Chapitre 7: des cow-boys à la campagne
 

Boubakar est une terreur absolue.
A dix-neuf ans, son casier est plus chargé que la langue d’un mineur polonais en fin de semaine mais il reste paradoxalement intouchable. Ceux qui s’amuseraient à baver aux flics les petits tours désopilants qu’il commet à longueur de journée en sont pour leurs frais car Boubakar a l’Arme Absolue contre la justice : il est noir !
Ca fait six ans que cette commune d’Orléans a accepté d’héberger quarante familles africaines. Si les parents sont des travailleurs forcenés respectueux des lois, il n’en a pas été de même pour une partie des moutards, loin s’en faut. A ce propos, Bouba et ses copains ont vite compris l’avantage qu’ils pouvaient tirer de leur ressemblance manifeste et ils ont rapidement mis ce bled de lavettes en coupe réglée. Les petits gangs de minables qui ratissaient mollement le coin se sont trouvés balayés à coups de latte dans le prose et aucune arrestation n’est venue stopper les nouvelles terreurs car les keufs n’étaient pas foutu de distinguer les complices des instigateurs dans la quinzaine de crapules qui composent la bande de Bouba.
Racket au cutter, cambriolages répétés, agression, passage à tabac, dégradations compulsives… On s’emmerde pas une minute dans ce trou, faut bien l’avouer !

Une des dernières rigolades était un « Viol collectif mené par quatre garçons de couleur » comme diraient les képis.
Une fois tous sapés Adidas et Nike, il vaudrait mieux une identification sur les biroutes à la limite si les gendarmes veulent avoir une chance de les serrer.
C’était carrément le plan d’enfer !
Pas une tournante minable dans une cave, non.
Bouba et ses potes ont défoncé la petite rouquine dans une jolie Audi  rouge « sport » qu’ils avaient chouravé à deux gros caves débiles en bord de Loire. Maintenant, ils sont de retour dans leur squatte et racontent aux autres – morts de rire - la « méga pétée que l’autre radasse s’est mangée dans le cul », les watts de la tire  à fond la caisse pour rythmer l’ambiance.
A cause de ces quinze pommes pourries, la petite ville est au bord de l’explosion et se gangrène lentement mais sûrement.

Mais aujourd’hui ça sentirait plutôt l’amputation sans anesthésie…
 

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- Vous êtes certain de l’information, adjudant ? s’étouffe le colonel de gendarmerie en charge de la région Orléanaise.
- Affirmatif, mon colonel. C’est la confirmation que j’ai eu dans la minute dès que j’ai signalé au Central la présence de l’Audi. Loger le véhicule avec certitude puis reporter directement à Paris les évolutions éventuelles.
- Mais bon sang qu’est ce que vous avez fait là ? Et pourquoi ne m’en informer que maintenant ??? Vos informations sont parcellaires, mon vieux ! Il semble évident que cette voiture a été dérobée à ses propriétaires initiaux par la bande de Bouba. Rien ne prouve que les suspects recherchés soient avec les jeunes.
- Rien ne dit le contraire, chef.
- Adjudant, vous savez ce qui va se passer maintenant… ?
- Oui, mon colonel. L’Anti-Gang va débarquer chez nous et nettoyer un nid de frelons que nous ne parvenons pas à éradiquer depuis des années.
- Mais bordel vous êtes un dingue !!! explose le colon à la limite de l’apoplexie. Vous n’ignorez pas que Bouba et ses copains sont en guerre avec la bande de Montaussant enfin !!!
- Non, mon colonel, je suis au courant…
- Donc vous savez aussi que certaines têtes brûlées de part et d’autres se sont équipés d’armes à feu.
- Ah mince…
- Adjudant, gronde méchamment l’officier, un doigt lourd de sens pointé sur son subalterne limite souriant, si l’OCRB lance une opération en ce moment, les choses risquent de très mal se terminer. Vous venez d’allumer la mèche d’un véritable baril de poudre, pauvre fou. Vous devrez en assumer les conséquences.
- L’explosion a déjà eu lieu il y a longtemps, mon colonel. Vous aviez simplement le képi enfoncé trop profond pour le voir.
- Nous règlerons ça plus tard. Appelez-moi immédiatement ce commissaire Marmand que je rende compte de la situation avant que l’irréparable ne soit commis.
 

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L’heure de reprendre contact avec son réseau est arrivé. Quittant à regrets les bras protecteurs de son Bibi qui pionce en ronflant comme un sonneur après leur sieste crapuleuse, Micheline s’assoit devant son ordinateur portable et établit la connexion au réseau. Elle accuse réception du message confirmant la réunion virtuelle et bascule sur le module de discussion en ligne :

- Ca fait plaisir, Nat, commence la Grosse.
- Salut patronne, réponds Nathalie Cotré, enfin lucide. Et douchée.
- Cette ligne n’est pas aussi sécurisée qu’elle le devrait alors essayons de faire vite, je te prie. Qu’est ce que tu as pour moi ?
- Trois choses. J’ai retrouvé la trace de Mirko. En fait, je ne l’avais jamais vraiment perdu au cas où je recevrais enfin un appel comme celui-ci… Les informations qui le concernent sont disponibles dans ta librairie habituelle.
- Parfait. Ensuite, Nat ?
- Rachko « l’Ange » a fait parler de lui. Les flics le recherchent suite à une histoire pas claire à l’hôpital central ou il a fait un véritable massacre. Aucun doute sur l’identité et ça prouve bien qu’il est sur ta piste.
- On ne le décevra pas. Il y avait un dernier point, tu disais ?
- Oui. Un truc étrange en fait. Ecoute je ne sais franchement pas ce que fabriquent les flics  mais il semblerait que l’OCRB et la gendarmerie envisage d’investir une maison à coté d’Orléans pour y appréhender Bibi.
- Oui c’est une idée de notre allié Farid qui avait un compte à régler avec une bande du coin… Bibi et son ami ont laissé la voiture là bas pour faire morfler ces mecs et égarer la police. C’est une bonne nouvelle indiquant que les pistes ne doivent pas se bousculer pour que l’anti-gang décide de se déplacer.
- J’ai juste l’information, Catherine, pas l’explication.
- Merci pour tout. Laisse traîner une oreille sur cette histoire à l’occasion, l’issue semble intéresser le Tunisien. Je te recontacte à l’heure habituelle. Je t’embrasse, Nat.
- Moi aussi, patronne. Contente de te revoir, tu sais.
- Tu n’imagines pas à quel point c’est partagé, mon amie.
 

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- Je vous répète que je m’en bats les burnes de votre situation explosive !!! Tout ce que je sais c’est qu’un véhicule impliqué dans une fusillade dont j’ai la charge se trouve garé devant cette foutue baraque et que je vais aller le chercher, tonne Greg le Deg’ avant de raccrocher brutalement le micro sur le tableau de bord de la C5 de service.
- C’était qui, Boss ? demande Mat la Batte.
- Le de Funès du coin qui me raconte sa vie comme quoi on a affaire à des petits voleurs de voitures qui sont peut être armés mais qu’il faut y aller en douceur.
- Allons bon… éclate de rire à l’arrière Morelli en vérifiant son barillet. C’est compatible ça, petits voleurs et porteurs de calibre ?
- Dans le Loiret, faut croire…
- Et ce con t’a vraiment demandé d’y aller en douceur en plus ?
- Ouais, se marre à son tour Marmand. Trois fois.


Antoine Morelli est d’une nature franchement joviale qui a normalement le don d’exaspérer Greg le Deg’, même s’il est obligé d’avouer que ce rigolo est un foutu bon flic. Vu qu’il est parti pour se gondoler pour le restant de la journée, Greg juge bon de calmer la bête en garant sèchement la bagnole :
 

- Bon ça va, Antoine, faut t’en remettre !
- En douceur… A toi… glousse le marrant en descendant.
- Morelli…
- Personne voudra jamais me croire !!! se tord maintenant l’autre, une main sur le toit du véhicule.
- Qu’il est con celui là des fois, balance Marmand à Mat « la Batte » qui sourit comme un idiot à coté mais ne comprend rien comme d’habitude. Bon en attendant que monsieur le commissaire Morelli se sente mieux, où donc qu’on en est, Mat ?
- Les képis sont déployés sur le petit bois arrière et sur les latérales du chemin qui amènent à la baraque, Boss, explique le faux-ricain en désignant du doigt la carte d’état major qu’il vient de déplier sur le capot.
- Des nouvelles de Bibi ou de Farid ?
- Nan. Y a juste une douzaine de blackos sapés comme des basketteurs qu’écoutent de la musique dans la cour en se tortillant comme des limaces trempées dans du vinaigre.
- Armés ?
- Visiblement non, Boss. Mais avec leurs benouzes à chier dedans, tu sais jamais.
- Bon… Venez là les mecs, beugle le Capitaine au hommes de l’anti-gang. On va éviter les problèmes avec ces petits connards, on a déjà assez à faire avec nos deux gaziers. Mat et moi on rentre dans la cour en bagnole avec le gyro, les pares-soleil Police et tout le saint Frusquin officiel. Morelli, toi et Léo sur la droite, les deux autres à gauche.
- Et les képis ? demande Mat.
- Après le coup du quatuor de l’hôpital, vaut mieux qu’on gère le binz entre professionnels. Ils sont en soutien passif vu que c’est leur territoire mais je compte sur vous pour éviter qu’on se ramasse une bastos dans le dos par nos alliés gendarmes…On fait simple, précis et sans bavure.

Le commissaire Marmand va pour remonter dans la C5 quand il s’arrête, se retourne et lève les deux mains pour capter à nouveau l’attention de ses collègues qui s’éloignent déjà.

- Ah, j’oubliais ! A propos de bavure : il y a finalement peu de chances pour que Bibi soit avec des caves pareils mais on a pas d’autre piste alors mollo sur les obusiers, les terreurs. J’ai pas envie de voir ma tronche en première page des journaux avec un article long comme mon zob sur les bavures policières, c’est compris ?
- Ca s’appelle un entrefilet ça, Greg, se bidonne Morelli.
- Toi tu vas te manger une rangée de phalanges en travers de la face à me chercher, ça va pas traîner…
- Et si les mômes ont des flingues, Boss ? s’enquiert Mat « la Batte », l’œil aussi brillant d’intelligence qu’un poisson mort.
- Ah ben là c’est plus une bavure, Mat… C’est de la légitime défense, nuance !
 

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Avec la Grosse qui pianote sur son clavier d’ordinateur comme une mitrailleuse lourde et l’autre grand mauvais de Bibi qui remonte son soufflant de vioque pour la vingtième fois, Farid se fais vraiment chier comme un rat mort. Suite aux informations de Micheline concernant les flicards en virée à Orléans , il s’est longuement félicité sur son « génie à trouver des idées méga-balaises » avant de la mettre en veilleuse en constatant que ce teigneux de Bicarosse s’était mis à le viser en souriant étrangement après le dernier remontage de son canon antédiluvien. Si encore y avait des bédés dans cette taule, mais même pas !!! Rien que des bouquins pénibles et une téloche aux couleurs si pisseuses qu’on la croirait en noir et blanc. L’air de rien, le Tunisien désœuvré se rapproche de la Baleine et se plante à quelques centimètres d’elle en soufflant bruyamment pour clairement signifier son total ennui. Comme ça ne suffit pas à détourner l’autre de sa fichue bécane dans laquelle elle lui a confirmé qu’il n’y a même pas un foutu jeu à la  noix, il assène pour la douzième fois de la journée :

- J’en reviens pas que tu sois Catherine « la Fouine » !!!
- C’était il y a longtemps, Farid, répond gentiment Micheline sur le même ton las que les fois précédentes sans quitter l’écran du portable des yeux.
- Le dis pas à l’autre malade sinon il va encore me salir les pansements, mais là ça serait plutôt Micheline « la Baleine », ricane le désopilant en envoyant un coup de coude complice suffisant pour envoyer les organes internes de son infortunée victime en haut du Mont Blanc.
- Les années n’ont pas été tendres avec moi, je te l’accorde, sourit l’obèse en massant stoïquement sa carcasse malmenée.
- C’est vrai que j’avais jamais vu de photos de « la Fouine »… Mais je l’avais imaginée. Tu sais, le genre Lorraine Bancale avec la classe et tout, quoi ! Style la meuf de la haute en robe de soirée qui met une petite tenue Fitness qui lui moule les miches pour aller faire ses coups. Comme James Bond mais avec des nichons…
- Pour être honnête, je n’ai jamais vraiment été un top model non plus, Farid, se marre la Grosse.
- Quand même ! Sous la viande, on voit que t’as une belle tête, complimente habilement le lourd.
- Trop aimable. Tu dois être pas mal aussi sous les pansements, raille Micheline.
- Naaaan t’es gentille mais j’ai le nez un peu trop fort. Même sans que ton pote m’aide, grince l’arabe, mauvais. Pis les dents, c’est pas ça. Pourtant ma mère nous achetait du Fluocaril quand j’étais mioche mais je dois avoir une mauvaise nature de ratiche. On aurait dû m’faire le même traitement que toi, tu sais. J’parle de l’émail, hein, pas du derrière ! C’est que j’suis un douillet du trou de balle, moi… Mais pour le sourire, j’me ferai bien ravaler l’ensemble avec du toc en céramique. Ca en jette et ça fait pas peur aux filles comme des dents dans un gobelet ! Toi, on dirait pas que tu t’es fait péter les chicots. Y bossent bien ces cons de Suisses, y a pas ! Leur truc c’est tout ce qu’est précision en fait : dents, montre… Même capables de te refaire la moulanche j’suis sûr ! C’est des foutus artistes quelque part !
- A leur façon oui. Enfin… Tant que tu peux payer.
- Tu sais le truc le plus chouette ?
- Non. Tu es un garçon complexe très difficile à cerner, Farid, taquine inutilement Micheline.
- Ouais, j’sais. C’est le miracle de l’orient, ma grosse, se dandine l’andouille. Le plus sympa c’est comment que tu causes et tout. Maintenant ça va mieux mais au départ t’étais pas trop la classe. Ca doit être les cinq ans avec l’autre bandit, là, achève le Tunisien doucement en désignant Bibi du menton qui nettoie toujours son magnum à l’écart, un œil noir posé sur eux. Mais maintenant on sent que t’es culturée. Que ça r’vient doucement.
- L’éducation c’est comme le vélo…
- Ben ouais c’est ça ! Pendant des années tu t’es retrouvée sur un pôv biclou tout nase avec un cadre en fonte et la cramouille aplatie sur une selle large comme une pelle à pizza – ça c’est pour ta « période Bibi » ! – alors qu’au naturel, t’es plutôt vélo hollandais avec jupette à fleur et sandalettes style classos.
- L’image ne manque pas de charme même si je te trouve un peu dur avec Bibi. Sans lui, je n’aurai pas survécu. Et je ne parle pas seulement du sauvetage.
- Dis donc à ce propos, ça a pas dû être une mince affaire de te sortir de là avec tous les nuisibles autours.
- Bibi ne m’a jamais racontée mais ça a dû être épouvantable. J’ai juste une image une fois qu’il me portait sur son dos après m’avoir sortie de la fosse en fait. Je me souviens que nous avons traversé une salle qui avait été le théâtre d’une telle boucherie que mes trois sauveurs glissaient sur les entrailles. Je me rappelle surtout de l’odeur écœurante.
- Et pourtant tu devais pas sentir la rose après ton séjour dans le trou à merde, taquine l’arabe.
- Je te l’accorde, rit à son tour Micheline. Tu vois Farid, je n’ai jamais osé demander au Grand ce qui s’était passé là bas. Tout ce que je vois, c’est que ce fut sa dernière mission du genre et pourtant il avait une sacrée cote en tant que mercenaire, le Bibi, crois moi. Ca a dû être l’horreur…
- J’comprends ! N’empêche que sauvetage où pas, il doit drôlement tenir à toi pour s’être fadé un éléphant tout moche dans son pieu pendant si longtemps. T’sais nous autres on aime bien les rondes mais faut quand même qu’elles aient des contours. Sans vouloir t’offenser, hein !
- Je suis consciente de la situation, Farid, concède Micheline avec une lassitude triste.
- Fais pas la gueule ! T’as retrouvé ton parler et c’est vachement plus chaud que d’récupérer un cul d’moineau tu sais ! Le nombre de greluche j’connais qui sont galbées comme des sirènes mais qu’on la jugeotte d’une paire de Tong, t’y crois pas !!! Perdre des kilos, c’est le truc des meufs, t’inquiète ! Mais par contre pour t’muscler les boyaux d’la tête si y a pas l’matos d’origine, tu peux t’brosser !
- Tu me mets du baume au cœur.
- C’est mon truc ça ! Souvent j’causais avec nos tapins quand elles avaient pas l’moral. Le dis pas à l’autre insensible là bas mais j’lis pleins d’trucs de filles. Genre les canards de salle d’attente à toubib. Comme ça j’vous comprends pile poil, t’vois ?! J’pige pas tout mais avec mes filles, ça permettait qu’elle repartent écarter les guitares avec le sourire : le client préfère ! Bon j’te cache pas qu’y avait bien toujours une geignarde qu’entravait rien à la psychologie et à qui il fallait claquer le museau mais j’suis un mec d’écoute moi.
- Tu serais plutôt un mec qui la ramène beaucoup je trouve, balance Raoul qui a terminé de remonter son canon et s’approche du philosophe à bandelettes.
- Tu vois Micheline, c’est ça qui m’fait d’la peine avec ton pote, rétorque le Tunisien. On cause peinards et il arrive avec son soufflant et son air teigneux prêt à me cloquer le carafon. Bibi, t’es pas un sentimental, mon pote !
- Si mais je suis pas ton pote, se renfrogne le Tueur.
- Cinq années à me protéger contre les autres - et surtout contre moi-même - l’ont simplement rendu un peu soupe au lait, précise la Grosse en regardant l’homme au magnum tout gêné avec une rare douceur.
- Moi j’pense qu’il est méchant d’nature plutôt. Cette manie de m’cogner tout l’temps alors que j’suis plus petit que lui, ça en dit long.
- Ca dit surtout que j’suis pas débile, moi ! Je serai taillé comme une arbalète, je passerai pas mon temps à dire des conneries jusqu’à ce que ça me pleuve sur le citron. Mais monsieur « la Pierrade » il est pas comme ça lui !!! Il doit aimer ça vu qu’il la ramène tout le temps !
- Quand je pense que je t’ai sauvé la vie… T’es qu’un ingrat !
- Allons bon, il me la joue Zola maintenant ! Et quand donc que tu m’as sauvé la vie, patate ? Je t’ai plutôt vu essayer de m’éparpiller au C4 et à la grenade jusqu’ici.
- Dans l’entrepôt ! Quand je t’ai appelé Raoul à cause que les autres ils avaient dit ton blase, c’est bien ce qui t’a mis sur tes gardes quand même ! Je savais bien que ça ferait « tilt » si t’étais un peu moins neuneu que t’en avait l’air même si c’était pas gagné quand on voit ta trombine de golio !
- Ok c’est vrai… C’était très bien joué. C’est bon comme ça ?
- Raoul Bicarosse… Tu parles d’un blase !!! explose Farid. Quand les Albanais l’ont dit, je me suis bien marré !!! Pas étonnant que tout le monde t’appelle Bibi paske si ça se savait que tu te trimballes un nom de cave total, tu devrais revoir tes prix à la baisse.
- C’est plus fort que toi, hein ? Tu vois bien que tu peux pas t’empêcher de gonfler le monde jusqu’à ce que ça te débarque sur la frite !
- On se calme les garçons, sourit Micheline. Je propose d’aller faire un petit dodo car demain on a du pain sur la planche. Mon contact a logé Mirko et on se lève tôt pour lui rendre une petite visite.
- Qui c’est Miko, demande Farid, trop heureux de la diversion.
- Mirko, banane, pas Miko ! C’est l’homme qui nous avait renseigné pour les détails de l’opération de sauvetage quand on est allés chercher la Fouine. Un accro au pognon… dit Bibi.
- Et en quoi il va nous aider pour la suite, le givré ?
- Il faisait partie de la bande de Rachko le balafré, l’homme qui me recherche, répond Micheline. Avec un peu de chance, il nous aidera à retrouver sa piste et à remonter jusqu’au « Monsieur » qui demeure LE donneur d’ordres dans cette sale affaire.
- C’est le genre causeur qui coopère, Miko ? s’interroge le Tunisien.
- Mirko on t’dit !!! Pis on s’en fout qu’il ccopère, grogne Bibi. Au besoin je le convaincrai en lui assénant toutes les taloches que j’aurai dû te coller sur la fiole.
- Et ben ! Je le connais pas mais je le plains déjà, le Miko.
 

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La C5 un peu fatiguée de l’anti-gang arrive lentement dans la cour, le giro bleu et les pare-soleils « Police » bien en évidence malgré l’heure tardive, histoire d’éviter tout malentendu.

- C’est quoi s’t’embrouille ? fronce des sourcils Boubakar, assis sur le capot de l’Audi  volée. Les keufs à s’t’heure ?
- C’est pipeau, Bouba, crache Omar l’excité à coté de lui. C’est ces enculés de la bande de Montaussant !!! Y a que des gendarmes chez nous et ces cons le savent pas !
- Attends t’excite pas, s’inquiète Bouba en voyant ses potes s’afférer dans tous les sens. C’est peut être vraiment les flics, merde.
- Macache !!! beugle Omar chargé au crack jusqu’aux yeux. J’viens d’en voir d’autres sur les cotés ! Ces bâtards sont venus nous faire la peau ! Putain comment je vais leur niquer leur race !
- Attendons d’être sûr les mecs, calme Bouba qui n’imagine pas le gang adverse se radiner avec une caisse aussi pourrie alors qu’il y a tellement d’autres bagnoles classes. Une BM ou une Audi, ok ! A l’extrême limite une mercedes… Mais pas une C5 !!!

La rafale du Uzi ajoute à l’affolement générale quand Omar se met à vider son chargeur sur le véhicule de l’OCRB en hurlant comme une fou furieux.
 

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- Putain c’est quoi ce bordel, jure Mat qui lâche le volant et se couche sur le siège de son patron tandis que le pare-brise s’étoile dans tous les sens.
- Si tu veux me faire une gâterie, attends un moment plus adapté ! ricane Marmand en ouvrant la portière, son éternel manurhin MR96 six pouces dégainé. POLICE, hurle t’il en visant la tête d’une forme qui se découpe à la lumière comme une cible de stand. RENDEZ-VOUS GENTIMENT ET Y AURA PAS DE BOBO !

Une seconde rafale approximative vient hacher la terre battue à plusieurs mètres de la voiture immobilisée.

- C’est quoi ces bouffons ? s’exclame Mat. Ils éteignent même pas la lumière, ces cons !!!
- Pas mon problème, les sommations sont faites, grimace « Greg le Deg » en dégommant proprement la cible qu’il avait très studieusement ajusté.
 

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Bouba est couché derrière l’Audi. Il est mort de trouille et ça n’est pas la vision d’un de ses frères qui est étendu à un mètre de lui avec la moitié du crâne en moins qui va le calmer. C’est pas l’usage qu’il faisait du contenu qui va beaucoup le gêner mais pour coincer correctement sa casquette, ça risque de plus trop le faire, là !
L’odeur de la cordite le fait suffoquer. Il se bouche les oreilles et ferme les yeux tandis que Omar l’excité change une fois encore son chargeur et que d’autres membres de la bande sortent de la maison armés jusqu’aux dents et défoncés à donf’.
 

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- Tu vises quoi, demande Morelli à l’inspecteur Léo Capron, son adjoint tondu et souvent  incontrôlable toujours en « bombers » de combat et pas franchement réputé pour être un démocrate sincère et converti.
- Les genoux. J’ai jamais pu saquer ces putains de bamboulas. Surtout quand y dansent. Moi j’ai pas le rythme, ça fait assez marrer ma meuf ! En plus c’est fastoche avec leurs survets fluo ! Tu suis la bande sur le coté et tu tires au milieu.
- T’es un revanchard, Capron ! T’as pas bon esprit.
- Dis ça à Greg, patron ! Il shoote pour tuer, ce taré.
- Les gamins vont ramasser ! Mat a décroché le canon de 12…
 

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L’explosion couvre le crépitement des armes qui aboyaient en tout sens. Bouba qui regardait Omar enquiller chargeurs sur chargeurs avec une rage démente le voit propulsé contre le mur extérieur comme dans les films, un trou énorme dans la poitrine.
Une demi-douzaine de membres du gang sont étendus par terre. Les plus veinards gémissent, d’autres n’en ont plus la possibilité. Certains sont à genoux, hébétés, le visage ruisselant de larmes et les yeux écarquillés d’horreur.
Il se met à hurler, les mains sur la tête, le visage dans la terre détrempée par le sang :

- ARRETEZ !!! PAR PITIE, ARRETEZ !!!
 

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- Ah ? Mince, je crois bien que c’est la fin de la fête, Boss, glousse Mat en engageant une seconde balle d’un geste assuré dans l’énorme fusil.
- Désolé mais j’entends rien, souffle Greg en faisant tomber les douilles vides et en sortant un chargeur rapide de son blouson. C’est le problème avec ton canon : il m’empêche de me concentrer correctement.
- Ca tire plus beaucoup en face, tu sais, tente Mat, mal à l’aise.
- Ben fais du bruit alors au lieu de me gonfler avec ta tronche de chien battu. C’est pas moi qu’a commencé mais par contre je vais les finir, ces bâtards. J’aime pas me déplacer pour rien !
- Attends, Boss ! Y a Morelli et Capron qui sont à découvert.
- Chier… C’est le problème de bosser avec des fiotes en renfort ça. Pour une fois qu’on avait pas N’Ganno et Leçon pour nous faire chier avec le règlement, faut que ce soit ces nouilles là qui les remplacent ! Bon ben sort les bracelets, c’est mort pour le tir aux pigeons.
 

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Allongé dans le lit trop petit pour eux, les mains derrière la nuque, Raoul fixe le plafond dans le noir, pensif. Avant de rejoindre Micheline au pieu, il a causé avec Farid et il déprime. Le tunisien lui a mis le moral dans les chaussettes et le pire c’est que plus il y pense et plus Bibi se dit que le Tunisien avait raison sur toute la ligne avec ses conneries. Il lui a quand même collé une tape dans la gueule à la fin parce que ça lui faisait un mal de chien d’entendre ce qu’il lui disait. Maintenant il en crève littéralement.

- Puce ? souffle t’il doucement.

Il sait qu’elle ne dort pas. Il a des années d’expériences à écouter ses silences, sa respiration et ses ronflements qui l’éclairent avec plus de certitude qu’un simple regard. Toutes ces soirées où, abrutie par l’alcool et perdue dans sa tristesse, elle s’effondrait, anesthésiée, échappant une fois de plus à une réalité insupportable.

- Je comprendrai que tu t’en ailles, tu sais, continue le grand tueur. Quand tout ça sera fini je veux dire…

Elle est attentive maintenant. Elle n’a pas bougé d’un poil mais il sait qu’elle l’écoute. Cinq ans qu’elle l’écoute et que lui soliloque en espérant une réaction. Même une rebuffade dont elle a le secret. Tout plutôt que ce silence soit disant d’or mais qui vous tue un couple plus sûrement qu’une bonne engueulade qui permet de purger un mal secret et silencieux. Alors il poursuit :

- Tu vas redevenir celle que tu as toujours été. C’était un mauvais rêve pour toi, c’est tout. Tu ne pourras pas rester avec moi, je le sais bien. Avec ma Golf pourrie et ma petite maison de banlieue, je suis un gros ringard et j’en ai conscience. Je voulais juste te dire que je ne t’en voudrai pas.
- Tu t’arranges pas mon pauvre Bibi, murmure la Grosse.

Il sourit. Qu’elle l’envoie paître fait partie de leur vie. C’est  presque un rituel. Les seuls moments où, à défaut des formes, elle faisait à nouveau preuve de son esprit brillant et acéré. Même si c’était pour se moquer de lui ou pour qu’ils se bouffent le pif comme des gamins. Il se tait maintenant et c’est elle qui rompt le silence sèchement :

- Que tu m’empêches de dormir passe encore, mais que tu débloques au point de faire les questions et les réponses, j’avoue que tu commences à sérieusement m’inquiéter. Pourquoi je m’en irai, andouille ?
- C’est une question de temps, c’est tout. Je suis pas abruti au point de penser que ça pourra coller entre nous même si j’aimerai bien.
- Faut croire que si. Ca fait cinq ans que ça dure, idiot…
- Oui mais c’était Micheline, pas Catherine. La larve devient papillon.
- C’est bien d’essayer de faire de la poésie, Bibi. Franchement je trouve ça frais. Même à cette heure ci. Mais qu’est ce que tu sais du changement que je suis en train de vivre, hein ?
- Je sais, c’est tout. Même cette burne de Farid s’en est rendu compte, alors…
- Ah ben oui alors si Farid s’en est rendu compte, je vois pas trop ce que je pourrai ajouter.

Silence.

- Te fâche pas. Ce que je veux dire c’est qu’on est pas du même monde, ma puce. Moi j’ai pas beaucoup été à l’école. T’aurais honte de moi.
- C’est que tu puisses penser une telle chose qui me fait honte, Bibi. Tu crois vraiment que je peux effacer toutes ces années d’un simple revers de la main ? Tu me prends vraiment pour une sorte de machine à tuer comme le taré qui nous pourchasse ? Tu crois que je peux remettre les compteurs à zéro et oublier Raoul Bicarosse d’un coup ?
- Tout ce qui te rattache à moi c’était une période minable. Un pavillon nase, une vie pourrie et sale. Les épisodes de « Derrick ».
- Ah oui c’est vrai qu’il y avait « Derrick »… Clair que c’est fatal, « Derrick »…
- Ouais ben tu peux te foutre de moi n’empêche que « Derrick » ou pas, tu me verras toujours comme un rappel de cette période honteuse.
- Tu m’emmerdes, Bibi ! Tu as l’imagination d’un bigorneau et autant d’empathie féminine qu’une cuillère à soupe alors arrête de penser ou tu vas te faire une rupture d’anévrisme.
- M’en fous. J’suis trop con pour savoir ce que c’est.
- Heureusement.
- C’est grave ?
- Sur toi non car à t’écouter depuis toute à l’heure, je pense que tu n’es plus irrigué…

Silence.

- Micheline ?
- Quoi encore ?
- Je serai toujours là pour toi. Même quand tu ne seras plus grosse et qu’on sera plus ensemble.
- Et ben… Tu savais que c’était ta galanterie et ton sens de la nuance qui m’avaient immédiatement séduit chez toi, Bibi ?! ne peut s’empêcher de sourire la Baleine.
- Nan mais c’est sincère…
- Oh ça je le sais ! dodeline t’elle amusée, les yeux au ciel.
- Moi je t’aime.
- Je sais.
- Et toi ?
- Aussi.
- Pourquoi tu le dis pas alors ?
- Parce que j’aime pas l’écho. Maintenant dors, emmerdeur.

Raoul Bicarosse dit « Bibi » fixe le plafond avec un grand sourire d’enfant sur le visage. Elle change mais Micheline est toujours là. C’est cool ! Demain il collera une tarte dans la tronche à Farid pour lui avoir foutu le doute, tiens ! Ca le matera, ce prétentieux !!!

********************

Chapitre 8: Dialogues de sourds et Allégros

Lorsque les cow-boys et les képis rentrent enfin de l’opération « Boubakar », ils sont accueillis à l’entrée de la caserne de gendarmerie par un colonel en charge de la région sinistrée si rouge de fureur contenue que le vieil adjudant qui flanque Grégoire Marmand pour l’occasion lui glisse un prudent :

- M’est avis que ça va péter, monsieur le commissaire… Normalement on l’appelle l’Endive, le Colon, tellement il a pas l’option couleur !
- Lâche moi avec tes « monsieur », tu veux ? glousse Greg le Dèg’ visiblement peu impressionné par ce curieux lascars en uniforme rubicond et sec comme un coup de trique qui darde sur le petit groupe un regard vibrant de colère. Z’aurez qu’à le rebaptiser Cochise maintenant qu’il a découvert la pigmentation pis c’est marre.
- Lequel d’entre-vous est le commissaire principale Grégoire Marmand, je vous prie ? gronde avec une douceur venimeuse l’Apache galonné.
- Moi je suis Boubakar, Général !!! trouve intelligent de lancer Boubakar en se dégageant de l’emprise de Mat la Batte. Et je suis victime des apparences !!!
- Nan tu vas être victime de ma main sur ta gueule si tu la fermes pas, le pygmée !!! corrige le colosse assermenté en chopant le jeune black par l’oreille et en l’attirant à sa suite sans ménagement.
- C’est moi Marmand ! sourit Greg en agitant comiquement ses doigts comme s’il souhaitait calmer un bébé en pleine crise de poussée dentaire. J’peux vous aider ?
- M’aider ??? s’étrangle le colonel.
- Ben oui, insiste le moqueur. Z’êtes plus mûr qu’une barquette de gariguettes et on a déjà eu assez d’accidents pour la journée, vous trouvez pas ?
- D’acci… ? balbutie le gradé qui tourne maintenant au mauve. Suivez moi dans mon bureau avant que je n’explose, commissaire !!!

Tandis que l’offusqué tourne ses bottes impeccables et se dirige vers son bureau pour une explication avec celui qu’il a déjà catalogué dans la catégorie des maboules furieux, Greg désigne Boubacar qui masse son lobe malmené en gémissant :

- Pendant que j’achève la bête, vous commencez à me travailler l’autre erreur judiciaire, on a pas toute la journée ! Ah pis appelez donc le Déminage tiens ! Au cas ou l’Endive exploserait…

D’un pas léger, Greg pénètre dans le bureau à la suite du colonel qui lui tourne sciemment le dos et dit d’un ton neutre :

- Fermez la porte je vous prie, Marmand !
- Pas la peine, je suis pas croyant et je reste pas longtemps ! rétorque l’autre du même ton.
- FERMEZ CETTE PUTAIN DE PORTE OU JE FAIS UN MALHEUR !!!
- Vous énervez pas comme ça, colonel ! s’étonne suavement Greg. Je suis poli moi alors faut pas vous mettre dans un état pareil car ça risquerait d’être contagieux et de me rendre plutôt désagréable aussi.
- Désagréable ?! rugit le Colon en se retournant, l’écume aux lèvres. Mais je ne vois pas comment vous pourriez faire encore plus fort après votre retentissante prestation, commissaire ! Une fusillade - que dis-je ?! - un CARNAGE dans MON secteur et sans MON aval !!! Si vous ne fermez pas cette fichue lourde immédiatement, je serai contraint de vous passer un savon dont vous vous souviendrez longtemps DEVANT vos hommes et il est préférable pour vous d’éviter ça, croyez moi sur parole !
- Ah bon ben pourquoi donc ? s’étonne le flic, hilare.
- Tout simplement parce que mon sens de la répartie va tellement vous crucifier que votre crédibilité en serait à jamais ruinée alors épargnez-vous  cette épreuve et remerciez moi plutôt de ma mansuétude au lieu de ricaner comme un sale gamin irresponsable !
- Clair que si c’est pour m’aider, je m’incline avec reconnaissance ! dodeline benoîtement de la tête le faux derche en refermant la porte d’un coup de latte joyeux.

A l’extérieur du bureau, les curieux massés dans la salle principale du poste de gendarmerie observent maintenant un silence religieux. Seul Boubakar, moyennement à l’aise et décidément trop abruti pour s’en empêcher, ose le rompre :

- C’est bien les keufs ça ! Ca s’étripe, ça joue les cadors pis deux secondes après ça se roule des galoches en cachette !
- C’est toi qui va rouler sur le parquet si tu la ramènes sans qu’on t’invite, Bouba… rétorque le vieil adjudant inquiet avant de glisser à Morelli qu’il sent plus sociable que le reste de l’équipe : il va se prendre un sacré savon votre commissaire les gars…
- Ca devrait lui en toucher une sans réveiller l’autre, pontifie l’interpellé. J’espère seulement que Greg est pas en train de faire une connerie…
- L’espoir fait vivre, se marre Capron le tondu en donnant du coude dans les cotes de Mat la batte lequel, tout aussi joueur, y va aussi de son coup de coude complice à Bouba mais en pleins dans l’oreille déjà mise à contribution, distrait qu’il est.
- Comment ça une connerie ? s’inquiète l’adjudant.
- Ben une connerie, quoi ! répond Antoine Morelli, mystérieux. Genre étrangler ton Colon puisqu’à priori il l’a pas flingué ! Le dernier malheureux qui s’était mis en tête de sermonner Greg s’appelait Maurice Pelletier si je me souviens bien. C’était une vraie buse qui savait pas fermer sa gueule et ça lui a pas réussi.
- Marmand l’a tué ??? demande le képi horrifié.
- Nan. Curieusement, il l’a raté ! Mais c’est pas faute d’avoir essayé ! Greg a  rechargé son pétard cinq ou six fois avant de tomber à sec de bastos pour  s’apercevoir que l’autre était barré de toute façon. Faut dire que le Maurice avait de sacrées bonnes guiboles, qu’on était en extérieur et que Greg avait un peu trop chargé sur la tisane aussi.
- Ouais mais il m’a pas l’air bien sportif, le Colon ! intervient Leo Capron.
- Pis on se planque pas aussi efficacement dans un burlingue que dans un champ de maïs non plus faut dire… surenchérit Mat la Batte.
- Et comme depuis Greg a arrêté de picoler, ça lui a plutôt améliorer  les compétences au tir ! achève Antoine Morelli.

Le front baigné d’une mauvaise sueur, l’adjudant va pour ouvrir la porte quand la poignée se dérobe sous sa main moite et qu’il se retrouve face à Marmand. Penchant la tête de sorte qu’il puisse regarder à l’intérieur du bureau, le gendarme distingue une forme immobile avachie dans un fauteuil :

- Vous l’avez pas tué, hein commissaire ?! s’étrangle douloureusement l’adjudant.
- Heu… Qui donc ?
- Le Colon !
- Ah ben non s’te drôle d’idée ?! On a causé, faut pas t’affoler comme ça voyons !
- Pourquoi il bouge pas ?
- Il dort !
- Il avait pas l’air d’avoir beaucoup envie de dormir toute à l’heure, commissaire…
- C’est la faute du coup de téléphone…
- Ah bon ? Ben qu’est ce qu’il a bien pu apprendre comme nouvelle ?
- Pendant qu’on cartonnait les danseurs à casquettes, ce fumier a appelé sa hiérarchie qui a appelé la mienne qui a appelé le ministre et il était trop content de me le passer pour que je m’entende signifier qu’on me retirait l’affaire et qu’une enquête interne allait me tomber sur les endosses.
- C’est plutôt vous que ça aurait dû assommer ce genre de coup de téléphone !
- Oui mais c’est pas moi qui me suis mangé trois coups de combiné en pleine poire une fois que ce péteux de ministre avait raccroché !

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L’homme écoute son interlocuteur avec attention, le menton reposant sur ses mains rassemblées en coupe. Visiblement satisfait, il met fin à la conversation téléphonique sans ajouter un mot. Il bascule en arrière dans son délicat fauteuil en cuir et se tourne pour faire face à la vue unique qui lui permet d’apprécier le tout Paris. Ca ne va pas être facile de mettre un terme à cette histoire mais l’excitation de la chasse et la valeur de la proie amène un sourire carnassier sur ses lèvres pleines et racées de jouisseur malsain.
L’interphone le sort de sa rêverie.

- Votre visiteur est arrivé, Monsieur.
- Faites le venir, je vous prie.

Le gigantesque Rachko Piavic entre de son pas curieusement souple pour un homme de sa corpulence. Il s’arrête face au bureau et attend servilement sans s’asseoir comme à son habitude. L’homme derrière le bureau trouve amusant qu’une personne aussi monstrueuse et dangereuse que « l’Ange » fasse preuve d’une telle déférence à son endroit alors qu’il pourrait le décoller du sol et l’étrangler d’une seule main. La magie de l’argent qui donne le pouvoir sur les choses et les gens. Mais pas seulement.

- Tu deviens encombrant, Rachko.
- J’en ai conscience, Monsieur. Je n’ai aucune excuse pour ce qui s’est produit à l’hôpital et j’en accepte les conséquences.
- Revenir sur ce qui est fait est une perte de temps et d’énergie. Si j’avais souhaité que tu sois puni pour ton échec, tu ne serais pas en face de moi en ce moment.

Le géant blond acquiesce de la tête, visiblement soulagé.

- Je craignais que nous ne devions adopter une attitude défensive mais je viens de recevoir des informations qui nous permettent de reprendre l’avantage : « La Fouine » et ses chevaliers servants vont rendre une petite visite à Mirko dans la matinée.
- Ainsi que vous l’aviez escompté, Monsieur, commente simplement l’Assassin.
- En effet, mon ami. Je n’ose cependant pas me réjouir car si cette information me conforte dans mes décisions, la justesse de mes prédictions précédente n’a pas empêché les cibles de s’en tirer indemne.
- Je m’en occupe, intervient Piavic, piqué par la critique insidieuse. Je n’échouerai plus.
- Laisse de coté ton sens de l’honneur bafoué aussi obsolète que déplacé pour une fois, je te prie, s’emporte le Monsieur. La police a ton signalement et tu es activement recherché. Tu dois rester à l’écart jusqu’à ce que cette histoire se tasse et que nous puissions enfin te faire quitter la France. En outre, saches que je préfère te savoir avec moi au cas ou la chance serait toujours du coté de cette plaie de Bicarosse et qu’il finisse par remonter la piste jusqu’ici.
- Si je dois demeurer en retrait, je ne vois pas qui pourrait se charger du contrat. Le tueur et le Tunisien ont balayé nos deux groupes d’action en une seule journée et je ne serai pas en mesure de remonter une unité opérationnelle en quelques heures.
- Je le sais. C’est la raison pour laquelle nous allons faire appel à des ressources externes même si je désapprouve d’impliquer des étrangers dans nos affaires.
- Puis-je savoir qui va être chargé du travail, Monsieur ? se renfrogne le Tueur, visiblement blessé.
- Puisqu’il s’agit de Mirko, j’ai pensé que Grizzli et ses Apaches étaient une option satisfaisante, sourit l’homme en guettant la réaction de Piavic. Une sorte de réunion entre vieux amis après toutes ces années.
- Ces hommes sont incontrôlables ! se laisse aller le Balafré. Et les retombées risquent d’être très dommageables pour nous si on apprend que nous travaillons à nouveau avec de tels psychopathes.

Le Monsieur bascule en arrière dans son fauteuil, dégustant l’effet d’annonce sur un bloc de glace comme le géant. Le fait que Rachko puisse porter un quelconque jugement sur l’état mental d’autrui quand on sait de quoi il est capable étire sensiblement le sourire déplaisant qui déshumanise un peu plus l’homme assis derrière le bureau. Il s’amuse de cette preuve pour le moins déplacée qui prouve qu’on trouve même des degrés d’excellence dans l’horreur !

- C’est la raison pour laquelle tu t’occuperas d’eux cette fois, mon ami. Mais seulement lorsque le cas Catherine Régeant aura été réglé. Définitivement.
 

********************

- Je savais bien qu’il y avait une justice en ce bas monde ! Une intervention divine et salutaire qui châtierait ce parangon de suffisance, mon petit Ricard, se pavane le Noble de Guérinand. C’était le ministre au téléphone…

Comme il n’obtient pas de réponse de son subordonné direct – ce petit rouquin trapu nanti d’une tête de pioche si pénible à supporter parfois – et ce malgré LE mot magique de « ministre », le commissaire divisionnaire revanchard continue :

- Nous reprenons la direction des opérations ce qui est en soit logique puisque JE suis l’officier de plus gradé comme chacun sait.

Agacé devant le mutisme prolongé d’un Ricard visiblement captivé par son écran d’ordinateur alors qu’il manipule sa souris avec la dextérité d’une huître aveugle, le sang-bleu croit bon d’ajouter :

- Je pensais que ça vous enthousiasmerait un peu plus, Ricard. Vous qui ne « pouvez pas saquer » l’Anti-Gang…
- Je suis officier de police, mon commandant, rétorque l’autre sans même lever la tête, visiblement dans un bon jour. Marmand est un sale con doublé d’un dangereux taré mais il connaît son affaire quand il s’agit de mettre hors d’état de nuire les bêtes féroces. Reprendre le cas Bicarosse sans disposer de la moindre petite piste sérieuse me semble hautement risqué en terme d’image. Je ne parle même pas du résultat… Je doute qu’un changement de direction rende les cow-boys franchement plus coopératifs si vous voulez tout savoir.
- Comment ça ?! Mais enfin le ministre lui-même… s’insurge de Guérinand.
- Greg se fout du ministre comme d’un clou à sa fesse. Il en a vu défiler dans son bureau plus qu’une pro de clients entre ses cuisses alors c’est pas ça qui va l’impressionner, vous pouvez me croire. Marmand est une légende dans la maison ! Il a probablement autant de revers sanglantes que de réussites à son actif mais il n’empêche qu’il est de première force contre les gangs et les tueurs dont personne ne veut se charger.
- On dirait que vous l’admirez, capitaine Ricard ? bave fielleusement de Guérinand. Vous avez vu son dernier exploit ? Quatre jeunes gens tués, deux fois plus de blessés dont deux gravement ! Cet homme est en guerre, mon ami ! Il fait honte à la police nationale.
- J’ai lu le rapport préliminaire, mon commandant. Je ne défends pas les méthodes de Marmand mais encore moins des petites frappes au casier plus épais que le bottin du Val de Marne qui font feu sur mes collègues.
- C’était une méprise !
- Ca aurait fait une belle jambe aux nôtres si une balle perdue tirée par erreur par vos « jeunes gens » avaient allongé la liste des officiers tués en service. Personne ne mérite de mourir à vingt ans mais quand on décide de tâter du flingue, on franchit une ligne définitive et il faut en accepter les conséquences. C’est pas de chance pour ces mômes qui sont tombés sur ce dingue de Greg mais je n’ai rien d’autre à ajouter.
- Bon… Je vois… Permettez moi de vous dire que votre attitude me déçoit beaucoup, capitaine Ricard.
- J’en suis navré, commissaire divisionnaire Pougin de Guérinand, répond Poil de carotte d’un ton qui dément clairement ses propos.
- Allons, tempère le Noble avec un sourire de hyène. Nous n’allons pas nous brouiller alors que le suivi de l’enquête retombe enfin dans des mains compétentes.
- Ah bon ? C’est plus vous ? demande innocemment le rouquin.
- Vous devenez insultant, Ricard, et je n’aime pas ça du tout.
- Ah ben nous v’là beaux tiens…
- Ca suffit !!! Pour annoncer ma nomination, j’ai provoqué une conférence de presse en milieu de matinée et j’aurai besoin d’élément tangibles pour étayer notre action suite à l’épouvantable fiasco d’Orléans.
- Vous allez faire des heureux alors coté éléments tangibles… ricane sadiquement le subordonné. Pas de Bibi ni de « la Pierrade », un géant balafré volatilisé et trois demi-douzaines de corps plus ou moins entiers en une seule journée. Sans compter le contenu intégral d’une voiture d’officiers de police et un de nos propres gars descendus, deux lieutenants à l’hosto, un toubib véreux amputé et un étage entier d’hôpital allégé de son personnel de nuit et d’une partie de ses patients. C’est plus une affaire criminelle, c’est Diên Biên Phu !!!
- Je suis fini… s’effondre de Guérinand.
- Resterait bien un oublié quand même mais y a rien de sûr… annonce le taquin, un sourire en coin.
- Dîtes, mon petit Ricard !
- Ben en fait, on vient de m’annoncer que « le Troué » venait de refaire surface. Il a pas franchement l’air dans son assiette et ils ont été obligé de le sangler quand il s’est aperçu que son service trois pièces était parti sur la Lune mais peut être qu’on peut en tirer quelque chose. Je ne vois plus que ça de toute façon…
- C’est mieux que rien, capitaine !!! Vous me convoquez les cow-boys dès qu’ils sont rentrés et on ira rendre visite à ce « Troué » comme vous dîtes.
- Comme une grande famille… glousse le capitaine.
- Je vous fais grâce de vos commentaires, Ricard ! coupe l’ingrat à nouveau plus raide dans sa vanité qu’un manche de pioche. Nous allons montrer à ces messieurs de L’OCRB comment le RAID s’y prend pour mettre les méchants hors d’état de nuire.
- Et au ministre…croit bon d’ajouter le rouquin l’air de rien.
- Ricard, vous m’agacez !

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Mirko Rachac biberonne tranquillement son quatrième litron de la matinée, les paupières  inutilement closes sur ses orbites vides, en écoutant « les quatre saisons » de Vivaldi. C’est loin d’être son œuvre préférée parmi les quatre cent cinquante-six concertos du Maître – le « Gloria en ré majeur » reste son chouchou - mais le sentiment de légèreté pure empreinte d’une complexité technique qui se dégage de la ritournelle le met littéralement en transe.
Il est préférable qu’il s’adonne à sa passion pour la musique assez tôt dans la matinée vu que dans une heure il sera défoncé comme un terrain de manœuvre comme tous les jours depuis cinq ans.
Il rythme les fluctuations sonores tel un chef d’orchestre avec la pointe de la pince qui a remplacé sa main droite, savourant le contraste de l’Andante qui prend le pas sur l’Allegro. Il porte une fois encore à ses lèvres le goulot de la bouteille de grand crû classé que ses papilles détruites par le tanin trop riche n’ont même plus la possibilité d’apprécier.
Vide.
Agacé, il tâtonne maladroitement sur le coté du fauteuil jusqu’à ce que le métal de la pince entre en contact avec une autre bouteille pleine. Il la ramène avec l’agilité de l’habitude et utilise adroitement le tire-bouchon fixé au bout du cache en métal qui recouvre le moignon de sa main gauche.
La bouteille enfin déflorée, il va l’honorer comme il se doit lorsque la sonnerie de l’entrée vient briser ce moment de pur bonheur intense.
Il est encore un peu tôt pour qu’il s’agisse de son infirmière personnelle et Mirko sent l’angoisse l’envahir. Mademoiselle Savin est la seule personne qui ait franchi le pas de sa porte depuis qu’il est revenu de l’hôpital. Elle a toujours été d’une ponctualité maniaque et n’arriverait jamais avec deux heures d’avance.
A moins qu’il n’ait une fois encore perdu la notion du temps ?!
L’aveugle appuie sur le réveil parlant jugé sur la table basse qui lui confirme ce qu’il craignait : il est beaucoup trop tôt !
La sonnette retentit une seconde fois plus longuement.
Une boule glacée et métallique s’est formée dans sa gorge et l’empêche de déglutir.
Mirko baisse le volume de la chaîne stéréo et demande d’une voix mal assurée :
- Oui ? Qui est là ?
- Coucou ! C’est Grizzli et ses copains, répond une voix de rocaille qu’il ne connaît que trop bien. Ouvre, vieux déchet ! On est venus prendre de tes nouvelles…

Replongé directement cinq ans en arrière, Mirko Rachac laisse échapper la bouteille hors de prix et se met à pleurnicher, son pauvre corps affreusement mutilé agité de spasmes incontrôlables.

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- Y en a marre, il ne comprend rien, cet abruti ! se désole Marmand en reposant Dragan « le troué » sans ménagement dans son lit d’hosto.
- Je vous interdis de vous comporter de cette façon avec un suspect, s’insurge de Guérinand. C’est pas la Gestapo ici enfin ! Cette histoire aura des suites, je vous préviens ! Tous ici ont été témoins des brutalités ignobles dont vous avez fait preuve !!!
- Oh hé ça va bien, je l’ai à peine secoué, merde ! Si on peut même plus interroger les prévenus maintenant… balance Greg le Deg’ a priori bien plus amusé qu’inquiet. Pis faudrait savoir ce que vous voulez !!! On est pas rentrés du Loiret qu’il faut de radiner ici d’urgence sans prendre le temps de pisser et je me fais gronder…
- On ne torture pas un homme hospitalisé dans un état grave lorsqu’on est sous mon commandement, commissaire principal Marmand !
- Bon ben disons que pendant une minute je m’étais affranchi de la hiérarchie alors… On va pas en faire un plat pour ce castré tout troué de la tête qui flingue des flics quand même !?
- Moi j’ai rien vu, ricane Morelli. C’est marrant mais j’ai comme des problèmes dès qu’il s’agit d’un enculé qui a envoyé deux collègues à l’hosto. Probablement une sorte de vue sélective… Je devrais peut être voir un toubib ?!
- Déconne pas avec ça, Antoine, se poile Marmand. Les yeux c’est important tu sais ! Au moins autant que la biroutte. Hein, « le Troué » que j’ai raison ?! ponctue le Deg’ en balançant un coup de coude vicieux au blessé en loucedé.
- Capitaine Ricard ! Ces hommes se moquent ouvertement de moi et indirectement de toute la hiérarchie policière que je représente. J’espère que ce constat ne vous a pas échappé.
- Ce qui m’échappe encore moins c’est que votre conférence de presse est dans une heure et qu’on a pas avancé d’un poil, commissaire, manœuvre sournoisement le rouquin.
- Je peux rentrer chez moi ? demande le petit homme chauve assis juste à coté du « Troué ».
- Tu restes assis, Pavel ! Si t’es pas à te prendre des pains dans la gueule au poste c’est parce qu’on a besoin d’un traducteur Albanais des fois que l’autre sorte du potage alors tire pas trop sur la corde, aboie Greg le Deg’.
- Ben oui mais il dit rien votre bonhomme, commissaire Marmand, rétorque très justement la crapule spécialisée en vol à la roulotte bombardée spécialiste des langues.
- Pas facile d’interroger un suspect à qui on peut pas donner de coups de bottin sur la tête et de shoots dans les glaouis, monologue Greg pensif. Surtout quand on a besoin de résultats à tout prix pour éviter de passer pour une grosse tanche à la télé. J’verrai bien une solution mais bon…
- Mais parlez donc au lieu de faire des âneries, Marmand ! Je vous rappelle à toutes fins utiles que nous sommes tous embarqués dans la même galère et que si le bateau coule…
- …le commandant coule avec lui pendant que les matelots se tirent en canot, finit Morelli avec son plus beau sourire.
- Oh vous, la ferme ! explose de Guérinand. Laissez plutôt parler le commissaire principale Marmand qui avait une idée. Nous vous écoutons, Marmand.
- Ben voilà en fait… J’me suis dit : puisque le Troué a l’air obnubilé par ses parties qui s’en sont allées au paradis des couilles…
- …et des bites, croit bon d’ajouter Morelli tandis que de Guérinand – peu porté sur les gags biroutesques - devient rouge brique.
- Et des bites, merci Antoine. Donc si on lui donne ce qu’il souhaite, il va peut être se mettre à table. Mais faut faire vite et une greffe de bite…
- …et de couilles, corrige une fois de plus Morelli.
- Oui aussi, merci vieux. Donc une greffe de l’ensemble, ça prendra plus qu’une heure et on a qu’une heure.
- A peine, intervient Ricard qui commence à beaucoup s’amuser.
- Je ne vois pas ou vous voulez en venir, Marmand, grince le Noble qui n’est pas trop à l’aise dans ces discutions vulgaires visiblement sans objet.
- Ben voilà : il faudrait que quelqu’un le rassure en lui mettant son matos personnel dans la main, ça fera peut être un déclic, explose Greg, hilare.
- Moi je peux pas, surenchérit Morelli avant que de Guérinand, violet de colère, n’intervienne. Les Albanais, ça me fait trop bander et il sentirait trop la différence vu que j’ai un vrai démonte-pneu.
- Et le commandant ça sera pas possible…, commence Ricard complètement dans le trip.
- Parce qu’il a PAS DE COUILLES !!! terminent de concert les deux officiers de l’OCRB en braillant comme des charretiers.
- JE VOUS FERAI CASSER, IMMONDES PERSONNAGES !!! s’étrangle en gesticulant l’offensé, ulcéré de voir – non pas deux – mais trois imbéciles se taper sur les cuisses en pleurant.
- VOS GUEULES !!! hurle Greg qui vient de se lever et fonce sur « le Troué » allongé. Il a parlé.

Prenant Pavel le traducteur improvisé par les tifs, Marmand l’amène sans franche douceur jusqu’à la bouche du blessé.

- Qu’est ce qu’il dit ? demande plaintivement de Guérinand encore tremblant de rage mais investi par l’espoir.
- Je ne suis pas certain, commence Pavel, les larmes aux yeux à cause de Greg qui ne relâche pas sa prise. C’est curieux. Il doit délirer…
- Pavel, commence Morelli mauvais, si tu nous dit pas ce que ce déchet raconte, c’est toi qui va délirer mal avec toutes les baffes que tu vas prendre sur le melon, crois moi.
- Bon… Ben il dit « Catherine la Fouine ».
- Catherine la Fouine ? répète bêtement de Guérinand. Pourquoi pas « Jeannine la Lapine » aussi ! sourit le Péteux, satisfait de sa désopilante boutade. En effet, le malheureux n’a plus tout son compte…
- Putain de bordel de merde !!! grogne Marmand relayé par Morelli qui siffle et Ricard qui approuve gravement de la tête. Continue à traduire, Pavel ! Tu viens de gagner une protection en béton armée, mon pote !
- J’aimerai bien qu’on m’explique ce qui se passe, messieurs ! s’excite de Guérinand.
- Il se passe que tu as une chance de gagner des galons en or massif à défaut d’une paire de roubignolles si tu consens à la fermer, connard ! répond Greg en jetant au noble un regard plus dur que l’acier trempé.

Ecartant d’un geste royal Morelli et Ricard qui s’étaient rapprochés, de Guérinand se penche à son tour sur le blessé et prend l’air habité comme si l’Albanais était devenu sa langue naturelle.

********************

- Il s’arrange vraiment pas, ton mec ! maugrée le Tunisien en sortant de la cuisine, la main sur l’œil et le pas pressé, disparaissant dans la salle de bain comme un suppositoire honteux. 

Micheline entre dans la pièce où Bibi s’affaire avec frénésie. Visiblement en pleine concentration pour cause de toasts à surveiller, il ne se retourne pas et lance :

- Fallait rester au lit, ma puce. Je t’amenais un plateau.
- Tu n’en aurais pas d’abord testé la solidité sur la figure de Farid des fois ?
- C’est un truc de mecs, bébé. Tu pourrais pas comprendre… sourit le gardien du pain de mie.
- Je comprends surtout que tu vas vraiment finir par le mettre en colère avec cette manie de lui coller des beignes, Bibi. C’est pas un cave que tu peux cravater et talocher quand l’envie t’en prend ! Quand il va se rebiffer, tu vas vraiment ramasser. Faut lever le pied !
- Faudrait savoir ! Tu préfères que je l’attaque à coups de godasses maintenant ? déconne le tordant.
- Promets que tu arrêtes ça, s’il te plait, s’emporte la Grosse. Rien ne l’oblige à continuer à nous aider et faut quand même bien reconnaître qu’il est sacrément efficace.
- Oh que oui… Tout en finesse… Le genre à te faire un château de cartes au rouleau compresseur mais à part ça c’est un méticuleux puisque tu le dis, achève Raoul, boudeur.
- Je n’ai pas envie de commencer la journée comme ça, Bibi. C’est quand même pas une requête inacceptable, conviens-en, achève t’elle, mutine.
- Sans ce connard et ses cousins, on serait peinards à la maison au lieu de cavaler avec une armée d’Albanais au cul, j’te f’rai dire !
- Sans ce connard et ses cousins, je serai toujours une zombie alcoolique crevant à petits feux…

Silence.

- Je le cognerai que s’il me fait chier
- C’est mieux mais trop subjectif.

Silence.

- Je le cognerai plus, voilà ! T’es contente ?
- Je suis ravie, mon Bibi.
- Assieds toi, ton plateau est prêt, dit il en disposant le pain grillé devant elle. Pendant que tu jaffes, je vais lui dire que je regrette et que je le cognerai plus.
- C’est très bien, je te remercie.
- Et je prépare nos affaires pour la visite à Mirko.
- C’est gentil, Bibi.
- Par contre tu fais chier avec tes putains de gilets pare-balles franchement, Micheline ! J’ai jamais porté ces trucs de tafiole avant, moi !
- Je sais. Tu peux même en parler avec ta fesse si elle te laisse t’asseoir…
- C’est facile ça ! Et pis ça couvre pas mon cul que je sache !!!
- Faut croire que le courage indomptable et légendaire des gilets aussi a ses limites.
- Et toi t’en porte pas !!!
- Y a pas de gilet à ma taille, Bibi.
- A la limite t’en prends deux et tu te fais un soutien-gorge, ricane  Farid de retour avec des pansements tous propres et un moral d’acier.
- Ca va être dur, ça va être dur, souffle Bibi en aparté.
- De quoi qu’il cause, l’autre énervé là ? T’as le barreau du matin qui te gêne, flingueur ?
- Tu as promis, Bibi, glousse Micheline en voyant Raoul se dandiner.
- C’est Micheline… commence le balaise.
- Ouais ? Elle a ses trucs ?
- Elle m’a fait promettre d’arrêter de te casser la gueule et j’ai promis…
- Ah ben ça c’est cool alors, j’étais un poil en manque de bandage à force.
- …mais t’es vraiment trop con et c’est la première fois que je lui mens alors je m’dis qu’elle me pardonnera, beugle Bibi en balançant un poing lesté de hargne droit dans le sourire édenté d’un Farid tout joyeux.

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- Quelle embrouille… J’en reviens pas… s’exclame le commissaire principal Morelli en levant les bras.
- Je peux pas dire que tout est limpide encore mais on a collé les pieds dans un sacré panier de crabes visiblement, acquiesce Ricard le rouquin.
- Moi j’suis plutôt content pour être honnête, s’amuse Marmand.
- Vous devriez vous faire soigner, commissaire principale, prévient de Guérinand. On vous annonce qu’une tueuse supplémentaire est en circulation et ça vous fait plaisir ? J’ai parcouru le dossier de cette…  Catherine Régeant… Celle que vous appelez « la Fouine"… et bien c’est une criminelle de la pire espèce, mon petit bonhomme ! Ah !!!
- Mais keske vous y connaissez à « la Fouine » avec votre minable dossier de merde, mon pauvre de Guérinand ? Peau d’balle ! Queue d’chique !!! J’ai suivi le parcours de cette gonzesse indirectement pendant des années. On parle d’une légende, là ! Pas d’une petite casseuse accro au mitraillage ! En plus c’est presque une des nôtres, gros malin !
- C’est une fonctionnaire de police ??? demande le pauvre Noble atterré.
- Presque ! Mais comme elle a appris qu’on recrutait des trous du cul chez nous – je vise personne sinon le coup partirait… - elle a préféré la DGSE. C’est marqué dans votre dossier qu’elle a été formée chez eux avant de déraper ? Et que votre ministre à la noix ou un de ses prédécesseurs n’hésitait pas à faire appel à ses services pour les affaires qui refoulaient trop l’égout ? Sûrement que non à voir votre tronche d’empeigne se rallonger de trois kilomètres, tiens…
- Mais enfin que vient elle faire dans cette histoire abracadabrante et déjà suffisamment compliquée à mon sens ?!
- Il y a quatre ou cinq ans, le bruit a couru que « la Fouine » avait été piégée par des Albanais et qu’ils l’avaient tuée. Vu qu’elle a disparu totalement de la circulation depuis, tout le monde en a conclu qu’elle avait passé l’arme à gauche.
- Avec une douzaine d’Albanais sur le carreau en une journée, elle a la résurrection mauvaise, la nana, sourit Morelli.
- Surtout que si elle s’est liée avec cette purge de Bibi, on a pas fini de compter les cadavres, moi j’vous le dis ! Séparés c’est déjà la peste et le choléra ces deux là ! Alors ensemble… Et je parle même pas de Farid !!! Va falloir ressusciter Pasteur pour trouver un vaccin, vous pouvez m’croire !!!
- Et ça vous fait rire, Marmand ? s’insurge de Guérinand scandalisé.
- Ben là ça commence, oui ! Plus j’y pense et plus je pense qu’on a à faire à une histoire de vengeance, une vendetta de sang ! J’suis un romantique, moi ! Ces trucs là ça m’a toujours fait chialer, raille Greg qui fait mine d’essuyer une larme à la grande joie de Morelli et de Ricard.
- Remettez-vous,  mon vieux ! reprend de Guérinand - complètement à l’ouest - gêné devant cette démonstration d’humanité déplacée chez un si odieux personnage.
- Le puzzle se met doucement en place, reprend le taquin, et à part une ou deux pièces foireuses – genre « la Pierrade » - je pense avoir une bonne idée du film maintenant.
- Vous seriez aimable alors de nous faire profiter de vos lumières, mon cher Marmand. J’avoue sans honte pour ma part être clairement dépassé par les évènements.
- Matez le topo : « la Fouine » échappe à une tentative de meurtres des Albanais. Elle reste planquée vu que ces fumiers sont de sacrés mauvais fers. Hier, ils la repèrent. Elle engage le Bibi et décide de les éliminer et on est bons pour ramasser les sacs à viande.
- Un peu simpliste… critique de Guérinand.
- J’ai la tête d’un mec compliqué ? rétorque Greg.
- Admettons… Et le médecin amputé ? Les Tunisiens tués ? L’hôpital ? attaque le Noble, triomphant.
- Oh !!! prévient Marmand la main levé ce qui provoque un mouvement de recul du commandant car on ne sait jamais. J’ai dit que j’avais une théorie, pas que j’étais Madame Soleil ! En tout cas ça rattache les différents éléments de l’enquête entre eux au moins.
- Et les jeunes d’Orléans ? insiste de Guérinand.
- Ah ben eux y z’ont pas eu de cul ! se marre Morelli.
- Mais ça on l’savait déjà ! achève Greg le Deg’.
- Vous en pensez quoi, capitaine Ricard, demande le commissaire divisionnaire, fébrile.
- Je pense que vous devriez reporter la conférence de presse pour raisons d’enquête, mon commandant. Comme Catherine Régeant a travaillé pour la DGSE, on dispose potentiellement d’informations qui nous permettront de remonter jusqu’à elle et de la stopper. Ca devrait calmer ce Raoul Bicarosse et ces tarés d’Albanais du même coup.
- Tu veux demander aux barbouzes de consulter leurs dossiers, Ricard ? hallucine Morelli.
- Ben quoi ? Je leur demande pas leur code de carte bleue, merde. Et elle n’est même plus chez eux d’après Greg. De toute façon je ne vois pas d’autre piste à suivre pour le moment.
- C’est pas idiot, appuie Marmand. Par contre j’espère que le ministre vous a vraiment à la bonne, de Guérinand, parce que les espions ne se laissent pas écarter les cuisses sans broncher et qu’il va falloir y aller aux forceps pour obtenir leurs petits secrets.
- C’est un cas de force majeure ! se redresse le Preux. Je me fais fort de convaincre Monsieur le Ministre de l’extrême gravité de la situation, messieurs. Et je sais être très persuasif… achève t’il triomphant en quittant la pièce de briefing à la recherche d’un téléphone tranquille.
- Un bifton de 50 à 1 contre 10 qu’il se fait rembarrer comme la crotte molle qu’il est, diagnostique Morelli.
- Tenu, sourit Ricard à la surprise générale.
- Et la marmotte elle met le chocolat dans le papier alu aussi ? raille Marmand.
- La marmotte je sais pas, commissaire, mais quand on demande gentiment un truc à son tonton, ça a de bonnes chances d’aboutir. Tu peux même être con comme un crachoir en fonte et devenir le patron d’une section d’élite il paraît…
- Ah si c’est la famille, ça change tout alors, se rend Marmand, hilare.
- Chèque ou espèces, le rouquin ? demande Morelli, bon perdant.

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Grizzli est vautré sur le canapé, ses « doc Martens » montantes coquées toutes dégueulasses posées sur le pouf en cuir de luxe, descendant la bouteille de Pomerol exceptionnel comme une canette de « Kro ».

- Mais puisque je te dis qu’on est pas venu pour toi, Mirko ! Faut arrêter de trembler voyons, on va pas te découper une deuxième fois quand même !!!
- Ben ouais quoi, vieux ! glousse Tronçonneuse, le second de Grizzli. Débande un peu…
- Pas de soucis de ce coté là, explose Grizzli d’un rire monumentale. La biroute faisait partie de la première commande !!! Les mains, les pieds, les yeux et la zoubinette. C’est pas ce qui nous a donné le plus de travail d’ailleurs, faut bien l’avouer !!!

Mirko est prostré dans son fauteuil. Malgré sa cécité, il se souvient parfaitement de ces monstres sadiques qui l’ont mutilé lentement pendant trois jours il y a cinq ans. C’était après que « le Monsieur », le chef impitoyable du gang auquel il appartenait, ait appris que c’était lui qui avait donné les renseignements qui avaient permis à un commando de sauver « la Fouine ». Mirko était un jeune compositeur et un violoniste de talent à l’époque. Intégrer la bande de Rachko « l’Ange » avait juste été un moyen de sortir d’Albanie et de lier des contacts à l’étranger pour enfin faire connaître ses œuvres et pouvoir – à terme – vivre de son art. Il s’occupait de la logistique et de l’organisation au sein de la bande et n’aurait jamais fait de mal à une mouche.
Les informations qu’il avait vendu lui avaient rapporté une somme colossale.
Le Monsieur la lui avait laissé intégralement mais il s’était vengé sur son corps. Assistés du « Chirurgien » venu spécialement d’Albanie pour être certain qu’ils survivrait à ses mutilations, Grizzli et ses hommes l’avaient dépecé vivant, doigt par doigt, orteil par orteil, le découpant toujours un peu plus tandis que le Chirurgien s’assurait qu’aucune hémorragie mortelle ne mettait fin au jeu, le transfusant régulièrement. Ils avaient terminé par son sexe et ses yeux qu’ils avaient fait sortir comme deux grains de raisins mûres avant de recoudre ses paupières vides. Ces hommes étaient pires que les tortionnaires du pays – Dragan et son rasoir mis à part peut être – et ils prenaient un réel plaisir à infliger les pires souffrances à autrui. Mirko avait payé très cher son erreur. L’angoisse qu’ils puissent maintenant s’en prendre à mademoiselle Savin, l’infirmière qui assistait la pauvre loque qu’il était devenu, lui est insupportable. Un courage inespéré vient animer le mutilé à son grand étonnement :

- Je n’ai pas beaucoup de visite, dit-il doucement.
- Ah ben tu nous parles enfin, mon Mirko !!! Pendant un moment je me suis demandé si on t’avait pas aussi arraché la langue, putain ! braille Grizzli.
- Ouais moi à force j’confonds des fois, grince Tronçonneuse. Toute cette viande ça finit par m’embrouiller…
- Je ne vois pas bien qui vous venez attendre chez moi, tente à nouveau Mirko.
- « Je ne vois pas bien » qu’il dit, s’étouffe Grizzli. Quel comique ce mec !!! Ah il me tue trop là !!!
- C’est une vieille copine à toi, bite-au-vent ! croit bon d’ajouter Tronçonneuse.
- « La Fouine » est de retour ? demande le mutilé innocemment.
- Tu peux pas fermer ta gueule, Tronço ?! gueule Grizzli. Faut toujours que t’en dise trop et un de ces jours, ça te jouera des tours, connard !!!
- Oh c’est bon, chef ! C’est pas cette loque qui va nous faire une embrouille quand même…
- Ouais mais bon tu fais chier quand même… Quand on te dit de t’écraser faut t’écraser et pis c’est marre !

La situation devient plus claire pour Mirko. Il est assez pragmatique pour orienter sa haine sur ses bourreaux et se désintéresse totalement de cette femme qui est indirectement la cause de sa déchéance. Mais il sait qu’il ne permettra pas à ces bêtes de s’acharner sur une nouvelle victime s’il a ne serait ce qu’un chance infime de l’empêcher.

- Je souhaiterai aller aux toilettes si c’est possible, demande-t-il.
- Bien sur que c’est possible ! On est pas des sans-cœur à te laisser chier dans ton froc comme un clodo quand même, hein les mecs ? gronde benoîtement Grizzli. Sécateur, amène la princesse aux gogues et assure toi bien que son petit tuyau vise le fond de le cuvette, on voudrait pas saloper un intérieur aussi coquet !!!

Une fois sur les toilettes, Mirko s’assure que la porte est bien fermée et il branche le petit appareil audio disponible dans toutes les pièces de l’appartement qui lui permet d’être en contact permanent avec son infirmière en cas d’urgence. Le contact enfin établi, il se met à parler le plus doucement possible.

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- Il se mouche pas du coude votre balance, siffle Farid, admiratif, en descendant de la voiture et en contemplant la résidence de haut standing où habite Mirko Rachac.

Le Tunisien ouvre le coffre et va pour prendre le terrible fusil Spas quand Bibi pose sa main sur son épaule :

- Micheline a dit « discret », abruti.
- Toi le parjure, tu me touches pas, gronde « la Pierrade ». Les mecs vicelards qui se la jouent miel pis qu’en profitent pour me sécher une droite, je peux pas les encadrer.
- Je me suis excusé…
- Ouais ben la prochaine fois je flinguerai en traître la grosse fiotasse que t’es pis j’m’excuserai quand tu ramasseras tes tripes par terre alors ! « Oh pardon d’avoir crevé ta panse de pourri, Bibi !!! Tu m’en veux pas trop j’espère ? ».
- Vous êtes prêts, les garçons ? demande Micheline joyeusement déjà devant l’entrée.
- On arrive, répond suavement Farid en collant un pistolet-mitrailleur HK dans son blouson et en bourrant ses poches de chargeurs ce qui déforme comiquement le pauvre vêtement.
- T’as peur de manquer ? T’étais privé d’bastos quand t’étais môme ?
- Je suis prévoyant, moi ! Piske j’ai pas droit aux grenades et à l’artillerie lourde, je préfèrerai éviter de tomber en rade de carburant si ça chauffe.
- Moi j’ai que mon flingue, tu sais.
- Ouais mais toi t’es con.

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- Non je ne peux pas confirmer à 100% que l’information est valide, mon oncle, couine pitoyablement le commissaire divisionnaire de Guérinand au téléphone.
- Mais il est vraiment trop débile, bout littéralement Marmand juste à coté, les mains sur la tête.
- Oui mais c’est le chef, rétorque Morelli fataliste.
- Oui, mon oncle, dodeline stupidement le Noble. Oui je comprends…
- Et gnagnagna, et gnagnagna, singe le mécontent. Moi je comprends qu’on va les rater encore une fois avec leur connerie de réunion de famille, se désespère Greg.
- J’ai mis tous les gars en alerte, commissaire, tempère Ricard. Au cas où…
- Bon y en a ras le cul là !!! bondit Grégoire Marmand.

Il arrache le téléphone au neveu passif et l’envoie bouler dans une chaise inespérée d’une bourrade vicieuse dans les cotes.

- Monsieur le ministre ? Commissaire principale Grégoire Marmand de l’OCRB à l’appareil !
- Comment ? s’étonne le haut fonctionnaire à sang bleu. Mais où est Eusèbe-Firmin ?!
- Il se repose ! Monsieur le ministre, je vais faire simple : nous avons une chance inespérée de mettre un terme à une affaire sanglante qui a déjà coûté la vie à plus de trente personnes en à peine vingt-quatre heures. L’information vient d’une infirmière qui n’a rien d’une mythomane et dont les propos confirment la piste Albanaise que nous suivons. Si la presse apprend que nous avions cette possibilité et que nous l’avons laissé passer, vous imaginez les retombées médiatiques et politiques.
- Mais heu… c’est mon téléphone à moi !!! gémit de Guérinand en fond, solidement maintenu assis par Morelli et Ricard.
- Très bien. Vous êtes responsable de l’opération, Marmand. Si vous merdez, vous plongez. Et je ne me gênerai pas pour appuyer sur votre tête de tout mon poids, je vous préviens. C’est clair ?
- Limpide, monsieur le Ministre, raccroche Greg en arborant un sourire triomphant.
- J’avais pas fini de parler à tonton, hurle hystériquement le Noble.
- Ta gueule, c’est moi qui reprend les commandes, bouffon ! coupe Marmand qui se retourne et s’adresse aux deux officiers de police prêts à bondir. Je veux seulement les unités tactiques sur le coup ! Pas de gyro, pas de képis et de la caisse banalisée. Antoine, on fait un seul groupe. Ricard, tu déploies tes commandos. Tout le monde en piste, on peaufinera les détails dans les bagnoles.
- Moi je fais quoi, demande de Guérinand, vaincu et pitoyable.
- Toi tu suis le mouvement si tu t’écrases et que tu te tiens éloigné des escaliers, les fauteuils roulants tombent drus en cette saison.

Prochainement : Boucherie !