Chapitre 1 : Où l’on rencontre Raoul et Micheline

Raoul Bicarosse - dit « Bibi » - est un angoissé.
Il fait partie de cette race de personnes qui a l’extraordinaire – mais difficile à vivre – pouvoir inné de faire du préemptif sur de potentiels emmerdements et ce en toutes occasions.

Le hasard - qui fait sois disant bien les choses - a nanti Raoul le stressé d’une compagne aussi soumise à la pression qu’un tuyau d’arrosage au fin fond du Mali. Répondant au doux patronyme de Micheline Beauregard,  c’est une feignasse absolue dont les journées se résument à des reptations approximatives entre le lit, le canapé et le frigidaire (bien que l’ordre puisse varier, créative qu’elle est parfois !). Il ne faudrait pas pour autant résumer Micheline la grosse baleine aux cheveux gras et filasse à ce fort basique triptyque quotidien. La nuisible est en effet dotée d’une langue aussi acérée et venimeuse qu’un aiguillon de frelon psychopathe qu’elle utilise à merveille sur son trop gentil – voir un peu couillon disons le… – compagnon.

Si Raoul Bicarosse est obligé de se fader cette mauvaise teigne à longueur de journée, c’est uniquement parce qu’il a perdu son dernier travail. Le pauvret aurait dû faire plus attention à ses affaires car l’inactivité impliquant de rester à la maison, Micheline lui donne de bonnes raisons de s’angoisser toujours plus et du matin au soir.  Lorsqu’il était encore employé, jamais Raoul n’aurait imaginé l’étendue des dégâts puisque la baleine dormait lorsqu’il partait et allait dormir à son retour.

Voilà bientôt un trimestre que le quotidien de Raoul se limite à se tenir à l’écart des chemins de passage de l’éléphantesque Micheline tout en tentant d’esquiver ses remarques empoisonnées.
Sans grand succès.
Mais aujourd’hui, l’enfer se termine : Raoul vient d’avoir Farid au téléphone et cette bonne âme lui propose un nouveau travail.
Et il commence demain.

Ce serait vraiment super si ça ne l’angoissait pas un poil quand même…

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Raoul désignant le combiné salvateur du doigt comme s’il s’agissait d’une Sainte Relique et annonçant avec un enthousiasme inhabituel mais un sens de l’image peu adapté au regard de l’interlocutrice :

- C’est la fin des vaches maigres, ma puce !

La seule réponse en provenance du canapé - où la ruminante des lieux s’abrutit miraculeusement un peu plus devant le suspens insoutenable de l’épisode quotidien de « Derrick » - est un grognement à faire pâlir d’effroi un dompteur professionnel.

- C’était Farid… lance subtilement Raoul pour ferrer l’intérêt de la baleine.

Visiblement tétanisée par une des trop nombreuses scènes d’action de son palpitant feuilleton, Micheline Beauregard lance un très définitif :

- Tu vois pas que je regarde la télé, là ?!

Pas décidé à laisser son inespérée joie foulée aux pieds sans combattre, le nouvel actif contre-attaque subtilement :

- T’aurais pu être en train de dormir, j’te ferais dire.
- Et le fait que je dorme au lieu de regarder la télé devrait changer le fait que tu me déranges ? rétorque la mauvaise de toute sa hargneuse logique.
- C’est pas ça… C’est que j’ai un travail !!! tente désespérément Raoul.
- Et tu risques de le perdre avant la fin de « Derrick » ? grince méchamment Micheline.
- Ben non… couine pitoyablement l’ancien content.
- Et ça devrait perdurer aussi jusqu’après ma sieste ?
- Oui, y a pas de raisons.
- Bon ben on en causera au dîner alors ! Ca te laisse le temps de faire le ménage vu que tu seras pas là demain, conclue victorieusement la grosse en montant le son du téléviseur avec le doigté d’un déménageur reconverti en gynécologie, signifiant ainsi que l’incident est clos.

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Il s’est fait ruser.
Non seulement ils n’ont parlé de rien durant le dîner mais l’exercice a visiblement tellement fatigué Micheline qu’elle est partie se coucher directement après, laissant un Bibi bien seul et pétri d’interrogations. Du coup, il a passé la nuit à ruminer pitoyablement ses idées noires pour s’endormir dix minutes avant que le réveil sadique ne se déclenche. Douché et rasé de près, il sort lentement du potage en sirotant prudemment son café trop chaud. Bien qu’il n’ignore pas que s’adresser avant midi à la marmotte neurasthénique qui partage sa vie équivaut à une déclaration de guerre, il balance, rusé :

- Tu sais ce que je me dis là ?

Le silence qui suit ne l’étonne guère mais Raoul, peu sujet aux provocations matinales, fussent elles molles, reprend :

- Je me dis qu’après tout ça va très bien se passer ! C’est vrai quoi, c’est bien eux qui sont venus me chercher ! Je m’angoisse pour rien et tout va aller comme sur des roulettes. Bon au départ, faut que j’assure par contre. Et ça, ça m’angoisse quand même malgré que je SAIS que j’assure ! Mais ça devrait pas être dur de leur prouver que je suis un « pro » puisque c’est vrai. Quand quelque chose est vrai, ça DOIT se produire, hein chérie ?

Micheline qui sait pertinemment qu’il continuera à soliloquer tant qu’elle n’aura pas écrasé la rébellion verbale dans l’œuf :

- Pas forcément. Regarde : c’est VRAI  que tu me rends folle depuis hier avec cette histoire et c’est VRAI que j’ai pensé à te tuer et pourtant tu es encore assez vivant pour continuer à me saouler la vie.

Raoul, enchanté d’avoir finalement intéressé sa belle :

- C’est pas pareil, taquine… C’est parce que tu m’aimes !

Micheline, rendant les armes : 

- Oui d’accord c’est pour ça… Puis doucement les dents serrées… et parce que je ne suis pas certaine d’obtenir l’acquittement !

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Lorsque Raoul, gonflé à bloc de café et d’optimisme, lance un « J’y vais ! A ce soir, ma  pupuce. » tonitruant à Micheline, elle a la présence d’esprit de lui signifier avant de retomber dans les bras probablement musculeux de Morphée :

- Pars pas sans ton outil !
- Oups ! Merci, ma belle ! ricane bêtement Raoul en récupérant l’énorme revolver magnum dans le tiroir de l’entrée avant de le glisser dans son holster d’épaule. Qu’est ce que je deviendrai sans toi ?
- Un gros con !  Si tu ne l’étais pas déjà… achève Micheline dans un soupir.

Refermant la porte du pavillon à clef, Raoul sent l’angoisse s’amenuiser jusqu’à disparaître. Le pétard le rassure comme un vieil ami retrouvé sur lequel il peut toujours compter.
Il monte dans sa golf GTI de 1982 achetée à crédit et s’exclame en frappant joyeusement sur le volant en fourrure : C’est l’embellie !!! Bibi est de retour !!!

Raoul Bicarosse - dit « Bibi » - est tueur à gage.

Chapitre 2: le travail s’est la santé !

Louvoyant avec prudence entre les bagnoles, Raoul se dit que se serait trop bête d’avoir un accident alors que l’entrepôt du Tunisien est à cinq minutes à peine de la maison.
Bonjour la honte !
Par contre, il se demande quand même s’il ne se serait pas peut être levé un peu tôt quand même là…

Le rendez-vous est prévu pour dans deux heures et il va se faire chier comme un rat mort maintenant. C’est franchement parfois pénible cette foutue manie d’angoisser à l’idée d’être en retard. Un des nombreux travers  qu’a Raoul est de détester infliger aux autres ce qui l’insupporte. A part les bastos dans la viande mais c’est différent quand ça touche au travail ! Du coup, comme attendre les gens en retard l’énerve superbement, il est toujours énormément en avance. Alors il s’énerve tout seul ensuite en attendant. Même sa montre avance de cinq minutes « au cas où ». Il ne sait pas trop de quel cas il pourrait bien s’agir puisqu’il SAIT qu’elle avance… Il sait par contre qu’il est complètement idiot avec ça mais ne peut s’en empêcher.

Alors qu’il force sa nature profonde en freinant à l’orange, le ponctuel en avance se dit que c’est une vraie chance de pouvoir intégrer la bande de Farid : lorsque monsieur Bertrand, son précédent employeur, s’est fait salement dessouder par les hommes du Grand Marco, la cote de popularité de Raoul en a indirectement pris un sacré coup. Il a eu beau expliquer que le contrat avec monsieur Bertrand impliquait impérativement qu’il dispose de ses soirées – week-end compris – pour s’occuper de sa Micheline, cette approche un peu personnalisée de son étrange profession a probablement contribuée à décourager de futurs employeurs. A moins que ce soit le fait que les gars de Marco aient tronçonnés monsieur Bertrand en petits morceaux ?!

Faut dire que la méthode – bien que novatrice – avait été diversement appréciée…

Quoi qu’il en soit, Raoul n’a rien à se reprocher puisque les méchants avaient opéré de nuit et qu’à ce moment là, c’était Théo le Nantais qui était en charge de la sécurité du patron. Théo ayant aussi été un poil éparpillé durant l’opération, il ne reste malheureusement  plus grand monde pour confirmer que Bibi ne s’était pas déballonné pendant l’action comme on le murmure dans la rue.

Personne n’a jamais osé accuser ouvertement Raoul car on est pas franchement certain de ce qu’il s’est passé mais on est par contre sûr – expériences passées aidant – que le Bicarosse à la réaction un tantinet  excessive concernant les critiques. Finalement, sa réputation de mauvais fer plutôt enclin à défourailler qu’à causer lui a garanti la paix à défaut d’un nouvel emploi.

En fait, comme dans toute bonne entreprise qui se respecte, Raoul a en quelques sortes été « mis au placard » suite à la suppression de son service. Mais pas licencié définitivement. Le prix de l’opération aurait été trop important et les exécutants ne se bousculaient par tellement au portillon…

Evitant de justesse un coursier qui le gratifie au passage d’un superbe majeur triomphant, Raoul se demande ce que Farid va bien pouvoir lui proposer comme boulot et il en vient à repenser avec une nostalgie douloureuse à son dernier employeur en date. Il aimait bien monsieur Bertrand, un patron « à l’ancienne » qui ne touchait pas à la dope et qui traitait ses filles avec classe. Bibi lui avait pourtant proposé de s’occuper du Grand Marco qu’il ne pouvait pas blairer et trouvait franc comme un âne qui recule mais le vieux n’était pas un sanguinaire. Ca ne lui avait pas franchement réussi…

Par contre, Farid et ses Tunisiens, c’est pas la même chanson !
Avant de connaître Farid, Raoul se disait que tous les tunisiens étaient des mecs plutôt cools, branchés commerce ; le genre qui t’arnaquaient gentiment et toujours avec le sourire. Dans la bande à Farid, le sourire est en option et elle doit coûter bonbon alors du coup ils n’y ont pas souscrit. Vu qu’ils ont limite une seule dentition complète pour l’ensemble de la bande, c’est pas forcément une mauvaise chose mais quand même !

Leur truc aux Tunisiens, c’est la drogue et les flingues. Un peu les tapins aussi mais juste pour éviter que l’entreprise ne stagne. Niveau méthode, faut bien avouer qu’ils font dans le radicale ! En deux ans, ils se sont fait une place au soleil sur le territoire des marseillais qui n’étaient pas réputés pour la tendresse de leurs câlins. Au plus fort du conflit, Raoul se souvient que les Tunisiens utilisaient une espèce de lance-flammes bricolé qui foutait une trouille bleue aux marseillais dont l’approche restait proprement classique à l’exception de Serge la machette, un amoureux du raisiné tant que c’était pas le sien. Les deux gangs de teignes se sont enfin rabibochés quand Farid – le chef incontesté des maghrébins - s’est retrouvé à l’hosto méchamment cramé après qu’une balle perdue ait fait péter le réservoir qu’il portait dans le dos pour son engin à flamber.
Ca lui a pas arrangé la gueule ni le caractère et il a hérité de son surnom de « Farid la Pierrade » rapport à sa tronche de bifteck trop cuit.

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Lorsque qu’il arrive en vue de l’entrepôt où les Tunisiens ont installé leur quartier général, Bibi sent le plan moyen : normalement c’est l’effervescence de jour comme de nuit avec des petits arabes en mobylettes qui vont et viennent sous le contrôle des hommes de Farid mais là, pas un chat.
Hors si ce grand escogriffe de Raoul est parvenu à atteindre le milieu de la trentaine dans son environnement professionnel, c’est grâce à trois éléments majeurs : sa virtuosité avec un pétard, sa capacité à encaisser des gnons qui vous dévisseraient la tête à vous faire voir vos propres fesses et SURTOUT, une espèce de flair à embrouille proche de l’empathie.
Les mauvaises langues disant plus simplement qu’il a le cul bordé de nouilles…
Honteuses menteries ou pas, Raoul ne cherche pas vraiment à savoir si la chance est une donnée quantifiable lorsqu’il se gare à l’extérieur de l’entrepôt. Il laisse les clefs sur le contact, retire le cran de sûreté du magnum et la lanière en cuir du holster. La confiance n’a jamais beaucoup empêché Raoul de respirer et si ça doit chauffer, autant qu’il soit capable de réagir au mieux !

Il approche tranquillement de l’entrepôt pour constater que le seul moyen d’entrer est une petite porte latérale et qu’aucun Tunisien n’en garde l’accès. C’est vraiment trop étrange et il est à deux doigts de laisser tomber. Il s’arrête et sort son portable pour appeler Farid et se rencarder sur une embrouille possible. Pourquoi pas une descente de bourres qui aurait bouleversé le planning ?!
Comme un con, il s’aperçoit qu’il n’a pas le numéro du Tunisien vu que c’est toujours l’autre qui le contactait.
Repartir comme ça alors qu’il s’agit peut être justement d’un test pour mesurer son cran légendaire après quelques mois d’inactivité n’est pas raisonnable. Surtout que Micheline n’a pas fini de le pourrir s’il s’est fait des idées pour rien et foire le rendez-vous.
Micheline tiens !
Il est un peu tôt pour elle mais autant lui passer un coup de bigo pour la rencarder sur la situation. Mais sans en rajouter, hein ! Sinon elle va encore faire tout un foin sur sa capacité à psychoter quand tout va bien.
Il appuie sur l’unique touche qu’il est miraculeusement parvenu à programmer dans le téléphone en scrutant le bâtiment avec attention. A la sixième sonnerie, ça décroche enfin :

- Ouais ? grince la grosse.
- C’est moi !
-  Oh pas possible, ricane la baleine la bave déjà aux lèvres à l’idée de balancer une saleté mauvaise dont elle a le secret. J’ai eu peur un instant qu’il ne s’agisse d’un gros emmerdeur qui…
- Y a un truc qui cloche, ma puce, coupe Bibi.

Le ton de son homme calme Micheline instantanément. Celle qu’elle fut avant sait reconnaître la tension inhabituelle dans la voix de Raoul. Elle sait aussi qu’il n’a pas assez d’imagination pour avoir peur et elle n’a pas besoin d’un dessin pour sentir qu’un truc cloche vraiment. Surtout qu’il ne l’a jamais appelée du « travail » jusqu’ici.

- Raconte.
- Tout est fermé à l’exception d’une entrée pour pygmées et y a pas l’ombre d’un arbi dehors.
- Un test ? avance la grosse.
- C’est ce que je me suis dis…
- Et tes tripes te disent quoi ?
- Avec mes angoisses, je ne les consultent plus trop depuis hier soir j’t’avourais. Mais si elles voulaient encore me causer, elles me diraient que ça sent pas bon cette histoire.
- Alors tire toi de là, Bibi ! T’as pas inventé le fil à couper l’eau tiède, faut bien l’avouer, mais tu as un bon tarin pour renifler l’embrouille. Reste pas là !
- Ok, bébé. Je me rentre.

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Raoul va pour faire demi-tour lorsqu’il avise Farid qui lui fait un bref signe de la porte avant de retourner dans l’entrepôt.
Vache !
Quelle face de carême, le Tunisien !
Mais bon…
C’est son futur patron maintenant et on ne fait pas attendre son employeur – surtout s’il est en avance - sous prétexte qu’il a une bobine à donner des cauchemars à un toubib spécialisé dans la chirurgie plastique.

Pas complètement détendu mais presque rassuré, Bibi se dirige vers la porte. Son foutu sixième sens se remet à carillonner à trois mètres de l’entrée. Les poils de sa nuque sont hérissés comme autant de petites épingles, dernier niveau d’alerte sur son baromètre interne « anti-embrouilles ». Il s’arrête, la main sur la crosse de son flingue :

- Farid ?
- Je suis à l’intérieur, Raoul ! Entre, vieux !
- Ok, cool !

Bibi sort doucement le magnum et le braque à deux mains droit sur la porte : jamais personne ne l’a appelé Raoul en dehors de Micheline. Il serait même surpris qu’à l’exception de très vieux potes d’école, quiconque connaisse son prénom. Sans parler de son blaze…
Et ce « vieux »… ?
Farid et lui se sont croisés trois fois pour des affaires communes et il ne lui a pas vraiment fait l’impression d’un mec qui se la joue amicale.
Fléchi souplement sur les jambes, il avance le flingue toujours pointé devant lui.
Lorsque le type apparaît dans l’embrasure de la porte avec son fusil à pompe,  la première pensée de Bibi est qu’il a affaire à une débutant ou à un impatient. Probablement les deux car le mec est très jeune. Il a des réflexes foudroyants par contre. Une fois la surprise de se retrouver face à un Bibi en position de tir, il lève le canon du fusil.

Jusqu’ici, le tueur privilégiait encore la théorie du test. Le mec aurait écarté les bras en souriant, il aurait souri aussi et aurait baissé son feu. Mais là, le regard du jeune type est sans équivoque et Bibi presse la détente en commençant déjà à reculer pour s’écarter de l’entrée. La balle blindée qu’il prend en pleine poire fait décoller le gus dans un nuage pourpre en le renvoyant à l’intérieur de l’entrepôt comme un pantin désarticulé. L’écho du coup de feu ne s’est pas encore estompé que ça se met à baragouiner à l’intérieur du bâtiment et à cavaler. Toute personne normalement constituée aurait un réflexe de replis dans un cas comme celui ci. Bibi est tout sauf normal, c’est même ce qui fait sa force. Au moins cinquante mètres à découvert pour rejoindre la bagnole. A oublier !Surtout que Micheline a raison en disant qu’il a prit du bide pendant sa période d’inactivité et qu’il se voit mal piquer un sprint. Il sait qu’ils vont se ruer en direction de la rue et qu’il sera mort avant d’avoir rejoint son véhicule. Il se plaque à la cloison et commence à reculer vers l’arrière du hangar, le flingue pointé vers l’ouverture.

Deux autres mecs sortent comme des diables d’une boîte avec des saloperies de pistolets-mitrailleurs à la hanche en arrosant le vide en direction de la sortie. Des gus qui n’hésitent pas à défourailler sans silencieux et au mépris de toute prudence sont décidés à régler le problème rapidement. Mais le « problème » est moyennement d’accord ! Avisant la présence de plastrons pare-balle sur les nouveaux comiques, Raoul explose l’arrière du crâne du premier sans hésiter. Théoriquement, les bastos utilisées par Bibi devraient percer le kevlar mais il ne peut pas se permettre de vérifier. La puissance du magnum propulse le macchabée dans les jambes de son copain qui se retournait et mettait Bibi en joue.
Pas de jaloux !
Le second flingueur ramasse son pruneau perso en pleine poire ce qui l’étend pour le compte.
Surtout ne pas rester là !

L’impact des tirs et l’orientation des corps renseigne clairement les attaquants sur sa position actuelle et Raoul, s’il est sûr de lui quand il s’agit de refroidir du vilain, est par contre assez lucide pour savoir quand il faut décrocher.
Rester avec un magnum face à des types sapés comme des commandos et armés de pistolets-mitrailleurs maintenant que la surprise n’est plus de son coté est suicidaire. Surtout qu’il ne sait même pas combien sont ces bouffons. Il compterait bien sur les flics pour une fois mais ils ne vont pas se bousculer au portillon pour venir faire le ménage chez les Tunisiens en sachant que les calibres sont de sortie. Il se met à courir jusqu’au coin du bâtiment quand la première rafale se met à crépiter, hachant le béton à l’endroit exact ou il se trouvait il y a une seconde. Il a presque atteint son but et se dit qu’il va s’en tirer lorsque la seconde rafale retentit et qu’il se retrouve plaqué au sol comme s’il avait été percuté par un 38 tonnes lancé à plein régime.

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Ca fait bientôt cinq ans que Micheline n’est pas sortie de la maison.
Cinq ans qu’elle se suicide à petits feux en détruisant ce corps immonde qui la raccroche encore à la vie.
Elle s’est longtemps demandée si elle devait être reconnaissante à Raoul Bicarrosse de lui avoir sauvée la vie au lieu de lui permettre enfin de trouver la paix.

Au départ elle l’a haï avec une telle force que c’est probablement ce qui lui a permis de survivre. Elle sourit devant cet illogisme qui lui fit détester celui là même à qui elle devait d’avoir survécu. D’autant que Raoul est bien l’archétype de la personne qu’on a naturellement des difficultés à haïr finalement. Disons qu’il était là. Alors elle a vomit sur lui son trop pleins de rancœur, de peur et de frustration comme on se vide d’un poison. Dommage que cette purge n’est pas été totale mais simplement suffisante pour que l’instinct naturel à préserver son existence l’emporte sur l’envie d’en finir.

Quand on regarde bien, la survie est un sentiment particulier, intense, nullement réfléchi, entièrement conditionné par la lutte entre le renoncement et un autre sentiment qui devra simplement être plus fort. Avant, et malgré son lourd passif, Micheline aurait affirmé que le sentiment le plus absolu qui soit était l’amour. Pas par expérience. Juste parce qu’elle avait besoin de croire que c’était le cas. Elle s’est aperçue que la haine pouvait être au moins aussi… motivante.

Pour ce qui concerne Bibi, elle l’a haï juste le temps nécessaire pour ne plus avoir oser mourir. Mais pas assez pour souhaiter revivre non plus. Même pour ça on ne peut pas compter sur lui ! C’est bien le problème avec Bibi : on ne peut pas le détester très longtemps. Ou alors par jeu. Quand elle a appris à le connaître un peu plus, la confiance s’est installée. Peut être même qu’elle l’aime maintenant. A sa façon.

Cette introspection incongrue la surprend. Elle n’a jamais franchement réfléchi aux liens qui pouvaient la rattacher à ce grand idiot jusqu’ici. De fait, ça fait un sacré bail qu’elle n’a pas réfléchi tout court.

Elle s’extirpe plus qu’elle ne se lève du canapé et sa grosse carcasse molle la gêne pour la première fois depuis toutes ces années. Elle était comme anesthésiée depuis si longtemps, remplissant le vide qu’était devenue son existence avec de la bouffe immonde et des flots d’alcool, abrutie par la télé et les médocs. Elle sent qu’elle se réveille et la sensation est curieuse. Un peu comme des fourmis dans les jambes lorsqu’on reste dans la même position sans bouger. A part que là, cette impression n’est pas uniquement physique et s’étend à ce qui est encore capable de s’émouvoir à l’intérieur de sa tête. Depuis toutes ces années, elle n’a jamais tremblé pour Bibi. Même en piteux état, il revenait toujours. Indestructible. Pourquoi a t’il fallu qu’il lui téléphone et bouleverse ainsi cinq années de minable paix intérieure forcée ?

Ses neurones grippés tentent d’analyser au mieux la situation. Lorsqu’elle envisage la vie sans Raoul, une tristesse absolue la submerge. Et la grise. Donc tout n’est pas encore mort là dedans après tout ? Elle est toute excitée et elle sait qu’elle doit faire quelque chose maintenant sous peine de retomber à nouveau dans sa pathétique léthargie de légume décérébré. Elle constate avec agacement qu’il y a une nette différence entre souhaiter et concrétiser en s’apercevant qu’elle n’est même plus capable d’assumer les actions les plus stupides. Le meilleur exemple : elle ne sait même pas où sont ses fringues autres que ses chemises de nuit informes et son sempiternel peignoir crasseux.

En a t’elle seulement ?

Elle sent avec une inexplicable certitude qu’elle n’a pas le temps de se lancer dans des essayages car elle SAIT que le crétin qui partage sa vie depuis toutes ses années risque de perdre la sienne. Elle va dans la chambre et sort la cantine blindée qui se trouve sous le lit conjugal puis déverrouille le cadenas en entrant la combinaison ad hoc. Elle ne se souvient même pas que Bibi la lui ai donnée. Preuve que la mémoire est sélective… Elle hésite un peu devant l’arsenal disponible et se rabat sur un impressionnant Spas calibre 12 à pompe – un fusil à pompe d’assaut  dévastateur – une sorte de « flingue pour les nuls » dont l’aire d’effet devrait compenser son manque d’entraînement et sa condition physique déplorable. Elle bourre ses poches de munition, éteint la télévision pour la première fois depuis des années  en traversant le salon et entre dans le garage.
Son austin-mini est toujours là.
Elle sait que le plein est fait et qu’elle a été entretenue durant toutes ces années par Bibi dans l’espoir d’un tel moment.

Ce qu’elle ignore c’est comment elle va faire pour entrer dans cette foutue bagnole qui lui apparaît aussi adaptée à sa nouvelle morphologie que le coupé de Barbie…

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Raoul Bicarosse est à plat ventre comme une pauvre merde, silencieux et immobile.
Putain, ce que ça peut faire mal une bastos dans la viande !!!
Malgré le passif, c’est un truc auquel on ne se fait jamais. D’autant qu’ils ne l’ont pas raté les enflures et qu’il a du drôlement prendre sur lui pour ne pas bouger quand ils ont sulfaté un second coup pour être bien certains qu’il avait son compte. Le fait qu’il baigne dans son raisiné les a vraisemblablement convaincus qu’il était claqué.
Amateurs…

Ils sortent de l’entrepôt. Au moins deux, peut être plus. Il les entend parler mais ne comprend pas un traître mot à ce qu’ils peuvent bien baragouiner.

Au collège, madame Leloux - sa prof d’anglais - avait prophétisé qu’il paierait un jour son manque d’assiduité pour les langues étrangères… Vu les soucis qu’il avait simplement avec le français, le petit Raoul se moquait de ce que pouvait bien penser cette méchante blondasse à la langue fielleuse et à la couenne cuite comme un toast à force d’UV. Si la vieille croûte était là maintenant, elle n’aurait pas manqué de se payer sa fiole, tiens ! Sauf qu’aujourd’hui, probable qu’il aurait effacer son sourire de faux cul sadique à grand coups de crosse dans la devanture ! Marrant qu’à la veille de crever, il se souvienne de cette nuisible aussi mauvaise qu’une diarrhée pendant un slow et détestant les mouflets qu’elle n’avait jamais pu avoir. N’empêche que mère Leloux ou pas, il est bien infoutu de savoir si ces fumiers chauds sont des rosbifs ou des ritals… Peut être même des popovs, va savoir ?! Faut pas croire que la mondialisation n’a pas d’impact sur les crapules !  C’est de plus en plus difficile de nos jours de déterminer par qui on s’est fait dessouder et on verra bientôt les voyous se balader chez Berlitz rien que pour identifier l’opposition, c’est certain.

Le tueur au six coups sort des ses délires en sentant le raisiné qui s’échappe à gros bouillon de la blessure qu’il a dans le dos. Il n’a plus aucune sensation dans sa jambe gauche et réprime difficilement un ricanement idiot en se rendant compte qu’il a aussi morfler une bastos dans la fesse. Un deuxième trou du cul ! C’est idiot mais il sent le fou rire gagner du terrain alors qu’il sait que sa seule chance d’emporter avec lui un maximum de ces salopards est justement de faire le mort avant de l’être vraiment. Mais pour ça il faut qu’ils se rapprochent et il n’est pas sur de tenir assez longtemps. C’est quand il s’imagine expliquant à un futur employeur qu’il a pris une balle dans le derrière en attaquant l’ennemi qu’il sait que le moment est venu et qu’il ne pourra pas s’empêcher de se marrer comme un idiot.

Le fou rire qui le dévaste alors qu’il roule sur le coté prend les agresseurs encore plus au dépourvu que le magnum qu’il braque sur eux.

Ils sont trois et restent figés de surprise. Ce sont vraiment des blaireaux ! Un grand rouquin est en train de donner du feu à un petit tondu à l’œil sournois qui a les mains en protection autour du briquet tandis que le troisième, un peu à l’écart, tire sur sa clope peinard, détendu. Une leçon de base : toujours éliminer en premier l’inactif ! Raoul vise simplement le petit bout incandescent de la cigarette du numéro trois et presse la détente. L’innocent clopio et tout ce qui se trouve derrière se volatilisent dans un magma écarlate peu ragoûtant. Celui qui protégeait le briquet du vent tente de ramener son pistolet mitrailleur en bandoulière à niveau en se baissant. La balle le touche au ventre immédiatement suivie d’une autre.

Bibi n’aime pas le ventre : c’est traître.
La tête et la poitrine c’est mieux.
Surtout si les mecs portent un fichu gilet.
Du coup, c’est instinctif chez lui et il double.
Pour être sûr.

Malheureusement, à peine le coup tiré, Raoul n’ignore pas - en bon professionnel qu’il est - que c’était son dernier. Autre certitude évidente : il n’aura pas le temps de recharger avant que le lascar au briquet ne le cloue au sol comme un papillon dans un cahier d’écolier. Ce que Bibi ignore par contre c’est que son dernier adversaire – à défaut d’avoir des carences en langues étrangères – devait être une burne totale en math puisqu’il n’a pas compté les balles tirées et préfère se jeter sur lui en hurlant pour éviter une dragée qui ne viendra jamais. Il lui tombe dessus de tout son poids et il est sacrement pesant, le rouquemoute ! Raoul a le souffle coupé un bref instant et la pèche en béton armé qu’il reçoit en plein dans le pif lui fait comprendre immédiatement que le mec n’a pas du jus de chique dans les biscoteaux et qu’il aime attendrir la viande.

Normalement à la baston, Bibi ne craint pas grand monde mais avec trois valdas minimum dans la carcasse et la moitié de son raisiné qui trempe le ciment, il sait qu’il va devoir en finir vite en lançant toutes ses dernières ressources dans la bagarre car une torpeur inquiétante l’envahit lentement mais sûrement. Le type continue a lui balancer des marrons lestés au plomb en pleine figure en soufflant comme une forge, le visage écarlate de rage. C’est une erreur fondamentale souvent commise par les adeptes des sports de combat qui aime bien « marquer » la tronche de l’adversaire pour prouver leur supériorité au public.
Raoul se fout du public.
En plus ils sont tous seuls…
Il fait partie de ces mecs qui pensent que l’efficacité doit l’emporter sur la frime et que la vanité mal placée reste la première cause de décès avérée dans sa particulière spécialisation. C’est ce qui explique pourquoi il ramasse stoïquement deux beignes supplémentaire en se préparant pour l’unique contre-attaque qu’il peut encore se permettre. Il canalise toutes les forces qui lui restent en un coup désespéré et envoie son bras droit, main ouverte en pointe, droit sur la pomme d’Adam du puncheur. L’effet est immédiat : la gorge broyée, le rouquin se relève en se griffant le cou, les yeux exorbités, tentant de reprendre son souffle. Bibi le voit qui se traîne vers son arme à terre, suffoquant et malhabile, déjà mort mais bien décidé à au moins emporter son assassin avec lui pour l’ultime voyage.
Puis il ne voit plus rien car il tourne de l’œil superbement.

Prochain épisode : passoire et barbecue