Chapitre 43 : l’Ultime Goutte

L’étrange quatuor mal assorti cavalait à en perdre haleine comme s’il avait la mort aux trousses.
Ce qui était – à y regarder de plus près - exactement le cas !
La traversée de cette nouvelle salle des Abysses s’était faite avec une célérité telle que la meute grouillante des monstres qui l’occupaient n’avait pas eu le temps de réagir. Du coups, les abominables Ecorcheuses s’étaient retournées sur l’infortuné duo qui poursuivait les fuyards, histoire de ne pas avoir été réveillées pour rien. Grand mal leur en avait pris car les intéressés – Antirox et le Snifouilleur - n’étaient pas vraiment des adversaires faciles, loin s’en faut. Dés lors, l’inespéré ralentissement avait été cependant mis à contribution par les pourchassés - Aèfkabio et ses camarades - pour creuser leur avance sur leurs méchants chasseurs maintenant très occupés. La puissante Valériane tenait la tête, utilisant sa parfaite connaissance de l’endroit pour conduire très efficacement ses camarades, évitant les salles les plus dangereuses et louvoyant adroitement entre les créatures les plus lentes. Ils venaient d’échapper de justesse à un groupe de Chevaliers Chtoniens quand la grande Maîtresse d’Armes s’arrêta au bord d’un gouffre abyssale. Au bout d’un dédale de dangereux ponts de pierre, on pouvait distinguer au loin une forme gigantesque déambulant sur une immense plate-forme ou reposait un impressionnant trône sombre.

- Le Prince Abdin, expliqua la grande blonde que son Troll de fils contemplait avec crainte, Seigneur-Démon des sous-sols de Midgard aux Abysses ! Et accessoirement une belle saleté comme ses deux congénères…
- Il est énorme !!!
s’exclama Aèfkabio le Ouik.
- Pffff ! se moqua Chieuse Grave la Kobold. C’est un comique à coté des Hauts-Seigneurs comme Baln ou Oro moi j’dis ! Bien énervée, je me le solote ce gros navet j’suis sure !
- Ben voyons !
ricana Sssiyrysssyanahagaa’Tsssiii Gaahha plus simplement connue sous le nom de Titetouffe la Valkyne. Sssi je ne m’abuse, la dernière fois que nous avons affronté Abdin ensembles, tu étais restée très longtemps sur les passserelles avant de daigner enfin rejoindre le groupe…    
- Mon lacet était défait !
- Il n’y a pas de lassset à tes chaussses !
- C’est pour ça que c’était long : je ne les trouvais pas !
- Nous allons descendre ici
, coupa Valériane en désignant le rebord du précipice. Il y a un chemin secret taillé à même la roche qui est invisible du promontoire. Malgré leurs pouvoirs, nos poursuivants ne peuvent se permettre une chute pareille sans risquer de graves dommages et ils perdront du temps pour retrouver notre trace. Dépêchons-nous, les Ecorcheuses n’ont pas dû les retenir bien plus longtemps que nos compagnons Mids et Albionais après que nous nous soyons enfuis toute à l’heure !

Montrant l’exemple, la musculeuse Paladine enjamba le parapet et entama la descente avec agilité malgré sa lourde armure de guerre. Les prises étaient peu adaptées pour les grosses pattes de Aèfkabio et sans l’aide de Titetouffe qui lui indiquait ou poser ses pieds monstrueux, il aurait versé dans le gouffre. Haletant, il parvint enfin à rejoindre la première corniche sur laquelle attendait sa « mère » puis ils reprirent l’escalade. Chieuse Grave était en bas depuis longtemps quand le Ouik, épuisé par l’exercice, s’assit lourdement à même le sol en essuyant l’épaisse sueur qui dégoulinait sur son faciès minéral.

- Ce corps… n’est décidément pas fait… pour ce genre d’épreuve… souffla le Troll.
- Et bien change le ! rétorqua Valériane en lui faisant un clin d’œil.
- Je ne suis pas certain…
- Moi j’en suis certaine, Aèfkabio !
coupa l’impressionnante Highlander. Mais tu as raison d’éviter d’utiliser tes compétences dans les Abysses… Nous avons encore un peu de chemin à faire pour nous reposer sans risquer d’être surpris par les deux autres pénibles mais nous aurons une petite discussion à ce sujet… mon fils !

Reprenant sa course incroyablement légère, elle leur fit à nouveau traverser maintes salles et couloirs. Les pires abominations grouillaient littéralement dans cette partie des Abysses mais une fois encore, leur guide évita les confrontations directes et ils débouchèrent enfin à l’orée de ce qui ressemblait à un temple ancien aux dimensions tout bonnement titanesques. Aèfkabio était abasourdie par l’immensité écrasante de la construction et il jetait des regards émerveillés. Chieuse Grave par contre était miraculeusement devenue très silencieuse. Puis elle glapit en tirant hystériquement sur la manche de cuir de Titetouffe qui finit par dire, une nuance de crainte difficilement maîtrisée dans la voix :

- Sss’est l’endroit où vous sssouhaitez que nous nous reposions, Dame Valériane ?
- C’est exact, Maîtresse des Sabres !
confirma la Paladine sans pouvoir s’empêcher d’ajouter avec une légèreté étudiée : nous avons quelqu’un à voir ici…
- Dame Valériane, insista la Valkyne non sans avoir préalablement collé une taloche dans la figure de Chieuse pour la calmer, les choses qui habitent ici ne sssont pas à proprement parler amicales… Sssans même parler du propriétaire de l’endroit !
- Bah il faut juste savoir comment les aborder ! De toute façon, je crains que nous n’ayons pas vraiment le choix puisque nous allons devoir nous entretenir avec le Chambellan !


Le bruit que fit le corps de Chieuse Grave en heurtant le sol de granit quand elle s’évanouit passa inaperçu mais la bouche ouverte d’horreur sur ses crocs luisants et les poils comiquement dressés de Titetouffe ne rassurèrent pas vraiment le Ouik qui sortait enfin de sa contemplation extatique et demanda prudemment :

- Heu… Qui est ce Chambellan ?
- Une référence des Abysses, mon garçon !
répondit nonchalamment Valériane sans le regarder, fronçant les yeux pour tenter de distinguer l’intérieur sombre du Temple.
- Le Chambellan est le Gardien sssuprême de Légion le Multiple, dit aussi le Gluant, compléta la Valkyne d’une voix éteinte. Il est la créature la plus puisssante des Abyssses, le Garant des Portes des Royaumes et le sssouverain incontesssté des Prinssses et des Hauts-Démons ! Ssson apparenssse ssseule sssuffit à épouvanter des armées entières et on dit que ssses yeux inhumains…
- Oui bon ça va aller, Maîtresse Titetouffe !
l’interrompit très calmement la Highlander qui venait visiblement de trouver enfin ce qu’elle cherchait. Vous allez finir par faire peur à ce garçon…

A voir la tête défaite du pauvre Troll, le but était atteint. Alertée par le silence soudain, la grande blonde se retourna, leva un œil surpris en découvrant la Kobold toujours assommée et les deux autres qui la regardaient avec de grands yeux effarés.

- J’ai pas dit que ce serait facile… ajouta t’elle en arborant son plus beau sourire.
- Dame Valériane, souffla péniblement la Tueuse Velue, nous n’avons aucune chanssse contre le Chambellan ! Pour le rencontrer, nous devrions avant affronter le Grand Chanssselier Adremal et ssses Hordes Innombrables. Les plus puisssants Héros des Royaumes, même en nombre conssséquent, tremblent à l’idée de combattre Adremal ! Alors le Chambellan…
- Ils trembleraient moins, ils seraient plus efficaces ! De toute façon, nous n’avons pas le choix ! Malgré nos pouvoirs conjugués, nous ne pourrons pas survivre à un conflit frontal contre nos poursuivants, je pensais que c’était bien clair pour tout le monde. La Goutte les a nantis d’une puissance bien supérieure aux fragments qui nous habitent mon fils et moi. Seul le Chambellan a une petite chance de nous débarrasser d’eux mais il va falloir le convaincre de nous aider. Et donc l’approcher ! Relaxez-vous, ça va bien se passer…

- Vous connaisssez déjà le Chambellan, n’est ssse pas ma Dame ? murmura la Valkyne dont les sens aiguisés avaient perçu un tremblement derrière la bravade.
- Je… Oui en effet ! Nous sommes ce qu’il est commun d’appeler de « vieilles connaissances », je suppose… Par corrélation !
- Et comment traduiriez vous en mots clairs votre… relation avec lui ?
- J’éviterai la traduction pour être honnête ! J’ai jadis contribué à lui faire une charmante plaisanterie qu’il n’aurait - paraît il - pas beaucoup apprécié. Mais c’était il y a très longtemps ! Il a du oublier.
- Mère
, intervint Aèfkabio avec gravité, j’ai impliqué mes deux amies dans cette histoire et le moins que tu puisses faire à mon sens serait de nous expliquer exactement de quoi il retourne ici et quels sont les dangers que nous allons affronter. S’il te plaît…

Valériane hésita. Après quelques secondes, elle laissa échapper un souffle fatigué et ce fut comme si le poids des années venait enfin de la rattraper. D’une geste de la main, elle invita ses compagnons a s’asseoir, délaça les épaisses sangles de cuir de son plastron qu’elle retira lentement puis se laissa tomber à terre plus qu’elle ne s’assit vraiment et lâchant péniblement :

- Tu as raison. Autant commencer par le commencement même si je n’espère pas ensuite que tu me pardonnes, au moins me dois-je d’essayer de t’expliquer, mon garçon.

Les yeux perdus dans ses souvenirs, celle qui était devenue la Générale Valériane, la Maîtresse d’Armes la plus redoutée du Royaume d’Albion, s’effaça à son tour derrière la frêle Ouikette qu’elle avait été.

Tout avait commencé avec l’appel.
Le même appel de l’aventure qui avait frappé Aèfkabio bien des années plus tard. A cette époque, le monde des Ouiks était bien moins égalitaire et le rôle d’une bonne Ouikette sérieuse était de plaire à BouyaBouya en ayant de gentils petits Ouiks à élever. Mémé avait senti que sa Tiote serait différente et que l’attrait de l’extérieur – qui avait jusqu’ici épargné les Ouikettes – finirait par l’atteindre un jour ou l’autre. Aussi s’était elle empressée de favoriser les tripotitripotas entre sa fille – fort belle et désirable selon les critères Ouiks – et le maximum de Ouiks. Elle avait été soulagée lorsque le ventre de sa Tiote s’était arrondi, estimant que la grossesse – et celles qui ne manqueraient pas de suivre – atténueraient les velléités aventurières de la Ouikette. Mais la réaction fut tout autre…
Le jour même ou la Tiote donna le jour à Aèfkabio, elle s’enfuit. Personne n’aurait pu prévoir une telle chose car JAMAIS de mémoire de Ouik, une Ouikette n’avait abandonné un Tiot. Mémé s’en était toujours voulue d’avoir tenté de forcer le destin de sa Tiote et elle avait élevé Aèfkabio de son mieux, espérant à force d’amour et d’attention, de racheter le mal qu’elle avait fait à sa Tiote à son corps défendant. 

Lorsqu’elle arriva dans les Royaumes, la Ouikette eut – à l’instar de son fils après elle – la chance d’être prise en main par un grand Chevalier - un de ces Héros de l’ancien temps défendant des doctrines d’Honneur et de Justice malheureusement tombées en désuétude depuis. Le Chevalier s’émerveillait du potentiel incroyable de son élève et de ses surprenants pouvoirs. La vie dans les Royaumes est ainsi faite que malgré ses remarquables talents, le Héros tomba un jour sous les coups de l’Elfe Eretrian, dit « le Sanglant » – un infâme boucher comme il en existera toujours et dont le nom est depuis tombé dans l’oubli à l’instar de celui du Chevalier. Car c’est une des constantes du Monde des Royaumes de voir gentils comme vilains disparaître pour être remplacés par plus vertueux ou plus abominable encore…

Ivre de rage et de tristesse, la Ouikette - qui avait entre temps gagné ses galons de Maîtresse d’Armes et se faisait appeler Valériane - s’était lancée sur la piste du meurtrier de son mentor comme dans toute Geste ou Chanson de Barde digne de ce nom. Quelle n’avait été sa surprise de constater que le fourbe Eretrian utilisait en fait les compétences d’un pauvre Ouik aussi pleutre que minable très justement baptisé Gronulos. Gronulos était un faible. Mais sa condition de Porteur de la Goutte faisait de lui un véritable Artefact vivant dont son Maître Eretrian tirait sa terrifiante puissance. Valeriane les avait affronté au cœur des Abysses. La bataille avait duré des jours entiers. Alors qu’elle allait succomber, la Ouikette était parvenue par miracle à frapper mortellement Eretrian. Le pouvoir de la Goutte libéré avait provoqué un  choc en retour dévastateur. Incapable d’accueillir l’immense puissance qu’il partageait depuis toutes ces années avec son Maître défunt, Gronulos était devenu fou. A l’issu d’une traque sans pitié, Valériane était parvenue à acculer le Ouik dément au bord du plus profond précipice que comptait les Abysses. Et sans l’ombre d’une hésitation, elle y avait poussé celui qui avait contribué à la mort du Chevalier qui lui avait tout appris.

Gronulos abattu, son Fragment aurait normalement dû aller rejoindre le Creuset de la Goutte avant d’habiter à nouveau éventuellement un nouvel Elu Ouik. Mais le pacte qui avait uni Gronulos et l’Elf Eretrian avait modifié le Fragment irrémédiablement car la nature profonde de la Goutte ne pouvait décemment cohabiter si longtemps avec un habitant du Voile sans conséquences. Aussi, le Fragment altéré demeura t’il perdu et oublié durant de nombreuses années. Jusqu’au jour ou un duo de Tomtes stupides (1) retrouva sa trace, lui permettant enfin de sortir de sa torpeur pour devenir une des pires Abominations – et accessoirement un fieffé imbécile - qui soit : Légion !

Ensuite, la vie des Royaumes avait continué, ponctuée ça et là par les affrontements entre factions. D’autres Héros étaient nés puis avaient disparus. L’Ordre et la Confrérie devenaient toujours un peu plus semblables. Et Valériane était entrée dans la Légende. Mais une chose était restée la même : l’envie dévorante du Chambellan, Maître incontesté des Abysses, de se venger de celle qui avait rendu possible l’avènement de Légion le Gluant, devenu depuis un emmerdeur intégral et une plaie intersidérale pour le pauvre Chambellan incapable de s’en débarrasser de façon définitive, pas plus que de l’expulser de son territoire.
   
La voix de la grande blonde s’éteignit sur un « Aèfkabio… Je suis si désolée… ».
Le colossal Caillou se rapprocha gauchement d’elle et il lui entoura les épaules de sa grosse patte lourde. Il n’avait aucune rancœur pour sa mère. Elle devait avoir son âge lorsqu’elle l’avait enfanté et le jeune Ouik comprenait sa démarche et ses peurs. Il avait connu la puissance de l’Appel de l’extérieur lui aussi… Les yeux fermés, il berçait sa mère avec douceur, lui signifiant ainsi bien mieux qu’avec des mots qu’elle pouvait être en paix avec elle même car il n’avait pas le droit de la juger, rendant ainsi toute notion de pardon inutile. Bien que touchante, la scène n’était cependant à priori pas vraiment du goût de Chieuse Grave qui avait repris conscience pour mieux s’évanouir une demi-douzaine de fois durant le récit. Elle sautillait maintenant comme un ressort hystérique pendant que Titetouffe comblait de son mieux les lacunes de l’histoire pour elle et finit pas se mettre à glapir, une fois l’épilogue narré :

- C’était bien la peine de faire tout ça !!! Ah bravo ! Après le passage qui fait pleurer, elle nous annonce tranquillou que l’unité de la Goutte n’est plus possible depuis que Légion a déboulé et qu’on s’est finalement décarcassés pour des prunes depuis le début de cette histoire. Donc ma pote Hala a clamsé pour peau de zob !!! Ca fait plaisir…
- Mais Chieuse Grave, tout ce que vous avez accompli jusqu’ici avec mon garçon est bien plus noble encore que d’empêcher la réunification d’une entité cosmique…
- Genre ?
- Vous n’avez donc pas compris que vous êtes en train de libérer les Royaumes d’une esclavage impie qui dure depuis la nuit des temps ?
- Ah ? Et c’est bien ça ?
- L’Ordre et la Confrérie…
dit simplement Titetouffe, pensive. En découvrant les Fragments, nous contribuons à faire sssessser la guerre imbésssiles que les deux sssociétés sssecrêtes ssse livrent sssous couvert de notre sssurvie en nous utilisant sans vergogne alors que nous ne sssommes plus en danger.
- Précisément, Maîtresse Valkyne ! Et la conclusion est proche. Pendant que vos compagnons marchent sur la Forteresse de l’Ordre pour occuper le gros des troupes ennemies, nous remplissons ici notre part du marché.
- Qui marche sur quoi ?
demanda la Kobold, la bouche en cœur.
- Les Armées de la Confrérie emmenées par Groboulé vont livrer la dernière bataille contre les forces combinées de l’Ordre et du Triptyque, expliqua calmement la Maîtresse d’Armes.
- Tiens donc ? Et vous savez ça comment vous ?
- Le Paladin Groboulé est un Ouik. Lui et moi sommes… deux vieux amis. Dés qu’il l’a pu, il m’a  informée de l’arrivée de mon fils et lorsqu’il a compris l’état de déliquescence de la Confrérie, il m’a faite contacter. Je me doutais que la Goutte lancerait ses dernières forces dans la bataille et que vous seriez attirés par les autres porteurs. D’où ma présence en ces lieux.
- Rhaaa les enflés
, trépigna à nouveau la Tueuse Bleue, ils nous ont baladés ! Nous n’avons été qu’un appât à emmerdements !
- Au plus légèrement influencés, corrigea Valériane. Il importait surtout que Groboulé attire les forces ennemis ailleurs afin qu’elle ne viennent pas interférer dans notre mission.
- Mission qui est ? s’énervait la Koby avant d’ajouter, les dents serrées : dis donc Aèfkabio, faut l’accoucher aux forceps pour lui faire cracher le morceau à ta daronne !!!
- A l’instar de Légion, nous devons nous assurer que les derniers agents de la Goutte ne sortiront jamais d’ici, précisa Valériane, visiblement satisfaite de son effet. Si nous y parvenons, la Goutte cessera à tout jamais d’être une menace potentielle et une source de déséquilibre puisque ses derniers effets mourront avec Aèfkabio et moi.
- Bah lui je l’aime bien mais vous, je vous donnerai volontiers un coup de main si ça peut aider… ricana Chieuse, mauvaise.
- Je comprends que vous soyez en colère. Notre mission  est un tantinet complexe, je vous l’accorde…
- Un tanti… Dis donc la grosse : c’est contagieux la folie entre Ouiks ???
- Pardon ?
se rebella « la Grosse » visiblement pas suffisamment émue pour accepter de se faire insulter par la Kobold furieuse.
- Ton pote Gronulos, celui avec le carafon fêlé, il t’aurait pas passé sa maladie avant que tu le pousses dans le trou ?
- Chieuse
, tenta Aèfkabio avec un sourire forcé, le passé est le passé et je pense que notre noble tâche…
- Taratata !!! coupa la Koby, un index menaçant levé et visiblement très sérieuse pour une fois. Faut arrêter vos sketchs de foire deux minutes, mes cocos ! Vous valez pas mieux que ceux d’en face tous autant que vous êtes finalement !

La réaction de la petite Bleue eut trois effets très différents : Valériane afficha une moue méprisante, Titetouffe un sourire en coin et Aèfkabio une incompréhension totale. Ce fut d’ailleurs ce dernier qui réagit :

- Mais Chieuse enfin, nous voulons sauver les Royaumes !!!
- Oh ça j’ai bien compris, bonhomme ! Et je ne doute pas un instant de la grande pureté qui vous anime…
- Ben alors ?
- Alors je me demande juste un truc : qui vous a sonné ?
- Comment ça ?
- Qui – dans les Royaumes – vous a demandé de venir les sauver ?
- Heu… Tous ceux qui sont aujourd’hui sous la coupe de la Confrérie et de l’Ordre de la Goutte, je suppose.
- Ah ben non puisque tous ceux là IGNORENT qu’ils sont en fait sous la coupe de ces salopiots puisque c’est secret !
- Tu admets donc qu’ils sont quand même les esclaves ignorants de ces méchants !
- Oui peut être mais ça on s’en fout puisqu’ils ne le savent pas !
- Nous devons les sauver d’eux-mêmes !!!
intervint pour son malheur la Maîtresse d’Armes d’un ton très désagréable.
- Enfin nous y voilà… C’est très exactement ce que je voulais vous entendre dire… murmura la Kobold avec une lueur malicieuse dans ses grands yeux.
- Tu penses que nous commettons une erreur, Chieuse Grave ? demanda Aèfkabio, très ébranlé par les propos de la chétive créature.
- Oui et non. Je pense que cette Confrérie et son pendant soit disant mauvais méritent qu’on leur botte les fesses mais pas pour les motifs à la noix prétendument nobles derrière lesquels vous vous cachez.
- Enfin voyons
, s’emporta Valériane visiblement excédée, la liberté des Royaumes…
- …n’est qu’une suite de mots vide de sens ! coupa la Koby sur le même ton. Puisque la Goutte ne peut plus les détruire, les Royaumes sont libres de se taper dessus comme il l’ont toujours été, fin de l’histoire !
- Et la Confrérie ? Et l’Ordre ?Et les deux Porteurs surpuissants qui nous traquent ? contra la Maîtresse d’Armes, triomphante.
- Qui VOUS traquent, ma cocotte ! Donc dans l’absolu, rien à talquer ! Qu’ils soient là ou pas ne m’empêcherait pas de descendre des godets au comptoir avec les copains !
- Je ne vais pas me laisser donner des cours de philosophie de taverne par une homoncule aussi lâche que stupide…
se détourna la grande Highlander avec mépris.
- Moi si ! gronda Aèfkabio avant de regarder sa mère et d’ajouter sèchement : tu as eu l’occasion de t’exprimer pleinement et nous t’avons écouté ! J’estime que cette « homoncule stupide » dont tu parles en a aussi le droit ! Pour ce qui est de sa lâcheté supposée, permets moi d’ajouter que si je suis encore en vie aujourd’hui, c’est grâce à elle et à Titetouffe. Pas grâce à toi, « Mère ». Tu étais à priori trop occupée à ourdir tes plans avec Groboulé pour me venir en aide…

La saillie frappa Valériane comme une gifle. Blafarde et blessée, elle demeura muette, la bouche ouverte et les lèvres tremblantes, attendant une reculade chez son fils qui n’afficha en retour qu’un visage aussi dur que la pierre dont il était fait.

- Continue, Chieuse Grave. S’il te plaît, l’invita calmement le Ouik sans quitter sa mère mortifiée des yeux.
- En fait, toute cette histoire me rappelle celle de mon peuple. Vu que tout le monde se fout royalement de nous, vous l’ignorez probablement mais nous autres Kobolds n’avons pas toujours été des combattants retors et sournois. Notre histoire ressemble même à s’y méprendre à celle des Ouiks : nous vivions tranquillement dans les collines de l’ouest avant. Je ne dis pas que les Kobolds avaient inventé le Mytrill mais ils se débrouillaient. Ils vivaient de cueillette et de chasse – mais pas tropla chasse  car c’était fatiguant et ils étaient déjà un peu feignants… Ils bricolaient un peu d’artisanat aussi et je vous concède que les affrontements entre clans étaient chose courante même si les victimes étaient rares. C’est alors que les Trolls sont arrivés. Ils ont expliqué aux Kobolds que des humains vêtus d’acier à la peau pâle allaient venir les exterminer mais qu’ils les protègeraient. Les Kobolds connaissaient déjà des humains – les Vikings, alliés des Trolls justement – qu’ils trouvaient sales et idiots mais dont ils se fichaient comme d’une guigne. Du coup, ils ne comprenaient pas pourquoi d’autres humains qu’ils n’avaient jamais vu viendraient leur faire des misères et expliquèrent aux Trolls que c’était très gentil mais que ça irait. Puis ils oublièrent cette histoire stupide. Plus tard, ce furent les Nains - ces frîmeurs ivrognes - qui vinrent à leur tour les mettre en garde contre ces fameux « chevaliers » contre lesquels ils étaient en guerre eux aussi. Là encore, mes congénères haussèrent les épaules et retournèrent faire ce qu’ils faisaient le mieux : glander ! Et un jour, les Albionais arrivèrent… A cette époque, les Armées humaines venaient d’écraser la coalition des états du Nord et – passez moi l’expression – ils ne se sentaient plus trop pisser. Ils tinrent un discours bizarre aux Kobolds, leur expliquant qu’ils étaient enfin libérer du joug de l’oppresseur mais qu’ils avaient intérêts à se tenir à carreaux sous peine d’être massacrés et pleins d’autres trucs pas cools du tout. Les Bleus expliquèrent que c’est ce qu’ils faisaient depuis toujours, que personne ne les oppressait et que c’était donc pas la peine de s’exciter comme ça et les troupes d’Albion poursuivirent leur avancée vers les terres des montagnes. Vous connaissez la suite : leur progression fut stoppée net dans la passe de Muspelheim par les tribus sauvages que Makar le Troll avait unifié et ce fut la retraite. Ou plutôt – disons le clairement – la débandade ! Hors si l’avancée d’Albion n’avait pas eu d’impact sur la nation Kobold, il en fut tout autre de son retrait. Pressés de toutes parts, les Chevaliers tuèrent sans aucune pitié tout ce qui ne correspondait pas à leurs critères ethniques au cours de cette débâcle sans précédent. Les tribus de mes ancêtres n’eurent pas d’autre choix que d’apprendre à se battre pour survivre et c’est ainsi que mon peuple entra dans le conflit.
- Il est effrayant de conssstater à quel point sssette hissstoire est sssemblable à ssselle des Valkyns même sssi - nous consssernant - ssse sssont les Hiberniens qui y tiennent le rôle de Albion…
murmura Titetouffe.
- Je ne vois toujours pas en quoi cette triste affaire concerne celle qui nous rassemble ici ? demanda Valériane mais sans morgue excessive cette fois.
- Moi je vois très bien au contraire, rétorqua doucement Aèfkabio. Tu as raison, Chieuse Grave ! Toute cette affaire ne concerne finalement que les acteurs de la Goutte : les Ouiks, la Confrérie et l’Ordre. Et finalement, toutes les autres justifications visant à impliquer des personnes étrangères au conflit d’origine sont des mensonges depuis que Légion le Gluant a vu le jour après la mort de Gronulos. Je comprendrai que Titetouffe et toi vous retiriez ainsi que vos autres compagnons des Royaumes…
- Bon ben voilà, au moins c’est clair !
dit joyeusement la Kobold. Donc maintenant, on peut rester, hein la Velue !
- Parfaitement !
confirma la Valkyne sur le même ton.
- Mais je croyais que… balbutia le Ouik.
- J’ai pas dit qu’on souhaitait te laisser tomber, tas de caillasses ! J’estime simplement avoir le droit de risquer ma vie par choix et en toute connaissance de cause, non pas sur la base d’un mensonge ou de critères subjectifs appartenant à d’autres ! Le reste n’est finalement qu’un détail. Vous savez, ces fameux dirigeants de la Confrérie ou de l’Ordre ne sont pas mieux ou pires que ceux qui habitent les plus hautes tours de Jordheim, de Camelot ou de Tir Na Nog ! Ils s’accrochent à leurs acquis de la même façon et avec les mêmes méthodes mais ça ne les rend pas à mes yeux plus mauvais pour autant. Ni meilleurs…

La Maîtresse d’Armes regarda la frêle Tueuse avec un respect teinté d’amusement.

- Je te dois – ainsi qu’à ta camarade – des excuses sincères, Chieuse la Kobold ! Car tu as raison : aucune cause – aussi Noble soit elle – ne doit s’appuyer sur la duplicité. Nous aurions dû vous éclairer dés le départ sur les enjeux réels.
- Bah maintenant qu’on se comprend, je ne vais pas en caguer une barrique non plus. Dans l’absolu, tant qu’on me donne des têtes pas trop difficiles à trancher…
- Je suis heureux que nous ayons eu cette discussion
, murmura Aèfkabio.
- Je le suis tout autant finalement, acquiesça Valériane avant d’ajouter sombrement, mais elle nous aura aussi coûté un bien précieux au vue de notre situation : du temps ! Il faut nous hâter maintenant !
- Ah…On va reparler du Chambellan et de Légion comme c’est là…
se renfrogna la Koby.
- C’est exact, oui.  

- Bon alors écoutez moi bien : moi aussi j’en ai tâté du Légion quand j’étais plus jeune (2) ! Il n’était encore que de la taille d’une crotte de nez de Troll mais il a bien failli me bouffer et je m’en souviens assez pour pas avoir envie de recroiser cette mocheté donc si on pouvait l’éviter, ça m’arrangerait !
- Pas de soucis : j’ai un plan !
murmura la Maîtresse d’Armes sur un ton de confidence joyeux.
- Ah bon ben alors ça va, je suis rassurée !!! explosa la Saleté Bleue.
- Je comprends que vous soyez un peu inquiète, reprit Valériane, le « un peu » déclenchant instantanément chez la Kobold une quinte de toux déchirante, mais regardons simplement les faits !
- Continuez… l’encouragea la Valkyne.
- SURTOUT PAS !!! supplia Chieuse. Dés qu’elle ouvre la bouche, c’est encore pire !!!
- Les Ouiks qui nous pourchassent sont trop forts pour nous, poursuivit la Ouikette avec entrain, et le Chambellan est l’Entité la plus puissante des Abysses. Hors cet endroit – comme vous le savez – est un lieu hybride ou cohabitent les énergies des trois Royaumes mais AUSSI celle du Chaos ! Attention hein, pas des trucs de bricoleurs genre Arawn mais le VRAI Chaos ! C’est pour cela que le pouvoir de la Goutte est très instable ici comme l’infortuné Gronulos a pu s’en apercevoir. Si nous parvenons à faire s’affronter nos poursuivants et le Chambellan - et si Antirox et le Snifouilleur se donnent à fond pour se battre comme ils ont l’air d’en avoir l’habitude - leur lien avec le Creuset se rompra et ils resteront à jamais prisonniers des Abysses à l’instar de Légion le Gluant !
- Sssa fait beaucoup de sssi et sssa ne nous dit toujours pas comment nous pourrons essspérer approcher le Chambellan pour lui parler sssans qu’il ne nous écrabouille… Mais vous êtes sincères et votre voix ne tremble pas !
- Elle tremblait un petit peu moi j’dis…
tenta la Kobold redevenue pleinement elle même.
- Faîtes moi confiance, mes amis !
  lança Valériane avec ses accents de comploteuse. Je vous dit que j’ai ma petite idée pour convaincre le Chambellan…

Alors que Aèfkabio et la Valkyne attendaient la suite, la Maîtresse d’Armes se tut, visiblement piquée, et désigna une Chieuse Grave hilare qui se roulait par terre avant d’ajouter :

- Elle pourrait quand même attendre que je me sois expliquée avant de se foutre de moi non ?
- Ah sssa sss’est tout elle !
se lamenta Titetouffe. D’abord elle couine, ensssuite elle pleure, puis elle nous tient un discours de Tribun à donner le bourdon à une armée de joyeux Ménessstrels et deux sssecondes après, elle ssse bidonne ! Dis donc, Chieuse, sssa te dirait de te calmer ? Ou alors explique nous au moins la cause de ta nouvelle crise !!!
- Pardon c’est plus fort que moi
, gloussa la Comique. Je repensais à ce que Dame Valériane  nous avait dit concernant la fureur du Chambellan après qu’il ait hérité de Légion et j’imaginai sa tronche sous sa capuche quand il se coltinerait, en plus du Gluant, deux crétins encore plus pénibles jusqu’à la fin des temps !!!

(1) & (2) : à lire dans « Les Aventures de Légion le Gluant », même auteur, même site, mêmes âneries…

Prochain épisode : Guerre Totale