Chapitre 34 – Fuite en avant
 

- La trame du futur est altérée.
- C’est impossible…

Mère vénérable, la plus puissante Sorcière de l’Ordre de la Goutte se détourna du creuset et darda ses yeux morts sur le puissant Breton en armure d’apparat.

- Est-ce à moi que s’adressait cette désobligeante remarque, Duc Abraxas ?!
- Non pas, Vénérable ! intervint prestement la vieille Sarrasine flétrie comme un pruneau en écartant le Chevalier qui allait protester.
- Le Duc me répondait à moi, Vénérable, sourit fielleusement le petit Nécrite aux yeux d’ébènes, poussant encore un peu plus loin le Noble scandalisé.

Le Trio commandant l’Ordre de la Goutte n’ignorait rien de la puissance de cette momie irascible. Pas plus qu’il n’ignorait son engagement jamais démenti pour les préceptes destructeurs et nihilistes qui étaient à la base même de la fondation de l’Ordre. Pour l’heure, il importait de la ménager car ses formidables pouvoirs divinatoires restaient incontournables. Lorsque le moment de frapper serait venu, on lui ferait payer son insupportable arrogance et son approche passéiste.

- Qu’entends-tu par « altéré », Vénérable ? tempéra suavement la créature bleutée en agitant ses longs doigts maigres avec avidité.
- Je veux dire que la Balance se rétablie mais que l’Univers survit contre toute attente…
- Curieux en effet… Le seul moyen pour que le déséquilibre causé par la Goutte ne se rétablisse à l’avenir serait pourtant qu’elle rejoigne son Plan d’existence, nous condamnant tous du même coup… réfléchit tout haut la Sarrasine en massant les poils hirsutes qui saillaient comme des épingles écœurantes de son menton en galoche. A moins que…
- Oui ? encouragea  le Nécrite.
- Non, je n’ose même pas y penser… pontifia la Sarrasine qui aimait par dessus tout être le centre d’intérêt et qu’il fallait parfois accoucher aux forceps pour qu’elle lâche enfin le morceau.
- Fais un effort… gronda le Chevalier, que ce genre de démonstration pesante agaçait carrément, avant d’ajouter avec un sourire mielleux : Je suis même prêt à t’aider d’un léger coup de botte dans le derrière si ça peut t’aider à décoller la pulpe de ton crâne… 
- Les deux Opposés se rapprochent ! murmura à nouveau Mère Vénérable en aparté.
- Ah mais elle me pique mon intervention et me casse mon effet !!! se renfrogna la Sarrasine.
- Ca t’apprendra !!! ricana Abraxas. La prochaine fois tu joueras moins les Divas prétentieuses… Heu… Ca veut dire quoi par contre, Vénérable ?

Les yeux morts de la Sorcière se posèrent sur le puissant chevalier sans le voir, provoquant chez le féroce guerrier un geste de recul et un gloussement amusé chez la Sarrasine. Levant un index terminé par un ongle démesuré, elle ajouta de sa voix chevrotante pour elle même :

- Les Bras armés que tout séparait convergent ! De leur rencontre dépendra la survie des deux forces secrètes qui oeuvraient dans les Royaumes et dont le but devient commun si elles venaient à s’unir pour défendre le Tout. 
- Et ? attendit le Chevalier maintenant que la Vénérable semblait retombée dans son silence coutumier.
- Moi j’ai compris… siffla la Sarrasine desséchée fielleusement. 
- Serais-tu assez aimable pour éclairer nos obscures lanternes dans ce cas, très chère Amie ? susurra voluptueusement le Nécrite qui savait qu’ils n’échapperaient pas cette fois ci à un allègre passage de brosse à reluire sur la vanité écornée de cette vieille bique piquée.
- Peut être… se fit prier la Mystérieuse tandis que le Nécrite peinait à empêcher le Duc excédé de tordre son cou de poulet malade. Il est question de notre Ordre et de sa survie, rien de moins.
- Oh c’est tout ! provoqua le Breton qui était décidément bien plus à l’aise sur un champ de bataille et commençait à en avoir ras le Heaume de ces ridicules joutes verbales. J’ai eu peur que ce soit quelque chose d’important…
- Duc Abraxas… tempéra le Nécrite habitué à assurer l’équilibre entre ses deux fatigants camarades avant de tendre sa petite main squelettique en signe d’invite vers la Sarrasine vexée et redevenue muette. Nous t’écoutons religieusement, aussi inspirée que respectée camarade…
- Dans ce cas… se remit à sourire la Flattée. Il semblerait que la rencontre entre les Champions représentant notre Ordre et la détestée Confrérie soit imminente.
- Cette maboule de Seksy et ce poison de Groboulé vont donc enfin s’exterminer mutuellement ! exulta Abraxas. Nous aurons le champ libre pour mettre la main sur le Porteur de la Goutte vu l’état de faiblesse dans lequel se trouve les Défenseurs de la Lumière…
- D’après la Vénérable, ça n’est pas certain ! coupa avec une satisfaction évidente la Sarrasine, attendant un signe de confirmation de la part de la vieille Sorcière, signe qui ne vint pas car elle était replongée dans ses pensées obscures. Aussi étonnant que cela puisse paraître, je pense que la Vénérable estime qu’ils pourraient s’unir sous une même bannière en défendant le Porteur. Si une telle chose se produisait, nos ennemis et nous mêmes n’aurions plus lieu d’être et l’avenir même de la Goutte pourrait être altéré.
- Altéré genre comment ? s’inquiéta le grand Breton.
- Altérée comme qui s’en va de chez nous pour toujours !  Et sans détruire le Monde…

Un silence pesant s’abattit sur l’immense salle de réunion et les pensées allaient bon train. Certes les buts originaux de l’Ordre de la Goutte s’étaient modifiés avec le temps et il n’était plus question de permettre à l’Entité de rejoindre son creuset et de provoquer la fin des Univers mais il n’empêchait que sa disparition définitive mettrait aussi un terme à l’existence de l’Ordre. Seule la puissance et le pouvoir garantissait la pérennité d’une société secrète. Sans ce but commun, s’en était fini de l’Ordre à l’instar de la Confrérie qui s’opposait à lui depuis des temps immémoriaux.

- Mmm… grommela enfin le grand Breton. Comment ? En dehors du fragment qu’abrite ce Aèfkabio, deux autres fragments restent perdus : celui égaré par le Ouik originel - Gronulos - lorsqu’il est tombé comme une andouille au plus profond des Abysses, et celui qui est enfermé dans la mère du Ouik que nous ne sommes jamais parvenus à localiser ! Même si le fragment de Aèfkabio nous permettrait de disposer d’assez de pouvoir pour régner enfin ouvertement sur les Royaumes, la Goutte ne pourrait cependant pas s’échapper sans avoir retrouvé sa cohésion.
- Ces deux fragments perdus sont effectivement la Clef de tout et c’est bien là que réside le danger : seul, Aèfkabio n’aurait aucune chance de descendre aux Abysses et de retrouver le fragment de Gonulos. Mais flanqué d’alliés puissants – ou pire encore - de Seksy et Groboulé, il peut y parvenir !
- Admettons… Très bien… En quoi retrouver le fragment originel aidera t’il ce stupide Ouik pour autant ? demande Abraxas.
- Imagine que le Porteur parvienne à s’approprier la puissance du fragment… Imagine qu’ainsi, il soit en mesure de pouvoir localiser celui de sa mère et de se l’approprier à son tour… Il ne faut pas oublier que ces Ouiks sont des entités divines crées pour être les gardiens de la Goutte ! Nul ne sait ce qu’il adviendrait si l’un d’entre eux cumulait trois fragments !
- Ben alors si nul ne le sait, pourquoi tu nous saoules la vie ?
- Je peux toujours imaginer…
- Moi aussi je peux imaginer ! N’importe qui peut imaginer ! D’ailleurs là, j’imagine que je me taperai bien une bonne bière rousse avec un cuisseau de daim saignant au lieu d’écouter les délires non fondés d’une bande de timbrés frileux !!! ricana le Chevalier.
- Mon cher Duc, intervint le Nécrite avec un ton cassant qui ne lui ressemblait pas, je pense comprendre où notre amie veut en venir et tu ne devrais pas prendre les choses avec une telle légèreté…
- Ah… se renfrogna le Breton qui n’aimait pas voir ce Nécrite habituellement si apaisant tirer une tête d’enterrement pareille.

Le caquètement horripilant de la Vénérable attira l’attention du trio. En fins politiques retors qu’ils étaient, ils se regardèrent un court instant et signifièrent avec force mignardises à la Sorcière qu’elle pouvait se retirer et qu’on était une fois encore drôlement satisfait de l’aide qu’elle avait apportée et tout et tout. Il était évident pour les trois vrais Maîtres de l’Ordre que la présence de cette ancêtre stupide défendant encore bec et ongles les préceptes premiers qui avaient contribués à la création de la société secrète serait bien inutiles pour ce qui allait suivre. Pour ne pas dire dangereux. Lorsque la Mère vénérable eut enfin pris congé, le Nécrite fut à nouveau en mesure de dévoiler sa vraie nature :

- Pour compléter les propos de notre amie Sarrasine, je vais me permettre de te rappeler quelques éléments bien factuels que tu sembles avoir mystérieusement occulté, Abraxas : la Goutte provient de l’Essence même du créateur de toutes choses. Si elle le rejoint, elle provoquera son réveil et par la même la fin de l’Univers, où plus précisément la fin de l’Univers tel que nous le connaissons puisque le Dieu Suprême a la sale habitude à chacun de ses réveils de remodeler les réalités sans se préoccuper du passif avant de retourner piquer un somme.
- Pffff ça je le sais, ça va hein !!! coupa le Breton, les yeux au ciel.
- Selon la Légende, poursuivit calmement le Nécrite, quelle est la nature de la Force qui habite le redouté Boxikor ?
- Le Vide. Une forme unique de Non-Vie.
- Précisément ! Qu’adviendrait il selon toi si deux Entités – l’une issue du Tout et l’autre du Rien – étaient appelées à être confrontées ?
- Je dirai match nul…
- Exactement !!! Je ne peux croire que tout ceci n’était écrit !!! s’emporta le Nécrite. Parmi les milliards de Mondes et de dimensions, le notre rassemble deux Entités antinomiques capables séparément de contribuer à détruire nos Mondes et un Dieux Neutre captif dont la nature unique le rend imperméable à leur puissance !!! Tout est minutieusement combiné pour que la conclusion soit, à terme, la disparition de ces Forces anciennes et incontrôlables. Je pense que cette mascarade cosmique a été orchestrée par les Nouveaux Panthéons Divins qui n’ont jamais eu l’intention de disparaître comme leurs aînés avant eux !!!
- Finalement c’est très bien alors ! sourit Abraxas. Le Vide et la Goutte s’annihilent l’un l’autre, Boxikor repart se faire pendre chez les Dieux et la Terre est sauvée.
- Et le but premier de notre Ordre ? demanda suavement la vieille Sarrasine.
- Arrêtons avec ces fadaises ! La vieille Sorcière n’est plus là alors plus la peine de jouer la comédie !!! Ca fait belle lurette que l’Ordre veut s’approprier le Pouvoir de la Goutte pour sa seule puissance et non plus permettre à cette Chose infecte de retourner à son origine en provoquant notre disparition !
- Certes, Duc, certes… Il n’empêche que cette heureuse conclusion verrait la fin de notre Ordre secret. Les Royaumes reprendraient le contrôle de leurs vies alors que la Confrérie et nous avons finalement toujours dirigé en sous-main. Et cela ne peut être… Nous allons devoir revoir nos priorités !
- Je ne peux pas croire que Seksy s’allie avec Groboulé… insista le Chevalier, buté.
- As-tu déjà vu la Vénérable se tromper ?
- Ah mais je ne sais pas !!! Je ne comprends rien à ce qu’elle raconte, cette tordue ! Si ça se trouve, vous n’avez rien pigé non plus et nous sommes en train de monter une véritable tactique Midgardienne pour rien !!!
- Une tactique Midgardienne ? s’enquit la Sarrasine aussi habile en stratégie guerrière que le Duc en politique.
- C’est comme cela que les soldats appellent un plan de bataille compliqué et qui ne marche jamais, expliqua le Nécrite plus au fait des terminologies martiales.
- C’est vrai quoi !!! reprit le Breton. Ca fait des siècles que ça dure et nous sommes au top ! La Goutte est dans son creuset, les fragments sont paumés à jamais et tout va bien pour nous alors POURQUOI lancer des solutions délirantes qui risqueraient de fragiliser une balance qui nous est favorable !?
- Parce qu’il y a un VRAI risque ! Et que même si la situation est au beau fixe, elle ne nous permet pas encore de sortir de l’ombre et de régner sur les Royaumes !
- Admettons… Que proposes-tu dans ce cas ?
- Laissons Aèfkabio et ses improbables alliés retrouver les deux fragments manquants… proposa avec un sourire cruel le Nécrite.
- Tu es devenu fou ?! rugit le Chevalier en prenant la Sarrasine pensive et silencieuse à témoin. Le Ouik est déjà bien assez puissant comme ça ! Il s’est entouré de compagnons redoutables et si tu as raison, si par malheur il rallie aussi à sa cause Seksy et Groboulé, l’Ordre ne parviendra jamais à le capturer !
- L’Ordre non… Mais qu’en est il si la Confrérie se charge de lui ?
- La Confrérie ?
- Bien sur… La Confrérie n’a pas hésité jadis à sacrifier Groboulé lorsqu’il représentait une gêne ! Ils avaient compris à l’époque que ce satané Paladin finirait par détruire l’Ordre à jamais et je suis sure que son retour est déjà perçu comme une menace pour les dirigeants de la Confrérie. Nos existences sont liées : nos adversaires n’existent que tant que nous existons ! Que la menace de la Goutte disparaisse et ils disparaîtront avec nous. Pourquoi n’avons nous jamais exterminé ces Larves alors que leur puissance défaillante nous y aurait autorisés ? C’est justement pour être en mesure de juguler une menace comme celle ci si elle devait un jour se produire… Quand le moment sera venu, nous éliminerons Seksy et nos ennemis de toujours se chargeront de Groboulé. Puis ensembles, nous capturerons le Ouik.
- Et ensuite ? Nous reprendrons notre lutte éternelle ? En utilisant les Royaumes comme terrain de jeu ?
- Pas forcément… Si toute l’énergie perdue est enfin recouvrée, il sera peut être temps d’abréger leurs souffrances pour prendre enfin en main le destin de ce monde pour notre plus grande gloire et jusqu’à la fin des temps ! La Terre n’a jamais autant été à portée de main, mes amis… pontifia le Nécrite.
- Les Gardiens de la Première Loi – Mère Vénérable en tête - ne nous laisseront pas faire ! intervint la Sarrasine. S’ils apprennent que nous détenons l’intégralité de la Goutte sans lui permettre de retourner vers le Créateur, ils agiront pour honorer le pacte qui nous lie !
- Sans aucun doute, acquiesça le Nécrite. C’est pourquoi nous devons préparer une saignée aussi rapide que sanglante au sein de nos propres rangs ! Mère Vénérable est une vieille femme… Personne ne sera étonné d’apprendre que l’âge l’a enfin emportée. Et sans leur Guide, les Gardiens seront désemparés. Il nous sera ensuite aisé de tempérer leurs ardeurs. Voir de les éliminer…

Chapitre 35 – vers le ventre du Monde

- Je promets que je me tiendrai tranquille…
- …et que tu ne te vengeras pas, ni sur nous, ni sur elle ?
- …
- Chieuse ?
- Oui ?
- Laissse donc sssette pessste entravée, mon ami ! Plutôt que de la délier, traîne la donc par les pieds sur quelques lieux que sssa tête pleine de vide fassse connaisssance avec les pavés du sssentier !
- Ouiiiinnn !!!! Pauuuuuvre petite Chieuse !!! Vilaine velue sans cœur !!!
- La ferme, visssieuse Kobi ! Je ne te connais que trop…
- Mais enfin, Titetouffe, si elle promet ?! tenta l’immense Troll au regard doux.
- Demande plutôt à un Nain d’être sssobre où à un Vik d’être propre…
- Je promets… Je serai sage et je ne me vengerai pas… gémit de façon déchirante la petite créature entravée. S’il vous plèèèèèèèèèèèèèèèèèè !!!
- Non !
- Alléééééééééééééééééééééééééééééé !!! Sinon je crie tellement fort que toutes les bêtes autours elles viendront nous taper !!!
- Et bien dans ssse cas, nous t’abandonnerons en pâture à l’ennemi pour pouvoir fuir…
- Titetouffe… tenta à nouveau le Ouik qui souffrait de voir la Kobold ainsi mortifiée.
- Pessste soit de ta gentillessse mal plassée… s’emporta la Féline. Un Troll ne s’apitoie pas, Aèfkabio !!! Il se repaît des cris de ses victimes !
- Ne t’en déplaise, et malgré cette enveloppe bien pesante, je reste un Ouik, mon amie… Allons… Chieuse n’est pas l’ennemi…
- Attends qu’elle sssoit à nouveau en mesure d’exerssser ssses violentes pulsssions et nous en reparlerons !
- Je t’en prie !
- Ouiiiiiiiiii !!! Ai pitiéééééééééééééééééééééé !!! Pôôôôôôôvre, pôôôôôôvre petite Kobiiiiiiiiiiiiiii !

Après le signe de tête d’assentiment de la Valkyne ulcérée, Aèfkabio s’agenouilla et défit avec soulagement les liens de la peste bleue qui restait étrangement calme et souriante. Se remettant prestement debout, la minuscule assassin demanda d’un air innocent :

- Je peux avoir mon épée et ma hache, siouplaît ?
- Non, rétorqua Titetouffe sèchement. Tu es bien trop polie pour être honnête…
- Juste ma hache ?
- Non.
- Juste mon épée ?
- Non.
- Mais si on nous attaque ?
- Je te défendrai.
- Et si tu meurs ?
- Dans ssse cas, je me ficherai pas mal de ton sssort puisssque je ssserai morte…
- Pffff… Vilaine…
- On lui dira !
- Oukonnélà ?
- Au sud de Svasud !
- Oukonvadonk ?
- Chieuse…
- Kéleurilé ?
- Rhhhaaa !!! Tu ne veux pas sssésser de parler ainsssi, sss’est très agasssant !!!
- Et metttre des « sssss » partout, c’est pas agaçant p’têtre ?
- Sss’est ainsssi que les Valkyns sss’expriment et ton avis me laissse de marbre sssurtout que je sssais pertinemment ssse que tu cherches à faire …
- Sssusssette au sssirop !!! Sssac à Sssausssissse !!! Asssasssin sssans chausssettes !!! Hin Hin Hin
- Ferme là ou je t’asssure que tu vas le regretter…
- T’as qu’à me rendre mes armes !
- Non.
- Bonbintanpi ! çanoucauserKobivivivivivi !!! Ouèèèèèèèèèèèèèèèèèèèè !!!
- Chieuse, intervint Aèfkabio en sentant que Titetouffe risquait de ne plus pouvoir se contrôler très longtemps, je comprends ta peine que je partage pleinement mais comprends que…
- Ma peine de quoi donc ?
- Ben… Pour Halaguena…
- Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin !!! explosa en sanglots déchirant la Kobi.
- Heu… Qu’est ce que j’ai dit ? glapit le Ouik en regardant la Valkyne pliée de rire.
- Il te ressste beaucoup de chose à apprendre sur les peuples des Royaumes, gentil Caillou ! Par exemple que les Kobolds ont une mémoire sssélective…
- Tu veux dire qu’elle avait déjà oublié pour… enfin pour Halaguena…
- Halaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!! Ma chèèèèèèèèèèèèèère Haaaaaaaaaaala, renifla de plus belle la malheureuse en se rapprochant de la Velue l’air de rien.
- Oh non ! Je veux dire que sssi un Kobi ssse met à pleurer, garde un œil sssur ta bourssse et ton or…

Tout en continuant à parler, la Valkyne asséna nonchalamment une grosse taloche sèche sur le museau de la coquine qui tendait sournoisement la main vers son couperet pendant à sa ceinture. 

- … accesssoirement sssur ssses Lames confisssquées sssi besoin est !
- Flutte ! Raté…
- Tu me prends pour une Trolessse où quoi ? Recommenssse sssa et tu devras gratter ton derrière maigrichon avec un crochet à l’avenir, je te préviens…

Se remettant en route sans tenir compte des glapissement déchirants de Chieuse, Titetouffe attira le Ouik à ses cotés et murmura :

- Ne te méprends pas, mon ami… Chieuse n’a rien oublié et son attitude ne masssque en fait qu’une indisssible peine… Sssi je la laissse entrer en posssesssion de ssses armes, elle nous fausssera compagnie à la moindre opportunité et traquera Seksssy. Avec le résultat que tu imagines.
- La pauvre. Moi qui croyait…
- Je sssais ssse que tu croyais, Aèfkabio le Ouik. Ssssaches que les Kobolds ne sssont pas sssimplement les fasssésssieuses petites créatures que tu imagines. Ssse sssont des combattants redoutables sssous leurs airs forsssés. J’ajoute que lorsssque l’un d’entre eux ssse prend d’amitié pour un non-Kobold, sss’est aussi rare que définitif. Chieuse Grave n’aura de cessse que de retrouver Ssseksy et de lui faire payer la mort de Halaguena même sssi sss’est la dernière chose qu’elle fait sur sssette terre… Je ressspecte sssa peine tout autant  que ssson courage mais nous ne pouvons pas nous permettre de la laissser ssse lanssser dans une Vendetta qui n’aboutira qu’à ssson trépas consssidérant l’endroit où tu sssouhaites que nous nous rendions.
- Je ne sais pas moi même où je nous emmènes, Titetouffe… s’excusa le Troll.
- Moi sssi. Je connais bien Midgard et sssa fait plus de deux heures que nous nous dirigeons droit vers un endroit aussi redoutable que dangereux sans que tu ne te sssois écarté de ssson trajet de plus de quelques mètres. Tu nous guides vers les Abyssses, mon ami, le Cœur souterrain des Royaumes ! Une fois à l’intérieur, je rendrai ssses Armes à Chieuse car ssses talents ne ssseront pas de trop.
- Qu’y a t’il donc à cet endroit pour que tu en parles avec une telle réticence ?
- Les Abyssses sont peuplés des créatures les plus effrayantes que comptent nos contrées. Elles n’obéisssent à aucune règle et ne reconnaisssent aucune Loi sssi ce n’est celle des plus abominables Puissances qui soient : les Princes. Hissstoire de tout arranger, sss’est en outre un haut lieu de la Guerre Eternelle que ssse livrent les peuples de notre monde. Je ne sssais pas ce que tu essscomptes trouver là bas mais il nous faudra être particulièrement prudents une fois dedans.
- J’ai comme l’impression qu’une part de moi même m’appelle là bas…
- Un autre Ouik ? demanda Chieuse Grave qui s’était imperceptiblement rapprochée et dispensait moult moulinets rageurs sur les frondaisons bordant le sentier avec les deux lourdes branches qui lui tenaient lieu d’armes.
- Arrête de faire sssa, Pessste Bleue ! gronda la Valkyne.
- Elle ne fait rien de mal voyons, crut bon d’intervenir Aèfkabio pendant que la Kobi tirait la langue insolemment à Titetouffe sans arrêter de pourfendre les buissons innocents.
- Vraiment ? ricana la Velue. Elle balise allègrement le chemin pour que la Mercenaire retrouve notre trace, pauvre innosssent…
- Oh…
- Hin Hin Hin ! C’est elle qui devrait baliser quand je vais lui mettre la main sur le paletot…

Trois frappes précises des couperets de la Valkyne plus tard et Chieuse ne tenant plus que de minables tronçons en pestant, ils passaient au abords d’un paisible village peuplé de petites créatures caquetantes et arrivaient devant un gigantesque halo de lumière aveuglante enchâssée dans la montagne.

-  L’entrée des Abyssses… confirma la Velue. C’est une porte magique qui nous transportera sous la surface !
- Magnifique… lança Aèfkabio éberlué.
- Ca craint… gronda Chieuse.
- Tu as raison, tiqua à son tour Titetouffe en poussant leur pesant compagnon vers l’accès aveuglant.
- Un problème ? s’enquit le Ouik peu rassuré en constatant que la Tueuse poilue redonnait ses armes à la minuscule Assassin.
- Il n’y a aucun Midgardien à l’entrée… murmura la Kobold plus pour elle même. Dépêchons-nous ! 

Propulsé dans l’entrée magique d’une rude bourrade, Aèfkabio faillit s’étaler de tout son long, se rattrapant d’extrême justesse à un gigantesque Troll en armure de bataille qui n’était pas là un instant plus tôt. Constatant que le ciel étoilé avait disparu au profit d’une monumentale caverne ou une véritable horde d’effrayants guerriers Mids se préparaient visiblement au combat, il fut un instant pris de panique avant d’être attiré sur le coté.

- Reste près de nous… murmura la Valkyne visiblement tendue. Nous arrivons au pire moment qui sssoit…
- Les Abysses sont la propriété d’un seul royaume à la fois, expliqua Chieuse pour éclairer le pauvre Caillou complètement paumé. Midgard est en passe de les perdre et nous allons devoir nous frayer un chemin à travers les Albionais ou les Hiberniens qui ne vont pas manquer de nettoyer l’endroit de toute présence Midgardienne. Ils vont déferler d’ici peu comme des puces sur un cul de Valkyn !
- Grrrrrr… gronda Titetouffe qui n’appréciait visiblement que moyennement les métaphores de la Bleue.
- Mais alors que font ces gens ici ? demanda le Ouik en désignant les lourds combattants de Pierre flanqués de leurs alliés velus, bleus et barbus qui s’ébranlaient déjà vers les sombres galeries en silence.
- Ce sont les Cinquante, les défenseurs du Royaume qui sont parvenus à l’excellence et dont l’existence toute entière est maintenant consacrée à la Guerre. Ils sont en quête du diss’l diss, la suprême récompense qui couronne les combattants ultimes. Il vaut mieux les laisser passer devant et profiter du carnage auquel ils se livreront avant de tous se faire tuer.
- Ils vont mourir ?
- Bien entendu ! Et ils reviendront - après un petit séjour au Walhalla à picoler comme des trous avec Thor ou Odin - pour déferler à leur tour sur les forteresses ennemies et ouvrir à nouveau les Abysses pour que les petits Midgardiens viennent s’y entraîner et deviennent un jour à leur tour des Cinquante qui grossiront leurs rangs. 
- C’est un drôle de monde que le votre où les habitants n’aspirent qu’à plus de puissance pour détruire… dit tristement le grand Caillou.
- Sss’est notre destin ! rétorqua la Valkyne avec fatalisme.
- C’est marrant ! ricana Chieuse Grave en frottant ses lames avec délectation l’une contre l’autre.
- Crois-tu que tu es capables de te fondre dans l’ombre à la manière des Asssasssins de Midgard, Aèfkabio ? demanda la Velue.
- Je pense que oui… J’ai l’impression d’être en mesure d’accomplir à peu près tout ce à quoi je pense dés lors que j’ai une idée précise du résultat, expliqua le Troll.
- Esssaie je te prie…

Ses gros doigts épais ramenés sur ses tempes, le Ouik se concentra un instant en fermant les yeux et disparu totalement devant les regards ébahis de ses compagnes.

- Whao !!! s’émerveilla la Kobold. Du premier coup ! Et je ne le vois même pas…
- La disssimulation n’a jamais été ton fort de toute fassson, Purge Bleue ! railla la Tueuse à poils. Tant que tu négligeras la dissscrétion au profit de l’efficasssité, tu resssteras une cogneuse sssans cervelle et sssans classse !
- Pfffff même pô vrai ! Ca sert à rien d’être invisible si on sent le clebs mouillé d’toute façon moi j’dis… Hin Hin Hin
- Il n’empêche que sss’est tout bonnement ssstupéfiant, reprit la Valkyne en tournant autours de l’endroit où se trouvait Aèfkabio. Moi qui sssuit une ssspécialiste de sssette faculté, je ne dissserne même pas ssses contours… Finalement, le risssque viendra une fois de plusss de ssse Boulet geignard de Chieuse…
- Le risque sera pour les tanches de Conserves ou de Noreilles qui viendront un peu trop me renifler sous le nez surtout…
- Chieuse, il est impératif que nous opérions dans la discrésssion la plusss absssolue maintenant que les Abyssses sssont sssous le coup d’une Invasion ! Nous ignorons les forssses en présenssses et ne sssavons rien de l’endroit où notre ami sssouhaite ssse rendre ! Discrésssion, sssélérité, efficasssité !!!
- Poils aux trous d’nez !!! Ouèèèèèèèèèè !!!
- Mettons nous en route maintenant ! ordonna la Valkyne en faisant mine de talocher la Saleté. Nous profiterons des premiers accrochages pour poursuivre nos routes dans le Chaos ambiant… Aèfkabio ?
- Oui, oui, je suis à coté de toi, résonna la voix surgit du néant.
- Vraiment ssstupéfiant… Et toi ? Tu nous vois ?
- Bien que vous soyez toutes deux nimbée d’une sorte de halo qui rend vos contours imprécis, je vous distingue parfaitement ! Surtout tite Chieuse…
- M’aurait étonnée tiens… C’est bien connu, j’suis une lumière !!!
- Tu vas passser devant alors, mon ami ! La clef de notre entreprise va dépendre de notre faculté à éviter les groupes de furtifs ennemis. Ainsi qu’à empêcher une sssertaine Kobi d’aller leur chercher des poux dans la tête…
- Ah ça, tu t’y connais en bestioles dans les poils toi, hin hin hin !!!

Le trio s’élança à la suite de la Horde qui dévalait déjà l’immense galerie qui descendait vers les profondeurs des Abysses. Régulièrement, les rangs se grossissaient encore de rudes combattants, Mages ou Prêtres au mines décidées et féroces qui saluaient sobrement qui un frère, qui un camarade, avant de s’ébranler en grondant avec la troupe. L’impression de puissance destructrice qui émanait des Mids fit trembler le Ouik qui constata, éberlué, que bon nombre de jeunes Midgardiens continuaient malgré tout à s’entraîner en affrontant de hideuses créatures dans tous les coins malgré l’imminence de l’Invasion.

- Pourquoi ces gens ne s’enfuient ils pas ? Ne comprennent ils pas que leur vie est menacée ?
- La courssse à la puisssance ne sssouffre aucun répit ! Ils ont beau sssavoir qu’ils seront balayés à l’inssstant même ou les Cinquante auront été écrasés, ssses combattants sssont encore plusss aveuglés par leur sssoif inextinguible de collecter des pierres présssieuses – denrée uniquement accesssible ici – et leur désir de progressser que par la peur de mourir. Il en est ainsssi dans tous les Royaumes…
- A la grande joie des Furtifs qui aiment par dessus tout trancher les gorges de ces proies faibles et gémissantes… gloussa la Kobold.
- Quelle horreur !!! gémit le Ouik. La plupart sortent tout juste de l’adolescence… Quel monde impitoyable que le votre !!!
- Attends de voir une vraie bataille entre Cinquante et tu verras ce que nous appelons un bon gros massacre !

Les derniers mots de la Kobold, déjà excitée par le sang à venir, s’avérèrent prophétiques. Parvenue à la lisière d’un large piton rocheux, l’armée de Midgard s’arrêta dans un ensemble parfait qui démentait singulièrement l’impression de désordre général apparent. Happé par la manche, Aèfkabio fut traîné plus qu’emmener par une Chieuse Grave fébrile jusqu’à ce que son regard embrasse enfin ce qui allait être sans doute possible le champ de bataille à venir. A une centaine de mètres en contre-bas, une masse silencieuse d’effrayantes silhouettes aux lourdes armures ouvragées et aux longues épées terrifiantes achevait de tailler en pièces les rares Midgardiens qui avaient eu la malchance de se trouver sur leur passage.

- Albion… expliqua Chieuse. Ca va être une belle boucherie ! Autant les combats sont presque propres avec les Hiberniens qui préfèrent s’en remettre à leurs compétences magiques pour en découdre, autant ces satanées Conserves sont de rudes gaillards.

Les rangs des humains se structuraient rapidement et d’énormes créatures monstrueuses s’avançaient pour former la première ligne de front, s’alignant en face des gigantesques Trolls qui frappaient maintenant boucliers et lames diverses dans un fracas assourdissant.

- Les Demi-Ogres… Ils sont aux humains ce que les Trolls sont à Midgard : des brutes à la force dévastatrice qui n’affectionnent rien de plus qu’un bon vieux corps à corps bien juteux pour prendre leur gros pied… Viens maintenant, Aèfkabio. Allons nous asseoir sur cette corniche pour profiter du spectacle et attendons que tous ces charmants bambins soient trop occupés à s’étriper pour s’intéresser à nous.

Le Ouik - toujours complètement estomaqué devant une telle folie - s’installa à l’endroit désigné, profitant du babillage incessant de la Kobold qui était maintenant occupée à lui désigner les plus fameux Héros des deux camps avec force détails sanguinaires et anecdotes immondes :

- …le Seigneur Mark de Bors - dit « l’éventreur du Voile » - après qu’il ait passé au fil de l’épée plus de trois cents Hibs qui s’étaient pourtant rendus pour préserver la vie des villageois qu’il avait pris en otage. Villageois qu’il a fait ensuite exécuter d’ailleurs. La sale gueule de poiscaille pourri avec l’armure de maille à sa droite est Gader’N Gull le Nécrite, commandant des Fléaux Pourpres, une bande de fanatiques pur jus ! On dit de lui qu’il… Attends… Ca y est !!! Ca va commencer !!!
- Comment ça ?! Il n’y a pas de pourparlers préliminaires ?
- Heu ben non… T’en as de ces idées toi ?! Pour se dire quoi : « Bougez pas, on va vous démouler la tronche à coups de hache ! » ?
- Je ne sais pas moi… Pour établir les conditions de reddition par exemple… Ou les éventuelles rançons à verser pour les prisonniers…
- Quels prisonniers ? Il n’y aura pas de prisonniers ! Juste une moisson d’âmes pour les Valkyries et les Archanges suivant les têtes qui vont rouler ! Quand aux rançons, s’étrangla de rire la petite bleue, aucun des radins ici présent ne serait prêt à payer de bons soussous pour éviter le banquet Divin qui ne manquera par d’accueillir ceux qui vont se couvrir de gloire ici !!! En fait…

Le roulement d’une centaine de Midgardiens qui s’ébranlent amplifié par le même mouvement de masse chez les Albionais noya le reste des propos de Chieuse Grave. Lorsque toutes les gorges de part et d’autres retentirent simultanément, Aèfkabio fit un tel bond que seul la poigne ferme de Titetouffe l’empêcha de basculer dans le vide. Comme enivrées par le sang à venir, les pas des combattants se évoluèrent en petites foulées, puis rapidement en course effréné soutenue par un hurlement unique et bestial qui unit les races et balaya les différences pour ne laisser qu’un seul sentiment unique : la fureur.

Et ce fut la charge !!! 
 
Prochain, épisode : la menace oubliée