaient bien mise en garde : courser la Kobold et le Viking ne revêtait aucun avantage stratégique et revenait à s’exposer à une rouerie supplémentaire où la Chasseresse excellait. Quand ils étaient parvenus à l’entrée de la grotte, Toth n’avait pas cherché plus loin que le bout de son long nez aquilin de Sarrasine avant de disperser ses troupes pour couper la retraite aux proies. Mais une fois les tueuses toutes à l’intérieur, elle avait compris son erreur quand les rochers s’étaient abattus sur son arrière-garde, écrasant ses Sicaires sous des tonnes de pierre, coupant toute retraite et plongeant les occupants dans un noir total. Et la suite s’était transformé en cauchemar, jeu de cache-cache mortel entre ses assassins dont la première arme – la furtivité – devenait inutile et où les Albionaises qui composaient sa troupe servaient de cibles à cette fichue Kobold capable de voir dans le noir comme en plein jour comme tous les membres de sa fichue sous-race honnie !!!

Les Sicaires maîtresses de l’ombre et utilisant leurs dons invisibles comme personnes tâtonnaient en tremblant dans la caverne, priant pour ne pas être la prochaine à se retrouver clouées comme un stupide papillon par les flèches mortelles de la Mids à l’affût. Cependant, Toth ne bluffait pas concernant sa première motivation : elle crèverait probablement ici mais elle emporterait ses ennemis avec elle dans l’au-delà ! Déjà, les tirs de Nahrye se faisaient plus rares et elle devait probablement compter ses derniers traits. Même si elle pouvait encore réduire les Sicaires survivantes, Toth se faisait fort de massacrer cette plaie ! Même sans bénéficier de ses yeux ! Même si toutes ses compagnes venaient à trépasser. Si Nahrye était une de plus redoutables Midgardiennes qui soit dans l’Art de la traque et le combat d’embuscade, Toth de Gara restait inégalée dans la lutte au corps à corps. Elle l’avait toujours prouvé par le passé et elle le prouverait une fois de plus ici. 

Le hurlement d’une de ses compagnes en proie à une terreur abject la tira de sa rêverie et ce fut les dents serrés de rage qu’elle se plaqua à la roche en imaginant la dernière stratégie en date du Poison Bleu : la Kobold utilisait son maudit loup pour harceler les furtives les plus éloignées jusqu’à ce qu’elles se découvrent. Le grondement de la bête, le cri de la victime précédant d’une seconde le bruit mat de la flèche qui la tuait confirma ses craintes. La même scène se reproduisit quelques secondes plus tard sur le coté opposé avec la même conclusion néfaste. L’odeur de la peur dans les rangs clairsemés des Sicaires devenait entêtante, presque palpable, et certaines commençaient à craquer, gémissant pitoyablement. Quelques minutes angoissantes s’écoulèrent encore sans que le loup ou l’arc de Nahrye ne se fassent entendre et le moral remonta d’un cran. Enfin, cette lâche était à court de munition ! L’espoir allait changer de camp ! Tremblante de colère rentrée, Toth de Gara décompta en murmurant le nombre de survivantes sur lesquelles elle pouvait compter. Onze. Onze sicaires d’élite contre une chasseresse contrainte de se battre à la lance, un loup qui ne bénéficierait plus des flèches de sa maîtresse pour couvrir ses assauts et un Sauvage - certes redoutable - mais aussi aveugle qu’elles l’étaient. Ce serait du gâteau ! Toth de Gara signifia à ses troupes de se relever d’un bruit de langue et la petite troupe drapée de noir dégaina ses sabres pour la revanche, s’avançant précautionneusement vers le parapet d’où les dernières flèches létales avaient jaillies. Lorsque la voix de sa minuscule adversaire retentit, la Sicaire ne ralentit pas son pas et elle exhorta méchamment ses compagnes qui s’étaient instinctivement jetées au sol à se relever :

- Sais-tu où tu te trouves, Tothi ? minauda la Kobold toujours perchée sur son parapet.
- Je sais que c’est l’endroit où ta carcasse reposera jusqu’au prochain banquet d’Odin, Nahrye ! Ou jusqu’au suivant peut être car même les Valkyries peineront à retrouver ton âme nuisible dans cette antre infecte…
- Si mes os devaient reposer ici, ils auront de la compagnie, ricana la Bleue, déclenchant un frisson inexplicable chez la Sicaire. Sache, Sarrasine, que cette grotte à la noirceur insondable est un lieu bien connu des éclaireurs des  trois Royaumes car tous l’évitent comme la peste !
- Sauf toi qui te plaît à te vautrer dans la fange et l’ordure…
rétorqua Toth en continuant à avancer lentement.
- Disons plutôt que j’aime surtout vérifier par moi même si les légendes et les rumeurs sont fondées…
- De quelle légende parle-tu, Poison Bleu ?
siffla la chef des tueuses sombres que le ton enjoué de sa tortueuse ennemie commençait à inquiéter.
- Le territoire où nous sommes – Muspelheim – porte deux noms suivant le peuple qui en parle ! Pour les Trolls, c’est le Royaume des Géants des Montagnes, leurs adversaires ataviques. Pour les Nains par contre, c’est la Terre des Marcheurs sans-Repos ! Même si ma traduction reste approximative…
- Vers la paroi…
se mit à trembler la maigre Avalonienne. Pressez-vous et mettez-vous dos à dos…
- Ah ! Je vois que tu viens de comprendre, Thotie…
- Commandant
, balbutia une jeune Sicaire, la voix cassée, des… des choses bougent dans le sol…
- Il y eut ici une grande bataille
, continuait Nahrye. Une coalition sans précédent unifia les Royaumes contre le plus terrifiant des Chiens de Boxikor – l’infâme MazoMazo – et c’est ici même que cinq cents milles Albionais, Midgardiens et Hiberniens unis sous une même bannière affrontèrent la pire des menaces qui ait jamais menacé notre monde et le vainquirent. Le gouffre insondable dont cette grotte est l’entrée fut l’épicentre du cataclysme qui engloutît les Chiens et leurs ennemis. Un charnier ou un demi-million de créatures furent annihilées en un instant, transformant le paradis qu’était Muspelheim en une terre désolée et morte. Une terre de vengeance ou des âmes sacrifiées déchaînent depuis leur Ire mauvaise en laissant de déverser sporadiquement mort-vivants et goules maudites.
- Nous sommes sur la porte de l’Enfer…
gémit à nouveau la jeune Sicaire.
- Je n’aurai pas dit mieux, ricana la Chasseresse. Et si les occupants des lieux sont longs à réagir, ils sont bien souvent très en colère ensuite. Surtout s’ils ne peuvent plus sortir pour assouvir leur haine des vivants à l’extérieur…
- NAHRYE !!!
hurla Toth de Gara, distinguant une marée de monstruosités innommables qui se relevaient dans toute l’immense caverne maintenant qu’un raie de lumière perçait au dessus de la tête de la Kobold qui venait de dégager un accès vers le dehors. LAISSE MOI ICI SI TU VEUX MAIS SAUVE MES CAMARADES !!!
- Pourquoi ferai-je une chose pareille, Tothie ? s’enquit la Bleue visiblement très honnêtement surprise.
- Cette mort n’est pas une mort de guerrier… gronda la silhouette qui flanquait la Chasseresse et que la chef des Sicaires reconnue comme le Maître-Sauvage qui lui avait causé tant de soucis.
- Tu veux que je les sauve ??? riait maintenant la Chasseresse estomaquée tandis que les premiers monstres pourrissants s’avançaient vers les Sicaires tétanisées par l’horreur.
- Tu les as vaincues avec ton esprit, Kobold ! Ne ternis pas ta victoire par une boucherie aussi inutile qu’inhumaine… confirma Will Kinson. Personne – pas même Toth – ne mérite de périr de cette façon…

L’horripilant petit rire de gorge de la Chasseresse accompagna la chute de la longue corde tressée qui atterrit aux pieds des Sicaires et elle leur lança avec une joie inhabituelle :

- Toth de Gara, les Dieux en sont témoins, tes invincibles Sicaires et toi même avez été vaincues par une unique Kobold de Midgard ! Moi, Nahrye la Chasseresse, je sauve vos misérables vies à la demande du Maître-Sauvage témoin de votre déchéance ! Une fois hors de ce piège, tu abandonneras l’art des Sicaires pour embrasser l’ordre des Moniales ! Sur ton honneur, le feras-tu ?
- Sur mon honneur, je le ferai !!!
répondit la Sicaire en poussant ses camarades vers la corde et en repoussant les premiers monstres qui se faisaient de plus en plus pressants.

Sans plus se préoccuper du sort de ses ennemis, Nahrye disparut par l’ouverture en pouffant toujours, Will Kinson sur ses talons. Ils coururent plusieurs centaines de mètres et se mirent à l’abri d’un rocher pour se retourner et distinguer les premières silhouettes sombres qui s’extirpaient péniblement du gouffre terrifiants en tremblant.

- Tu as bien agi, Chasseresse ! dit sobrement le grand Viking en posant sa lourde main fraternellement sur la frêle épaule de la Kobold.
- Je ne les aurai pas laissées là dedans de toute façon… sourit la Bleue, mutine.
- Ah non ?
- Non. Même si nous ne partageons pas la même notion de l’honneur, apprends - Maître Sauvage – que c’est le challenge qui motive les Chasseurs ! Imagine mon ennui si je m’étais privée de la seule adversaire capable de me procurer encore ce challenge…


Un grand rire surpris secoua la carcasse du Viking et la Kobold se fendit d’un large sourire chafouin sous sa capuche.

- Juste une dernière chose, Nahrye la rusée… 
- Mais je t’en prie.
- Pourquoi avoir contraint Toth à abandonner son métier de Sicaire dans ce cas ?
- Oh ça… Et bien disons que même si j’ai beau ne vivre que pour le Challenge, il n’en demeure pas moins que j’ai réfléchi à ce que tu disais concernant nos duels. Six victoires à zéro, c’est un score sans appel ! Toth de Gara est LA meilleure furtive qui soit même s’il m’en coûte de l’admettre. La contraindre à m’affronter à l’avenir dans la peau d’une moniale la privera de ce fichu avantage lié au premier coup sous invisibilité !
- Dame Nahrye, vous risquez de pêcher par excès de confiance… S’il est UNE classe que nous autres Sauvages – considérés comme les plus redoutables combattants de Midgard au corps à corps – redoutons, c’est bien ces fichus Moines ! Je ne pense pas que vous avez cherché à minorer l’efficacité de Toth… Allons… Dîtes moi donc la vraie raison qui vous a poussé à exiger cela d’elle…
- Et bien disons que connaissant Toth, je me marre à l’avance de la croiser – après la soie hors de prix qui la drapait jadis - vêtue d’une bure austère qui démangera son vilain derrière décharné d’Albionaise !!!

Prochain épisode : Le combat des Chefs