Chapitre 42 : Affaires de famille

Les six créatures disparates attablées en deux groupes opposées autours de l’immense cercle de pierre plus ancien que les Royaumes se regardaient sans mot dire. N’eut été l’urgence de la situation, jamais cette réunion impossible n’aurait pu se dérouler au sein de la forteresse de l’Ordre. Mal à l’aise, le Triptyque de la Confrérie observait froidement les dirigeants de l’Ordre de la Goutte. Composé de l’Elfe Ariel Darendil, du Lurikeen Giliban et du aussi colossale qu’inexpressif Troll Garok, le Triptyque était l’équivalent du Conseil de l’Ordre. Comme souvent, ce fut le Duc Abraxas qui rompit le pesant silence à sa façon :

- On attend quoi ? Des danseuses ?

Shiiinius le Nécrite et Toth de Gara la Sarrasine, ses deux camarades de l’Ordre, lui assénèrent un regard glacial tandis qu’en face, Garok laissait échapper un de ses borborygme infect qui pouvait passer pour un rire.

- Je n’aurai pas formulé la question ainsi, intervint Giliban de sa voix fluette en inclinant son étrange tête aux trait flétris comme une vieille pomme, mais le seigneur Abraxas n’a pas tort. Nous retrouver tous  ensembles et déjà en soit très risqué et nous aimerions ne pas prolonger cette entrevue plus que de raison.
- J’entends bien, Giliban
, siffla Shiiinius le Nécrite qui détestait plus que tout le minuscule Enchanteur aux oreilles pointues démesurées, mais n’oubliez pas que cette entrevue a été demandée à l’origine par  Dame Ariel, pas par nous.
- Bien entendu que l’idée vient de la Confrérie
, se rebiffa l’Enchanteur Lurikeen. Il fallait agir puisque vous n’êtes pas capables de régler le problème de ce Ouik stupide !!!
- Pas plus que vous n’avez été capables de liquider Tronchaclac et les autres Commandeurs !!!
rétorqua le Nécrite en frappant de son fléau d’arme sur la table.
- Vous êtes des incompétents !!!
- Et vous des imbéciles !!!
- Je vous en prie…!


Ariel Darendil s’était levée sans hausser la voix mais son ton trompeusement amical suffit à calmer les deux excités. Tous ici connaissaient les pouvoirs de la redoutable Championne. Le monolithique Garok poussa un  grondement approbateur et la grande Elfe racée reprit :

- Que ce soit le Triptyque ou le Conseil, nous avons tous commis des erreurs. La première a été de sous-estimer ce Ouik, et la seconde de lui permettre de se trouver des alliés puissants. Mais c’est ainsi. Le temps n’est plus aux querelles stériles. Tandis que nous nous déchirons, Aèfkabio et ses compagnons se renforcent. Tous ceux que nous avions envoyé pour le perdre ont épousé sa cause ou ont été défaits. Sa désespérante sincérité lui a même permis de s’attacher des Héros des Royaumes et il y a fort à parier que d’autres suivront si nous n’y mettons bon ordre. La guerre secrète et incessante que nos organisations se livrent dans l’ombre depuis des millénaires nous a affaiblis et nous  nous sommes incontestablement... ramollis. Hors notre existence même dépend de notre capacité à agir en marge des Royaumes. Que ces idiots comprennent qu’ils ne sont que les pions insignifiants d’une simple lutte de pouvoir dont l’enjeu n’est autre que leur liberté et ils se retourneront contre nous. Puis ils nous détruiront !
- Allons Dame Ariel
, tenta le Duc Abraxas, mal à l’aise, l’Ordre et la Confrérie sont toujours les deux forces majeures incontestées. Cette poignée de minables vas-nu-pieds…
- Des vas-nu-pieds, dîtes-vous ?
l’interrompit la superbe Elfe, amusée. Ces « vas-nu-pieds » sont parvenus à échapper à votre meilleure tueuse avant de parvenir à lui faire carrément retourner sa veste, Seigneur Abraxas !!! Pardonnez donc la trivialité de mes propos mais permettez moi de vous dire que si vous continuez encore à vous voiler la face ainsi, on ne peut plus parler d’erreur mais de sottise !   
- Vile créature du Voile maudit, je ne vous permets pas…
s’emporta le Chevalier en se levant, aussitôt imité de l’autre coté de la table de granit par le titanesque Garok, menaçant.
- Allons, intervint la fourbe Toth de Gara suavement, ses longs bras nerveux drapés de noir levés, calmons-nous, Messeigneurs. Mon cher Duc, Dame Ariel n’a pas tort lorsqu’elle évoque la très grande dangerosité de Aèfkabio ! Il n’est pire adversaire que celui qui n’a pas BESOIN de convaincre pour rassembler. Il y a bien longtemps que nous avons dépassés des concepts aussi surannés que le Bien et le Mal, l’Ordre ou le Chaos… Comprenez que c’est la sagesse et une même conclusion après des siècles de lutte qui nous rassemblent en ce moment même ici, unis par un but commun : le Contrôle ! Aucun d’entre-nous n’a intérêt à triompher de l’autre ! D’autant que si  l’Ordre était victorieux, la Goutte retrouverait sa cohérence et détruirait notre Univers.
- Voyons Dame Toth
, coupa Giliban. Ca fait bien longtemps que même nos recrues les plus récentes ne croient plus en ces fadaises… Les temps ou l’Ordre souhaitait redonner son unité à la Goutte afin de lui permettre de provoquer la fin des Mondes est révolu.
- Il n’empêche que vous poursuivez votre quête des Fragments afin d’asseoir votre puissance
 ! reprit la Sicaire. Tout comme nous ! Tant que nous luttons, même mollement, les grands perdants sont les habitants des Royaumes. Ce sont eux aujourd’hui qui forment la majorité de nos rangs respectifs. Qu’adviendrait il s’ils n’avaient plus de RAISON de nous rejoindre ? L’équilibre de la terreur nous est nécessaire. Tant que ces idiots sont persuadés que nous combattons au nom de leur survie, ils continueront à nous servir. Dés lors que le statu quo perdure, nous conservons le contrôle des Royaumes et de leurs habitants. Hors ce stupide Ouik et ses alliés semblent considérer que l’équilibre doit être rompu afin de permettre aux Royaumes de prendre leur destin en main. Cette hérésie ne sera pas ! Nous devons nous unir et l’écraser afin que cette lèpre libertaire infecte qu’il propage disparaisse avec lui !
- Toth parle sagement
 ! murmura Shiniiius le Nécrite. Je ne vous cache pas que la récente volte-face de Seksy Tonic a tragiquement fragilisé la détermination des armées de l’Ordre. Malgré ses travers, cette folle jouit d’un grand prestige auprès des nôtres. Son appartenance jadis à la caste des Sorciers et son incroyable reconversion dans le métier des armes font d’elle une gêne factuelle qui touche toutes les composantes de nos Légions. Le fait qu’elle ait trahi au profit de celui là même qu’elle devait détruire…
- Mes hommes se font fort de juguler toute rébellion dans le sang 
! s’emporta Abraxas en donnant du poing sur la table.
- Combien de temps avant que la Foi de vos Chevaliers Noirs eux-mêmes ne soit ébranlée, Duc Abraxas ? souffla suavement Shiniiius, transformant le visage du Chevalier en un masque de haine blafard.
- Je dois avouer qu’il en va de même au sein de la Confrérie, cracha à contre-cœur Giliban le Luri. Nous avions pourtant mûrement préparé le procès des Commandeurs mais leur incroyable évasion et le  retour du Paladin Groboulé – sans parler des rumeurs de trahison le concernant - ont clairement entamé notre main mise sur les plus humbles de nos Frères… Les officiers supérieurs – qui partagent fort heureusement notre salutaire pragmatisme – nous ont alertés à ce sujet et il nous faut agir sans délais.
- Agir oui, mais comment
 ? ricana durement Abraxas. Comment justifier notre politique auprès d’une bande de crétins qui croit encore de part et d’autre que nous agissons pour le meilleur de nos Sociétés respectives alors que nous n’aspirons qu’à pourrir la situation pour pérenniser nos acquis personnels ?

L’intervention du Maître d’Armes fut saluée par un concert de protestations scandalisées. Seul Garok le Troll resta très logiquement de marbre et ce fut Ariel Darendil qui – loin de se joindre aux hurlements outrés – afficha son plus beau sourire et leva sa paume ouverte pour ramener le calme avant de dire d’un ton suave :

- Les propos du Seigneur Abraxas sont peut être directs mais il n’empêche qu’il résume admirablement notre problématique majeure. Nous sommes effectivement – les uns et les autres – d’impardonnables égoïstes motivés par la richesse et la puissance que nos positions respectives nous garantissent depuis des siècles. Lorsque Toth de Gara a fait le même constat en des termes plus feutrés voilà cinq minutes, aucun d’entre vous ne l’a contredite. Nous sommes entre-nous, Messeigneurs… Moi même, et malgré mes respectables origines Elfique, je n’ai aucun état d’âme à utiliser le Haut-Peuple afin d’asseoir ma suprématie. Qu’est ce que le Voile – après tout – sinon le moyen parfait de masquer ma duplicité aux yeux de mes congénères…  

L’aveu cynique asséné sur une note badine déclencha rire et sourires et les six comploteurs se lancèrent des œillades complices et amusées tandis que la superbe créature racée – ravie de son effet - reprenait avec son cabotinage habituel :

- Disons les choses clairement : nous sommes d’incurables méchants alliés pour contrer la quintessence de la Bonté ! Comment allons nous bien pouvoir motiver nos troupes respectives pour qu’elles acceptent de combattre cet imbécile de Ouik qui fait déjà office de véritable Messie ?
- Expliquons qu’il est la Goutte !


La voix sépulcrale autant que les mots prononcés firent l’effet d’une douche glacée. Tout le monde attendit la suite mais Garok le Troll replongea dans son mutisme minéral et c’est le Duc Abraxas qui – applaudissant bruyamment de ses mains d’acier – déclara avec une joie malsaine :

- Il a raison ! C’est une idée géniale !!!
- Je ne suis pas certaine de bien vous suivre…
s’excusa Shiniiius.
- Oh vous et Toth de toute façon, reprit le Chevalier, dés qu’il  ne s’agit plus d’un plan tordu et compliqué, vous êtes toujours à la ramasse !
- Ca m’ennuie de le dire, intervint Giliban le Lurikeen en cherchant l’assentiment de Ariel Darendil qui affichait à nouveau son sourire aussi mystérieux qu’agaçant, mais j’avoue ne pas saisir…
- Tant mieux ! Ca prouve au moins que tous les glandus sont pas chez nous ! ricana le Duc sans se préoccuper des remarques offusquées. Si j’ai bien pigé ce que le Caillou a en tête, nous n’avons qu’à colporter le bruit selon lequel ce Aèfkabio n’est autre que l’incarnation de la Goutte descendue dans les Royaumes !!! Que ce soit les imbéciles de l’Ordre ou ceux de la Confrérie, s’il y a bien un sujet sur lequel ils sont capables de se mettre d’accord c’est que cette saleté n’apportera rien de bon en déboulant chez eux.
- Mais et pour ses alliés ?
tenta Shiniiius. Nos meilleurs éléments l’aident ! Tous savent que ce sont les plus ardents défenseurs des doctrines les plus louables !
- Justement ! exulta le Maître d’Armes. Ils sont ses victimes ! La Goutte les a embobinés. Ou hypnotisés ! Enfin un truc du genre, quoi ! Vous allez pas me dire que vous n’êtes pas capables de nous concocter une bonne explication foireuse dont vous avez le secret quand même !!!
- Ca pourrait marcher…
s’excita Giliban en s’agitant sur son siège.
- Sans aucun doute !!! confirma Toth de Gara, les yeux brillants sous sa lourde capuche. Nos pauvres compagnons vertueux sont tombés sous l’emprise infâme de la Goutte réincarnée venue détruire les Royaumes ! Il faut les sauver d’eux-mêmes et les forces combinées de l’Ordre et de la Confrérie unies sous une même bannière sont seules capables de défaire l’immonde péril.
- Aèfkabio EST la Goutte !!!
déclara Shiniiius d’un ton théâtral en mimant la peur la plus effroyable.
- Réagissons ou apprêtons nous à succomber, vertueux compagnons !!! lui fit écho Giliban. Sauvons les Royaumes !!!
- Bravo Garok, se contenta de murmurer laconiquement Ariel en souriant au Troll immobile et silencieux avant d’ajouter, mutine : Voilà qui règle la motivation des troupes mais qu’en est il de la façon dont nous allons maintenant trouver le Ouik et ses amis pour les faire passer de vie à trépas.
- Ah ça…
souffla Shiniiius. C’est vrai que diaboliser honteusement l’ennemi représente déjà en soit un bon début mais que ça risque de ne pas suffire pour le pousser à venir affronter l’armée combinée la plus puissante qui soit. Ils sont combien en face ?
- Je dirai une douzaine
, répondit Toth la bouche de travers.
- Et nous ? insista Shiniiius.
- Je dirai entre quinze et seize mille en tout.
- Ah oui quand même…
- Bah c’est bien moins qu’avant ! Et je compte les cantinières !
- Et sans les cantinières ?

- La ferme !!! s’emporta Abraxas, excédé. Nous n’avons pas besoin des cantinières, des marmitons et autres feignasses en charge du ménage pour botter les fesses d’une dizaine d’andouilles…
- Une douzaine…
crût bon de préciser Giliban avant de se taire prudemment devant les yeux assassins du Chevalier qui continuait.
- …même s’ils sont chacun des Pros dans leur partie. Le temps des Héros et des demi-Dieux à l’ancienne est révolu depuis longtemps ! Même avec les pouvoirs de la Goutte, ce Aèfkabio reste mortel !
- Groboulé et Seksy Tonic…
avança prudemment Shiniiius.
- …ne sont PLUS ce qu’ils ont été !!! enragea le Duc. Les créatures capables de décimer seules une armée font aujourd’hui partie des Contes et Légendes propagés par des ménestrels par trop imaginatifs ! Cessons enfin de trembler comme des vieilles femmes s’agissant de nos pitoyables adversaires ! Rien que pour l’Ordre, je suis à la tête de six Légions d’élite composées des meurtriers les plus sanguinaires qu’on puisse trouver dans les Royaumes. Pour les avoir déjà affrontés, je connais la férocité implacable des Invisibles de Dame Ariel ! Et que dire des Rugissants du Seigneur Garok dont les cris de guerre suffisent à ébranler l’assurance de mes Chevaliers les plus braves.
- Sans compter les Cohortes Lurikeens qui…
tenta Giliban.
- Nan ceux là c’est des nases… laissa tomber Abraxas les yeux levés ce qui eut pour effet de replonger le pauvre Enchanteur dans une bouderie offusquée. Tout ça pour dire qu’on a toute la force de frappe nécessaire pour leur défoncer le museau ! Utilisez vos tronches de piafs pour trouver une raison valable qui les fasse se tenir tranquille devant nous pendant une minute et on va en faire du petit bois de votre saleté de Ouik !!! Avec ses potes en prime !
- Pour ce qui est de l’appât, enlevons leurs familles respectives et torturons les jusqu’à ce qu’ils viennent se battre !
proposa Toth la Sicaire, fidèle à elle même.
- Les valeureux idiots qui flanquent Aèfkabio ont tellement passé leur temps à lutter pour un camp ou l’autre que les seules relations sociales solides qu’ils ont tissé à ma connaissance l’ont été entre eux… maugréa Giliban.
- Il me semble pourtant que votre fameuse Commandeur d’Albion, cette purge de Morgana, était réputée pour tisser des liens chaleureux fréquents non ? proposa fielleusement Shiniiius.
- Cette traînée s’est faite Moniale, se lamenta le Lurikeen. Et quand bien même ! Il aurait fallu être sacrément rapide même à l’époque de ses frasques inqualifiables pour déterminer à coup sur qui était son amant du moment à trois jours d’intervalle. Par contre, il me semble que la Commandeur de Hibernia – la Celte Gwenyl O’Cairn - a deux jumelles, non ?
- Utiliser les familles comme appâts serait à mon sens une énorme erreur
, avança Ariel Darendil. Si nous nous positionnons en sauveurs des Royaumes en utilisant des méthodes de crapules et que nos gens l’apprennent…
- Dame Ariel a raison !
dit le Duc Abraxas retrouvant son parlé chevaleresque pour un temps. Notre plan de départ est bon ! N’allons pas risquer de mettre à mal notre crédibilité en impliquant des innocents !
- Vous êtes un tendre finalement…
persifla sournoisement Giliban qui n’avait toujours pas digéré la rebuffade.
- Non, je suis un soldat, nuance qui vous échappe visiblement ! Sur un champ de bataille, je suis prêt à tout pour défaire l’ennemi mais embrocher des femmes enceintes ou supplicier des gamins ne m’ont jamais beaucoup motivé. Sauf si les mômes s’avèrent en fait être des gnomes ratatinés à moitié chauves avec des oreilles d’âne…

Le rire cristallin de Ariel Darendil mortifia le Lurikeen bafoué plus que l’insulte elle même et le « Pardon, c’est nerveux… » qu’elle murmura dans la foulée replongea l’offensée dans sa bouderie rageuse. Très satisfait de lui, le Duc reprit la parole sur un mode bien moins protocolaire :   

- Va falloir être créatif, mes agneaux ! Je ne suis pas du genre à éviter une bonne bagarre quand je le peux mais si j’étais à leur place, il me faudrait une sacrée bonne raison pour aller affronter un adversaire cent fois plus nombreux ! Alors creusons-nous les méninges ! Tiens !!! Y aurait pas un foutu Artefact à la noix susceptible de les intéresser ? Ca fait des siècles que vous me bassinez avec ce type de Quête !!! Ca serait bien le comble si on ne pouvait pas les attirer dans un endroit de ce genre puis…

Le Chevalier s’interrompit quand la lourde porte d’entrée de la salle du Conseil s’ouvrit sur une minuscule sorcière encapuchonnée. Les chefs de la Confrérie lancèrent un regard mauvais à leurs homologues de l’Ordre mais Toth les rassura d’un signe de tête. L’arrivante trottina jusqu’à la place de Shiniiius avec lequel elle s’entretint mystérieusement quelques instants puis repartit aussi silencieusement qu’elle était venue. Le teint naturellement bleuté du Nécrite avait viré au gris sale et ce fut d’une voix éteinte qu’il annonça d’une voix cassée :

- Il va falloir revoir notre approche…
- Avant de revoir quoi que ce soit, validons déjà la façon d’attirer Aèfkabio et ses camarades dans un piège pour les prendre en tenaille et les écraser entre nos forces combinés, mon bonhomme !
explosa Abraxas.
- C’est là tout le problème, mon cher Duc, s’emporta en retour le Fléau d’Arawn. Il n’y a plus de tenaille : Groboulé et les Commandeurs ont profité de l’absence du Tryptique pour rejoindre la forteresse de la Confrérie. A l’exception des gardes d’élite personnelles de nos invités qui les ont escortées ici, toutes les forces présentes là bas se sont ralliés sous sa bannière après qu’ils aient accusé le Triptyque de trahison et d’entente avec nous.
- Mais c’est impossible, couina Giliban le Lurikeen. Jamais les Officiers restés en faction dans notre forteresse n’auraient permis…
- Le Paladin et les excités qui l’accompagnaient ont écrasé vos loyalistes en quelques minutes ! Les choses auraient pu tourner en notre faveur lorsque les armées de la Confrérie se sont aperçus que Seksy accompagnait Groboulé mais ce diable d’homme reste incontestablement un sacré malin : il était aussi flanqué de Carmina Bartaba, la jeune Viking que le Tryptique avait dépêché dans la quête du Ouik. Sa présence aux cotés du Chevalier – et les propos accablants qu’elle a tenu – ont grandement contribué à faire basculer les plus sceptiques dans le camp des insurgés. A l’heure ou je vous parle, même Seksy Tonik serait fêtée comme une Héroïne par ses ennemis d’hier. Nos espions indiquent que l’endroit est en ébullition et que les Armées de la Confrérie se mettent en ordre de marche.

Un silence de plomb répondit à l’annonce du Fléau D’Arawn.

- Nous sommes foutus, s’étrangla Giliban le Lurikeen en regardant Garok le Troll qui restait impassible.
- Disons que les choses se compliquent un peu, sourit Toth de Gara, impassible. Même si le plan de réunir la masse des troupes des deux sociétés secrètes tombe à l’eau, il n’empêche que nous disposons toujours d’un avantage certain. N’oubliez pas que les trois contingents d’élite les plus redoutables de la Confrérie ont accompagnés leurs commandants respectifs dans nos murs !
- Au risque de vous étonner, je préfère ça !
rugit de joie le Duc Abraxas. L’idée de la Goutte réincarnée était bonne et reste viable pour faire accepter les troupes de nos nouveaux alliés par nos propres hommes, mais une bonne vieille bataille est encore ce qui se fait de mieux pour régler cette histoire d’une façon ou d’une autre. Et je peux vous l’avouer maintenant : j’ai toujours rêvé d’affronter ce fichu Groboulé pied à pied ! Et si je dois succomber sous ses coups, ce sera en souriant. Camarades, je vous laisse ! Je vais imiter nos ennemis et préparer nos Légions à la bataille ! Seigneur Garok, me ferez-vous l’honneur de m’accompagner ? Il est acquis que ce sont vos Rugissants et mes Fer-vêtus qui subiront le premier choc alors autant faire les présentations. Rien de tel qu’une bonne beuverie fraternelle pour qu’ils se souviennent demain qu’ils sont dorénavant dans le même camp !!!

Le gigantesque Troll acquiesça de la tête et quitta la pièce à la suite du Maître d’Armes tout guilleret. Toth de Gara se fendit à nouveau d’un sourire ambiguë :

- La fin d’une époque… Peu importe finalement qui de l’Ordre ou de la Confrérie l’emportera. Cet ultime affrontement généralisé que nous avons de part et d’autres soigneusement évité depuis les Grandes Guerres, aucun d’entre nous ne s’en relèvera. Nous voici à l’aube d’une nouvelle ère : celle des Royaumes ! Je m’en vais maintenant rejoindre mes Sicaires. Ce sont de grands sensibles derrière leur image ténébreuse et je leur dois la vérité sur ce qui va suivre. Ce sont paradoxalement les seuls compagnons auxquels je n’aurai jamais menti de toute mon existence…

La mince silhouette drapée de noir s’éclipsa comme une ombre après un dernier salut théâtral. Maintenant qu’il avait retrouvé sa contenance, Shiniiius le Fléau regardait – amusé – le minuscule Giliban visiblement en proie à la panique et demanda à la fière Elfe qui affichait une mine satisfaite :

- Votre compagnon peine visiblement à accepter l’inéluctable, Dame Ariel.
- C’est en effet un des traits particulièrement horripilant chez les Lurikeens, mon très cher hôte ! Ils s’angoissent d’un rien !
- Un rien ?
se rebiffa le chétif humanoïde avant de parvenir à contrôler ses tremblements et d’ajouter avec angoisse : je vous signale quand même que nous risquons d’être plus que fraîchement accueillis de l’autre coté du Voile quand nos compagnons restés fidèles à la Confrérie auront expliqué nos agissements au Haut Conseil !
- Ah oui, le Haut Conseil…
s’amusa clairement la grande Elfe en agitant sa main comme pour épousseter une poussière invisible.
- Vous êtes une… une… bafouilla la petite créature, cherchant la bonne formule.
- Une garce ? proposa amicalement Ariel Darendil. Une traînée ? 
- UNE ELFE !!! s’étrangla l’autre en se levant, le visage blafard et les oreilles écarlates. Je préfère aller rejoindre mes frères moi aussi ! Autant mourir en bonne compagnie !!!
- Quelle emphase adorable ! rit la Haute Elfe en le regardant sortir. Cette capacité au tragique s’apparente vraiment à une pathologie ! A aucun moment il n’envisagerait que nous allons gagner la bataille !
- Vous pensez donc que nous avons une chance de l’emporter, ma Dame ?
demanda civilement le Nécrite.
- De vous à moi, je pense que non… Oh nous disposons sans aucun doute de la meilleure armée et demeurons malgré ce travers les plus nombreux. La lutte sera âpre et sanglante mais ni la qualité de nos troupes, ni le surnombre ne suffiront à compenser une chose dont nous – les six chefs qui étions autours de cette même table – manquons cruellement contrairement à nos adversaires !
- Et quelle est cette chose si importantes, Dame Ariel ?
- Mais c’est l’Espoir, mon ami ! Nous nous battons pour pérenniser nos acquis finalement bien injustes – mais si appréciables – alors qu’eux luttent pour un monde nouveau qu’ils espèrent meilleur ! Quelle meilleure arme que cela ? Aucun bouclier, aucune armure ne peut arrêter l’Espoir ! Si ce n’est peut être la Foi. Ou l’Amour. Mais j’ai bien peur qu’aucun d’entre nous ne dispose plus de ces deux essentielles protections depuis bien longtemps. Hors ce satané Ouik en a visiblement à revendre… 
- A vous entendre, j’ai l’impression que vous l’enviez…
- Et vous n’avez pas tort, mon cher Shiniiius ! Même si je vais me battre férocement pour conserver cette vie de jouisseuse qui est aujourd’hui la mienne, je suis parfois nostalgique de la jeune et pure Ariel qui contribua jadis à la création de la Confrérie. Les choses étaient plus simples. Et plus justes…


Le Nécrite regardait l’Elfe magnifique avec respect. En temps que disciple d’Arawn, il n’avait pas peur de mourir. Toute son existence avait été dictée par les préceptes sombres et impitoyables qui étaient la base même de son Dieux de tutelle. Contrairement à son interlocutrice, il n’avait pas eu à changer avec le temps et ses souvenirs d’hier ressemblaient douloureusement à son simple présent. Une vie lisse et sans surprise. Comme la Dame du Voile demeurait silencieuse, ses grands yeux mauves calmement posés sur lui, il décida de reprendre la parole pour alléger le malaise qu’il ressentait :

- Vous n’allez par rejoindre vos Invisibles, Ariel Darendil Fin Pfarta Almendil ?
- Ainsi vous connaissez mon nom d’initiée
, s’étonna la Haute Elfe, visiblement très flattée.
- Connaître son ennemi c’est déjà un peu le vaincre, non ?
- Très juste ! Et pour répondre à votre question, il reste un point qui m’ennuie et m’empêche encore de rallier mes compagnons en vue de la bataille à venir : vous avez parlé de Groboulé, de Seksy et des Commandeurs mais qu’en est il de Aèfkabio et ses étranges camarades ?
- Mais vous avez parfaitement raison
, souffla le Nécrite comme s’il émergeait d’un rêve. La réaction de Groboulé reste terriblement risqué et ses chances de succès sont bien minces. Hors il n’est pas homme à risquer la vie de ses compagnons sans une bonne raison. Cette confrontation ne serait qu’un leurre ?
- Plus j’y pense et plus j’en arrive à cette conclusion. De fait, il suffit de voir la réaction de nos propres amis pour s’apercevoir que c’est finement joué : oublié Aèfkabio ! Qu’on nous donne un adversaire bien visible et identifié et nous fonçons bille en tête à l’instar d’une bande de stupides Midgardiens !
- Groboulé serait prêt à sacrifier sa vie et les forces de la Confrérie pour faire diversion selon vous ?
- Pour une cause qu’il estime juste, le Paladin serait capable d’enfoncer sa propre lame dans son corps ! Ne l’a t’il pas déjà fait ?
- Que proposez-vous, ma Dame ?
murmura le Fléau après quelques secondes, convaincu.
- Je pense avant tout qu’il est inutile de tenter d’informer nos compagnons sur mes soupçons. Nous repartirions immanquablement dans des discussions stériles alors qu’il apparaît comme évident que l’ennemi cherche justement à gagner du temps. Laissons Abraxas, Garok et les autres affronter les armées adverses puisqu’ils excellent dans cette pratique. Je me fais fort de mon coté de mettre à contribution mes talents Elfiques et ceux de mes Invisibles pour retrouver Aèfkabio et sa bande puis de découvrir ce qu’ils manigancent. Je compte sur votre créativité pour trouver une explication plausible à ma défection subite.
- J’en fais mon affaire même si je dois vous avouer que je préfèrerai vous accompagner…
- N‘auriez vous pas confiance en moi, mon ami ?
- Allons ma Dame
, sourit franchement Shiniiius en se levant pour prendre congé, le jour ou un disciple d’Arawn croira en la parole d’une Défenseuse du Voile, ce monde aura bel et bien mérité son anéantissement.   
 
Prochain épisode : l’Ultime Goutte