Chapitre 41 : entre le marteau et l’enclume

L’étrange duo se guidait sur le vacarme qui montait des profondeurs. Aux oreilles d’Antirox – qui avait encore l’apparence d’un Troll Sauvage au faciès pas franchement sympathique – ces cris d’agonie étaient la plus douce des musiques. Pour le Snifouilleur par contre, il en était tout autre. Reniflant de chagrin et couinant sans discontinuer sur l’acte horrible auquel l’avait contraint son sanguinaire camarade, il avait repris sa fragile forme de Ouik et avançait en traînant les pieds, le Réceptacle à Goutte pratiquement aussi grand que lui lassé dans le dos.

- Transforme toi au moins en Demi-Ogre si tu n’aimes pas les Caillasses, tenta à nouveau Antirox avec agacement.
- Nan.
- En Sicaire Sarazin alors ! Ca a la classe un Sicaire Sarazin !
- Je veux pô avoir la classe. Je veux rentrer chez nous.


L’immense Troll effrayant s’arrêta et posa ses deux monstrueuses paluches sur les épaules du minuscule humanoïde mortifié par le chagrin avant de murmurer avec une douceur incongrue pour son enveloppe :

- Snifouilleur, on a plus de chez nous. Notre monde a disparu. Nos familles aussi. Pourquoi crois tu que je me montre aussi dur et impitoyable ?
- Parce que tu es méchant.
- Bon heu oui peut être un peu… Mais pas seulement. Regarde toi puis regarde moi. Que vois tu ?
- Tu es moche et tu fais peur.
- Et toi ?
- Ben… Je suis un Ouik, moi…
- Exactement. Nous n’avons plus d’endroit où aller en dehors de ce monde, mon ami. Qui de nous deux a selon toi une chance de vivre dans ce monde ? La brute que je suis ou le gentil Ouik ?
- Je n’appelle pas ça « vivre », Anti ! Depuis que tu m’as fait faire cette… cette chose affreuse aux petits bonhommes bleus, je suis très malheureux. Nous n’avons pas été créé pour commettre des actes pareils. J’ai eu beau t’obéir par lâcheté, je préfère finalement m’endormir dans la terre que de devoir me comporter ainsi. En y réfléchissant, j’ai moins peur d’en finir que de me pervertir.
- Donc même si je te menace de te tuer, tu ne deviendras pas un monstre horrible ?
- Nan.
- Bon… Mais y a quand même un léger truc que tu oublies, Snifouilleur : que va t’il advenir de toi une fois que je t’aurai effroyablement mâchouillé jusqu’à ce que tu rendes enfin ton dernier souffle selon toi ?
- Tu veux dire après que j’ai crié très fort parce que ça fera super mal ?
- Oui.
- BouyaBouya m’accueillera en son sein et je pourrai me reposer au milieu de nos amis retrouvés.
- C’est là que tu te plantes, mon crédule camarade !!!
- Non je ne me plante pas !
- Si tu te plantes : tout ce qu’il va se passer c’est que cet infime fragment de goutte qui te permet d’exister va rejoindre le Creuset parce qu’il n’y a PAS de BouyaBouya !!! Et comme tu avais donné ta parole à l’Entité de la Goutte, elle va être méchamment en pétard après toi ! Donc à mon avis, vu le genre, tu vas pas vraiment te reposer quand tu seras à nouveau face à Elle si tu vois ce que je veux dire…


Ses bras musculeux croisés, Antirox  contempla le Ouik pensif et en proie à un profond dilemme, un mauvais rictus plaqué sur son faciès de pierre.

- Finalement, j’ai même pas le choix… se tortilla le Snifouilleur.
- Bah non…
- C’est nul.
- Bah oui… On peut y aller maintenant ?
- Bah oui.
- Alors transforme toi comme moi.
- Nan. T’es moche et tu pues. Je suis très bien en Ouik ! Pis ça empêche pas d’être quand même hyper balaise !
- T’es vraiment une croix, Snifouilleur…


Cinq minutes plus tard, les deux compères parvenaient enfin dans l’immense salle ou s’affrontaient Midgardiens et Albionais. La mêlée était à son comble. Pourtant, et malgré les charges furieuses d’une grande saucisse blonde en armure flanquée d’un quatuor de femelles toutes aussi agressives qui se démenaient comme des furies en haranguant leurs compagnons Chevaliers, la première ligne des Mids, principalement composée de tenaces Nains et de solides Trolls bardés de fer, tenait bon.

- Y a d’la Goutte ici, y a d’la Goutte !!! saliva avec avidité le Caillou Antirox en se frottant les mains.
- Bah oui mais y aussi tellement de machins des Royaumes partout que ça va pas être fastoche de retrouver les fragments dans ce barouf ! couina le Snifouilleur.
- Bah on a qu’à faire un peu de ménage pour y voir plus clair et puis voilà !
- Ah ?
- Bah oui.
- Bon… On tape sur qui ?
- Ben sur tout le monde ! Toi tu tues les petits barbus teigneux et leurs copains, moi les trucs dans les carcasses en ferraille ! Une fois qu’on aura tout massacré, ça serait bien le comble si on a pas buté les Porteur de Goutte qui sont dans le coin. Ca te va comme plan ?
- Bof…
- T’en as un mieux à proposer ?
- Nan.
- Bon ben alors arrête de faire cette tronche et allons y !!!
- Pffff bosser, toujours bosser ! Quelle vie qu’on mène franchement !!!


L’arrivée d’un Troll de plus – surtout flanqué d’une espèce de nabot encore plus risible qu’un croisement entre un Kobold et un Luri – n’avait pas franchement paniqué la troupe Albionaise. Voyant le nouveau venu foncer sur leur flanc avec l’impétuosité propre aux Mids n’étonna pas Mater Tenebrae qui restait en retrait de l’affrontement pour coordonner les décisions tactiques des Chevaliers. D’un simple hochement de tête dans la direction du futur Caillou fracassé, elle envoya un Mercenaire et une Sorcière s’occuper de l’impudent. Contre un Sauvage solitaire, c’était juste l’affaire de quelques secondes : la Sorcière – spécialisée pour ce genre d’action - immobiliserait et affaiblirait ce gros sac arrogant pour que le Mercenaire le découpe allègrement de ses lourdes lames jumelles. La stratège était déjà passée à autre chose quand elle failli recevoir la tête hirsute mais proprement tranchée de la magicienne dans le casque. Plus agacée qu’inquiète, elle reporta son attention sur l’empêcheur de massacrer en rond et en resta bouche bée : non seulement le lourdaud s’était débarrassé du comité d’accueil mais il s’enfonçait maintenant dans l’aile droite de l’armée comme un boulet de catapulte, déchiquetant armures de plate et pavois d’acier comme s’il eut s’agit d’une simple bure de moniale. Un simple sifflement strident permit à Mater Tenebrae d’attirer l’attention de la puissante Selestia la Muette. Repoussant sans effort manifeste de son bouclier la demi-douzaine de Mids qui lui faisait face, la Paladine, renommée pour sa capacité à retenir n’importe quel adversaire sans jamais rompre, se porta au devant du Troll hystérique qui poursuivait sa moisson d’âmes avec une déconcertante aisance. Estimant le meilleur angle de charge, Selestia – qui n’avait de muette que le surnom – poussa son légendaire cri de guerre et se lança de toute sa phénoménale puissance sur le coté gauche du monumental Caillou. Contre toutes attentes – et pour la première fois de sa très martiale existence – elle rebondit sur l’épaule bardée de cuir clouté comme une enfant, se retrouvant sur son séant et rendant du même coup pleinement honneur au mutisme de son titre tant elle était abasourdie.

- T’excuse pas surtout ! pesta Antirox sans même lui adresser un regard en déchiquetant le trio de Chevaliers qui se portaient à sa rencontre pour assister leur Officier tombée.
- Dieu m’en est témoin, gronda de rage la guerrière encore sonnée en se remettant avec peine sur ses deux pieds, tu vas rendre gorge, boucher !
- Allons bon qu’est ce que j’ai bien encore pu faire de travers ? s’étonna sincèrement le Ouik métamorphosé, accueillant l’intrépide Selestia avec une célérité impossible sur son poing hérissé de lames.

Ni l’armure de Plate bénie de la Paladine, ni son écu à l’alliage unique dans son royaume, ne furent en mesure d’empêcher les griffes du Sauvage de s’enfoncer dans son abdomen puis de sortir entre ses omoplates dans un grincement de métal torturé. La même stupéfaction sans bornes se lisait dans les fentes jumelles du heaume de guerre de la Bretonne empalée et de ses compagnons d’arme qui reculèrent, incrédules. « Une des immortelles camarades de Valériane était blessée ! Inconcevable ! » Même Mater Tenebrae, pourtant toujours prompte à la réaction, restait figée en voyant le corps de son amie plantée sur le poing du Troll qui secouait comiquement son membre alourdi en jurant pour l’en décrocher. Lorsque Antirox, probablement lassé de cet encombrant fardeau, ramena les lames de sa deuxième main et coupa en deux le corps de la suppliciée dans un infect geyser de viscères et de fluides écarlates, un grand cercle se fit autours de lui. Réprimant un hurlement de rage et de peine mêlé car craignant que les Midgardiens en profitent pour contre-attaquer, Tenebrae jeta un coup d’œil rapide sur la première ligne et s’aperçut avec stupeur que les Midgardiens eux aussi étaient à priori en proie à une agression totalement imprévue. Impossible de voir la créature qui faisait voler les corps des guerriers du Nord comme des pantins tant elle devait être minuscule mais une chose était sure, les barbares n’étaient pas non plus à la fête !

Comme par magie, les deux armées se détournèrent l’une de l’autre pour se concentrer sur ces nouveaux périls.

Toujours prudemment à l’écart de la bataille, Chieuse et Titetouffe se perdaient en conjectures, tentant de distinguer ce qui pouvait avoir bouleversé à ce point la tournure du conflit. Ce fut Aèfkabio qui les éclaira d’une voix éteinte où dominait colère et frayeur :

- Antirox et le Snifouilleur…
- C’est comme ça que le Caillou Sauvage et le Luri pas chauve superbement décoloré s’appellent ?
gloussa la Kobold.
- Ce sont des Ouiks, tout comme moi ! S’ils sont ici, c’est que l’Entité de la Goutte les a envoyés pour récupérer les fragments… Leur cible est évidemment cette Valériane ! Et moi, bien entendu…
- C’est des méchants !
crut bon d’expliquer Chieuse à la Valkyne qui siffla de façon menaçante en retour, agacée.
- Valériane est une Ouik ausssi ? s’enquit Titetouffe qui commençait à s’emmêler légèrement les crayons.
- Je l’ignore ! répondit Aèfkabio après réflexion. Elle est marquée par la Goutte, c’est certain ! Peut être a t’elle fusionnée suite à un accident à l’instar de la monstrueuse Sexy Tonic. De prime abord, elle me semble parfaitement humaine même si sa présence me trouble étrangement…
- Rhaaa le coquin comment qu’on le voit pas venir déjà,
gloussa la Koby avec une moue vicieuse entendue. T’en pince pour la blondasse hein mon cochon !!!
- Ouiks ou pas, intervint la Tueuse, ssses Choses n’ont sssubi aucune blesssure alors qu’elles ssse battaient à un contre sssent ! Ni les Chevaliers, ni les Mids ne les arrêteront ! Il n’y a qu’à voir comment le Troll sss’est débarrasssé aisément de Ssselessstia pour sss’en convaincre… Tant pis pour Valeria, nous devons nous replier !
- Nous replier dans quoi donc ?
s’inquiéta Chieuse.
- Sssa veut dire fuir pour préserver nos vies, andouille… précisa en soufflant de fatigue la Velue.
- Ah cool ! On va se sauver quoi ! Bon ben ça me va moi !!!
- Je ne fuirai pas. Pas cette fois !
se rebiffa Aèfkabio avec une détermination glaciale dont il n’était pas coutumier.
- Mon ami, commença la Valkyne en désignant les deux créatures qui avaient repris le combat, équarrissant les plus puissants combattants de deux Royaumes comme des bêtes d’abattoir, tu n’es pas de taille contre deux de ces choses !!! Elles te tueront et nous avec !
- Ma décision est prise, Titetouffe la Tueuse. Ces monstruosités et moi avons un compte à régler et cette fois ci, rien ni personne ne pourra affronter le danger à ma place. Je suis le seul qui soit en mesure de les stopper. Si je ne le fais pas ici, elles nous traqueront de toute façon et finiront par nous retrouver. Autant que nous réglions cette histoire dans les Abysses plutôt qu’à un endroit ou des innocents pourraient souffrir des forces que nous allons déchaîner. Partez maintenant !
- D’accord !
sourit Chieuse en tirant la Valkyne immobile et interdite par la manche. Bonne chance, copain ! Hé boule de poils, on plie les gaules !!!
- Je ressste ! Et cessse d’esssayer d’agrandir ma manche ou sss’est toi que je vais plier, Lâcheté sur pattes !!! Je ne sssuis pas en mesure de me mêler de ton combat, Aèfkabio le Ouik ! Mais tu es devenu un redoutable combattant à notre contact ! Une Asssasssin Midgardienne de mon acabit ne résiste pas à l’idée d’asssister à une telle bagarre ! Ne ssserait ce que pour permettre aux Ssskalds à qui je la raconterai d’en faire une Gessste qui entrera dans la Légende des Royaumes…
- Ah mais heu !!! Toute Assassin que je suis aussi, mon acabit et moi on résiste très bien !!!
protesta la Koby. Arrête de faire ta Naine et tirons nous d’ici !!! La seule chose que je voudrai d’un fichu Skald en ce moment serait son chant de vitesse pour m’éloigner encore plus vite !!!
- Asssieds toi donc, trouillarde !
ordonna la Tueuse en saluant respectueusement le puissant Troll qui s’éloignait d’un pas décidé. Et tais toi ! Regarde donc comment meurt un Héros !
- Mais j’en ai rien à cirer de ça moi !!!
caqueta une ultime fois la Bleue avant d’obéir en maugréant. Tu as de la chance que j’ai trop peur de me perdre en essayant de sortir toute seule de ce trou moisi…

Ce fut Valériane qui « sentit » la première que Aèfkabio arrivait. Quelques secondes plus tard, Antirox et le Snifouilleur faisaient le même constat. Comprenant que quelque chose qui les dépassait était à l’œuvre, les deux armées refluèrent lentement, laissant le Troll au visage fermé s’approcher de la grande Maîtresse d’Arme.

- Enfin… sourit méchamment Antirox, ses petites boules minérales sombres dardées sur le Ouik qu’il considérait comme la cause de tous ses maux.
- Je l’aurai pas reconnu… siffla d’étonnement le Snifouilleur en reconnaissant l’Aura de son ancien ami. C’est moi ou il a grandi ?

Enfin parvenu face à la Blonde qui l’attirait comme un aimant sans qu’il puisse en comprendre la raison, Aèfkabio la regarda puis, hésitant, se lança d’un ton mal assuré :

- Général Valériane, je n’ai pas le temps de tout vous expliquer mais sachez que vous êtes l’une des composantes essentielles  d’une terrible histoire dont l’issue débouchera sur la survie ou la disparition totale des royaumes !
- Voyez-vous ça ?
le tançait amicalement la Maîtresse d’Armes.
- Tout ceci doit vous paraître bien étrange mais les deux créatures qui nous dévisagent en bouillonnant de rage sont ici uniquement pour vous tuer et récupérer une chose que vous abritez dans votre corps sans peut être même le savoir vous même.
- Et tu es là pour les en empêcher, mon pesant protecteur ?
- C’est exact ! Je vous en conjure, profitez que je les occupe pour vous mettre à l’abri, vous et vos camarades, car si j’échoue, ils n’auront de cesse que de vous retrouver pour vous faire subir un sort pire que la mort !
- Valériane de Montguerrand  n’a pas pour habitude de fuir la bataille puisqu’elle la gagne, Caillasse ! Alors à moins que tu ne sois plus explicites, je n’irai nulle part !
martela la guerrière avec une fermeté cassante paradoxalement démentie par son regard où pointait un amusement savoureux.
- Ma Dame, Il faut me croire ! Je ne sais pas par quoi commencer mais…
- Commence donc par le commencement, Aèfkabio !
éclata de rire la puissante Albionaise en voyant la stupeur du Troll comme elle prononçait son nom. Commence donc par cesser de me donner du « ma Dame » et appelle moi tout simplement « Maman », vilain garnement !
 
Prochain épisode : Affaires de famille