Chapitre soixante quatre : Clamor

Immobiles comme des gisants médiévaux et posés contre le mur à la façon d’une paire de ski à l’entrée d’un troquet en haute altitude, les deux Swipers dispensent leurs derniers conseils à la petite tueuse qui vient de retirer les modules d’énergie de leurs massives cages thoraciques :

- Je te rappelle que le miens est un modèle « Boostadonf’ III », patronne ! Branché sur ton « MiniFutio Mac Meuf », il va te  transformer en sapin de Noël puis en véritable bombe sur pattes donc vaudrait mieux ne l’utiliser qu’en dernier recours !
- C’est bon, Mortar, tu vas pas me le dire cent fois, sourit Clamor en empochant l’espèce d’opale iridescente de la taille d’un oeuf de poule. Normalement, le « PovGlavio VI » d’Antenne devrait être amplement suffisant…
- On m’aurait dit un jour que le module de vioque de cette buse me sauverait peut être la peau, j’y aurai pô cru !!! glousse Mortar. Comme quoi c’est bien dans les vieux pots qu’on fait la meilleur soupe !!!
- Pas avec les jeunes carottes, tachon !!! rétorque le Moqué. Pis tu peux rire mais n’empêche que même mon antiquité va lui en foutre un sacré coup à la p’tiote.
- Vu les yeux de coquine qu’elle a la Clamor, ça va pas être pour lui déplaire… commence Mortar.
- Hin Hin Hin Ouèèèèèèèèèèèèèè ! glousse stupidement le manchot.
- Commencez pas ou je retire vos cache-zézettes maintenant que vous êtes immobiles et on verra si vos salsifis de contrebande peuvent encore intéresser des rongeurs en maraude… menace la Punkette avec un clin d’œil goguenard.
- Non pas les zobinous !!! On rigolait !!! s’empresse d’ajouter Mortar donc les yeux inversés s’agitent comiquement dans tous les sens.
- Déconne pas ! plussoie allègrement Antenne. Après toutes les misères qu’on a subi, c’est déjà miraculeux que nos biroutes soient intactes alors n’allons pas tenter le Diable !!! Pis pense à Boudina… Déjà qu’elle est à plaindre de se trimballer l’autre ruinasse équipée, imagine la pauvrette si tu lui rendais une guenille escouillée !!!
- Boudina m’aime pour ce que je suis ! s’insurge l’amoureux transis.
- Preuve qu’en plus d’être un Yeti à mamelles, son QI avoisine celui d’une paire d’espadrilles… raille Antenne.
- Rhhhaaa putééé l’enflure, gronde l’Offensé, je vais…
- Fermez la, coupe Clamor sèchement, ou je coupe vos fonctions vocales. Arrêtez donc cinq minutes de vous comporter comme des sales gosses où vous allez attirer les Super-Abos ici avant que je ne puisse les localiser et vous aurez l’air finaud tiens ! Sans parler de Nathan…
- Ah ben oui tiens où qu’il en est donc le Héros ? Il fait toujours la sieste ?
- Il s’agite beaucoup… répond la Tueuse après s’être agenouillée devant l’Empathe allongé à même le sol. Ses yeux s’agitent sous ses paupières comme des roulements à billes et il a les mâchoires tellement serrées qu’il va finir par se péter les dents s’il continue comme ça.
- J’en connais un autre qui va avoir les dents pétées dés que tout ça sera fini… ne peut s’empêcher Mortar. Même qu’il pourra se les brosser en passant par ses fesses sans même enfoncer la brosse…
- Clamor… couine Antenne, y a Mortar qui recommence à dire des choses !!! 
- Assez rigolé, les mecs ! souffle la petite Scraper. Gardez votre numéro de duettistes pour mon retour et tenez vous tranquilles maintenant. Allez j’y vais…
- Bonne chance, la môme !!! Je croise ma pince… lance Antenne.
- Gaffe à toi, Clam ! supplie Mortar. Et rappelle toi que mon « Boostadonf III »…
- On lui dira ! coupe la Tueuse en glissant souplement vers la sortie avant de refermer la porte blindée du local derrière elle.

Une fois dans la coursive secondaire, Clamor s’arrête une seconde pour s’assurer que les deux lourdauds se tiennent tranquilles puis elle prend la direction du dispatcher principal. Serrant précautionneusement le module d’énergie d’Antenne dans sa main droite, elle progresse prudemment en tentant de repérer un signe qui lui permettrait de suivre les déambulations du groupe ennemi. Sans succès. La Punk sent instinctivement que quelque chose cloche. Ca fait un bon quart d’heure qu’ils évitent les Monstres en se basant sur le vacarme qu’ils émettent en se déplaçant et ce silence total ne peut avoir qu’une seule et même cause : les Super-Abominations ne bougent plus ! Hors le succès du plan dépend principalement de la capacité à les regrouper tous dans un lieu suffisamment spacieux et ouvert. Si les créatures se sont séparées et embusquées afin de prendre les Freakshows par surprise, elle est mal.
Elle arrive enfin à l’entrée du grand carrefour ou elle espérait attirer l’ennemi.
Rien.
Pas un bruit, pas un mouvement.
S’avançant à pas de velours, la Tueuse ne peut s’empêcher de penser qu’une menace mortelle l’attend patiemment, tapie dans l’ombre. C’est le sifflement du micro-missile qui lui sauve la vie. Sans même y penser, elle effectue une cabriole audacieuse et la borne en béton derrière laquelle elle se trouvait un dixième de seconde plus tôt vole en éclat. Elle n’est pas retombée sur ses pieds qu’une pluie de projectiles déchire l’air à sa poursuite tandis qu’elle se lance dans une série de sauts et d’esquives incroyables sans pour autant parvenir à localiser le tireur. Clamor sait que son adversaire est seul. Dans le cas contraire, elle ne pourrait espérer survivre à un feu croisé. Un instant, elle hésite entre décrocher pour réitérer une approche plus adaptée ou combattre la créature isolée. Il est évident que l’ensemble des Super-Abos dissimulées doit maintenant converger vers la salle vu le barouf d’enfer que produit la fusillade qui va en s’intensifiant. L’explosion qui la frappe de plein fouet ne lui en donne malheureusement pas l’occasion. Elle se retrouve projetée au sol et c’est par miracle qu’elle échappe aux gigantesques bottes ferrées de l’Abo qui s’est laissée tomber de sa cachette avec une rapidité foudroyante. La Tueuse glisse agilement hors de portée du Monstre mais elle ne se fait pas d’illusions sur ses chances de défaire l’effroyable créature sans un excédant d’énergie. Alors qu’elle évite d’une pirouette un nouvel assaut mortel, elle remplace son module d’énergie par celui d’Antenne.

La surcharge est immédiate !

Elle se traduit pour la Tueuse par une décharge cérébrale qui lui donne l’impression que son cerveau tente de s’échapper par ses oreilles. Fort heureusement pour elle, la seconde manifestation prend la forme d’un rayon d’énergie pure qui trou son plastron comme du papier et frappe l’Abomination déjà sur elle en pleine poitrine. Les bio-synapses de la Freak prennent le relais et dispatchent instantanément le surplus de puissance dans toutes les fibres de son corps synthétique. Pas assez vite cependant pour empêcher le Monstre dont le sternum n’est plus qu’une gigantesque trou fumant qui se recompose déjà de lui asséner un direct en pleine figure. Le gnon des familles la décolle du sol et l’envoie frapper une cloison de Titanium qui s’enfonce sous l’impact et épouse sa forme meurtrie comme un mur de glaise. Clamor n’est pas retombée à terre que son adversaire a déjà traversé les quelques mètres qui les séparent. A l’aplomb de la cyborg, il lève sa botte mortelle et l’écrase sur la tête sans défense.
La stupéfaction se lie sur l’ignoble visage couturé lorsque l’Abo – au lieu de voir le crâne de la Freak se pulvériser sous l’impact – constate qu’elle est soulevée de terre par la Punk qui tient sa botte fermement à deux mains comme si son poids monumental ne pesait rien. Lorsque la montagne de chair pourrie s’écrase dans le béton en le faisant éclater et qu’elle se retrouve à nouveau en l’air pour percuter une fois de plus le sol qui n’a pas fini de trembler, la Super-Abomination se met à hurler. A une cadence impossible, cette ridicule petite bonne femme la cogne à travers toute la pièce en riant comme une dingue. Les impacts sont si violents que même la formidable capacité à la régénération du Monstre ne suffit plus à compenser les dégâts. Des morceaux visqueux d’Abomination se mettent à voler dans tous les sens mais la rage de Clamor ne retombe pas.
En fait, c’est la voix éraillée qui rend sa lucidité à la Freak déchaînée qui constate du même coup qu’elle ne tient plus qu’une godasse ferrée d’où dépasse un pauvre moignon de mollet déchiqueté :

- Alors la petite garce est sortie de son trou ? grogne méchamment Mauricette, les poings sur les hanches et ses nichons-canon dardés sur la Scraper.

Les trois autres Super-Abominations qui composent le groupe déboulent à leur tour des galeries restantes, bloquant tous les accès du collecteur.

- Je suis hyper impressionnée, siffle la chef des Monstres en regardant les restes de son camarade qui décorent murs et plafond en  une infecte gelée pourpre qui tressaute toujours. Je ne sais pas comment tu es parvenue à tuer cet imbécile au corps à corps mais je doute que tu puisses recommencer contre nous quatre.
- Tout est une question de priorité… gronde Clamor en sortant le module d’énergie « Boostadonf’ III » tandis que les horribles choses convergent toutes en même temps vers elle en dévoilant leurs chicots pourries dans des tentatives de sourires cruels.
- T’as pas bonne mine n’empêche… ricane Mauricette sans cesser d’avancer.
- Un petit coup de fatigue qui va passer, t’inquiète ! rugit Clamor en remplaçant la capsule d’Antenne devenue toute terne par l’opaline aveuglante de Mortar
- Tes grands copains ne sont pas avec toi ? jette la monstrueuse créature mammaire presque parvenue au contact.
- D’une certaine façon, ils sont de tout cœur avec moi !!! éclate de rire la Punkette en activant le module.

Une lumière insupportable enveloppe la frêle silhouette de la Freakshow, forçant les Monstres à détourner leurs yeux.

- Qu’est ce que… gronde Mauricette en regardant ses compagnons soudain bien moins assurée qui tentent de pointer leurs armes diverses sur la source luminescente.

Un vrombissement assourdissant qui se transforme en sifflement suraiguë fait maintenant reculer les Super-Abominations et une voix déformée par la souffrance mais d’où pointe une once de jubilation sadique s’échappe du halo aveuglant :

- Je sais que c’est pas encore Noël mais vous allez pas être volés sur les cadeaux, tas d’enculés !!!
- FEUX A VOLONTE !!! CIBLEZ EN AUTO ET DEGOMMEZ MOI CETTE SALOPE !!! hurle en écho la chef des Démons.

Les rayons d’énergie pure déchirent l’obscurité en même temps que les premières détonations produites par les flingues des Super-Abominations retentissent. Pareilles à des flèches divines, les traits de lumière traversent les corps des créatures comme du beurre, déclenchant des grondements de douleur et de rage, transformant les chairs trafiquées en un magma bouillonnant. Balles explosives, micro-missiles et rafales ne rencontrent par contre que le vide ou une infortunée Abo bien surprise car Clamor s’est téléportée. L’aura qui la nimbait s’est estompée à l’instant ou la surcharge a été évacuée et elle apparaît maintenant à trois mètres du sol, son armure de combat percée de dizaines de trous forgés par les micro-laser qui ont cruellement blessé ses ennemis. Mauricette qui souffre le martyr pendant que son visage massacré par un obus qui ne lui était pas destiné se reforme à une vitesse hallucinante, pointe son doigt crochu sur la Punk et tourne sa poitrine vers elle à la façon d’une batterie de DCA :

- LA !!! s’égosille la défigurée et faisant pleuvoir une nouvelle giclée de plomb sur le nuage bleuté que la Freak vient de laisser en disparaissant une fois de plus pour réapparaître sur ses épaules.
- Surprise !!! jubile Clamor en écartant les bras pour bien se faire repérer.
- Faites pas les cons !!! gémit Mauricette en s’apercevant que ses compagnons aux yeux fous – toujours en acquisition automatique de cible - pointent leur guns fumants sur elle à leur corps défendant.


Le déluge de feu et d’acier pulvérise l’infortuné perchoir. Il ne reste plus de la Démone qu’une paire de grolles fumantes que déjà Clamor se matérialise devant un autre survivant médusé. Elle lui claque un bisou mouillé sur le nez et il tente de l’écraser entre ses bras monstrueux mais elle se laisse tomber à terre. Les deux autres Abos, un poil désemparées par la tragique disparition de leur patronne, ont bien compris la manœuvre. Ils tentent fébrilement de désactiver la fonction de ciblage mais par assez vite pour empêcher leur camarade kissouté de disparaître à son tour dans une infect nuage de morceaux sanglants. Dans un claquement de métal, les flingues disparaissent enfin des bras des Monstres et sont remplacés par des armes de contact aux reflets menaçants.

- Arf mince, Mauricette ! couine un des survivant.
- La Maîtresse va être en pétard… se lamente le second. Quelle idiotie ces capteurs automatiques aussi !
- L’idiot accuse l’Outil là ou l’Artisan le loue… pontifie Clamor.
- T’es qu’une tricheuse, reprend la plus grande Abo qui fait tournoyer lentement sa double hache terrifiante. On a même pas eu le temps de s’entraîner !!!
- Chacun sa merde ! ricane la Tueuse. Mais flippez pas, saloperies… Je vais vous finir à la loyale… Vous avez tellement tiré sur la corde que vos blessures ne se referment plus aussi vite ! Ca va être un jeu d’enfant…
- Ah mince !!! confirme « Hache » en regardant son pote qui trimballe deux énormes têtes de marteaux à la place de se mains. Elle a raison ! Il te manque une oreille et elle repousse plus !
- Flippe pas, j’ai qu’une oreille d’origine, abruti !!! rétorque l’Abo aux marteaux. Par contre ces cons là m’ont collé trois couilles et ça me déséquilibre !!! Rhaaaa des fois, j’te jure…
- Ouf tu m’as fait peur… Bon ben tuons cette plaie mal coiffée tant qu’elle reste en place, ça calmera peut être la vieille.
- Tu bouges plus hein… susurre gentiment « Marteau ».
- Promis…
- Cool !!!

Un sourire en coin, la Freakshow ne disparaît effectivement pas cette fois ci. En fait, elle ne dispose plus de suffisamment d’énergie pour cela et doit en finir au plus vite. Elle tourne sur elle même, ramassée comme une panthère mortelle, attendant patiemment que les survivants s’approchent. Lorsque le duo revanchard arrive au contact, elle bondit. La hache de guerre à la lame large comme une table de banquet de son adversaire le plus proche passe en sifflant à un cheveux de ses orteils, éventrant horriblement « Marteau » médusé qui lui faisait face.

- Fais gaffe, merde !!! couine le blessé qui contemple stupidement son ventre béant d’où jaillissent tout un tas de trucs gluants. Ca fait hyper mal…

Toujours en l’air, Clamor détend son pied droit et cogne par trois fois « Hache » en pleine figure. Dans un nuage de salive, de sang et de dents explosées le Talonné perd l’équilibre et se retrouve à plat ventre sous l’impact. La Punk retombe sur son dos au moment ou l’Eventré charge en tentant de ne pas se prendre les pieds dans ses viscères, ses gigantesques marteaux de guerre levés.

- NOOOOOOOOON !!! a juste le temps de glapir « Hache ».

La double frappe ne trouve pas sa cible qui s’est déjà habilement dérobée mais elle aplatit comme des crêpes les reins de l’Abo gisante, faisant exploser les flancs du Monstre surpris sous la pression démentielle et projetant sur les cotés une bouillie de jus infecte. Tandis que le Démon écrabouillée essaie de se retourner dans des chuintements ignobles de chair en recomposition, « Marteau » s’immobilise en regardant stupidement ses lourdes armes gluantes avec une moue navrée. La Freak en profite pour attraper les tripes fumantes du Désolé et se met à cavaler dans la pièce à une vitesse hallucinante. Constatant que ses organes internes se déroulent comme des salsifis sanglants, le pauvre évidé se met à poursuivre la dingue de son mieux pour limiter les dégâts. Il est presque parvenu à la rattraper quand elle fait volte face, passe entre ses jambes et se met à tourner autours de lui en l’entravant avec ses propres tripes fumantes. Le temps que le malheureux bougre décide d’une stratégie à adopter, il est ligoté des épaules au bassin par sa propre viande et Clamor s’est retournée vers l’ex-Ecrabouillé qui peine à se reconstituer en se relevant.

Les deux mortelles lames de guerre jaillissent des paumes de la Tueuse et elle se rue en poussant son cri de guerre sur la Super-Abomination qui s’élance, hache levée :

- SHIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIAAAAAH !!!

Rabattues à la façon d’une paire de ciseau, les redoutables lames tranchent net le poignet du Monstre au niveau du coude. La main coupée qui sert toujours la hache de bataille n’a pas touché le sol lorsque Clamor ouvre la cage thoracique du démon d’un « X » béant. Puisant dans ses dernières ressources pour éviter les coups désespérées que la Chose mutilée balance dans une panique désordonnée, la Punkette traverse l’abdomen de sa cible puis écarte ses deux bras d’un geste brusque et puissant, coupant l’Abo en deux dans un bruit de viande à l’étal. Constatant que malgré tout, les morceaux tentent encore de se rassembler pour se régénérer, elle bondit sur la lourde hache, la lève péniblement et l’abat de toutes ses forces sur la tête et la poitrine de l’Abo-tronc. La Freak va réitérer l’attaque quand elle constate avec soulagement que là où le métal trafiqué s’est enfoncé, le travail de guérison n’opère plus. La vue de la Cyborg se brouille déjà lorsqu’elle se retourne vers la dernière monstruosité toujours ligotée par ses viscères et qui répugne visiblement à tout déchiqueter pour se libérer.

- Je me rends… souffle le Démon avec un sourire timide. Je sais que les Super-héroïnes sont tenues à certaines obligations si on dit ça ! Et je veux un avocat !
- Je ne suis pas vraiment une Super-Héroïne…
- Comment ça « pas vraiment » ? Hé ! Tu me lis pas mes droits ? s’inquiète le démon en voyant la Freak lever péniblement la lourde hache.
- Tu as le droit de fermer ta gueule et de retourner d’où tu viens, enfoiré !!!


Puisant dans ses dernières ressources, Clamor fait tournoyer l’arme gigantesque et frappe sous le regard scandalisé du Monstre muet de surprise.
Décapité net, le grand corps de la dernière Super-Abomination chancelle un bref instant puis s’effondre.
Les blessures internes consécutives à la surcharge occasionnée par l’activation du module de Mortar se rappellent au bon souvenir de la Punk maintenant que la tension retombe. Elle constate que les sutures générées par les rayons brûlants consécutives à la surcharge n’ont pas résisté à ses acrobaties. Son fluide interne s’écoule de plus en plus dangereusement par les multiples perforations qui trouent son armure abdominale et elle s’assoit lentement sur le sol gorgé de jus d’abo. Lorsqu’elle ouvre le clapet qui protège son « cœur » artificiel, elle s’aperçoit que l’Opaline est  maintenant terne et grise. Elle ressort de sa poche ventrale son « minifutio » qui ressemble à une charmante perle de culture d’un noir profond et le remet à sa place, dérivant le peu d’énergie dispensée sur les fonctions réparatrices.

Pour la première fois de puis son… accident, Eve Van Dorn se surprend à considérer différemment celle qu’elle est devenue. Jusqu’ici, elle n’avait jamais accepté la perte de son humanité lors de la destruction de ce corps qui faisait d’elle une femme à part entière à ses yeux, se considérant comme une monstruosité malsaine. Il n’empêche que sans cette nouvelle enveloppe, jamais elle n’aurait été en mesure de survivre à un affrontement d’une telle sauvagerie. Péniblement, elle se relève et se met en route pour aller retrouver ses deux idiots d’amis qui n’ont pas hésité un instant à remettre leur existence entre ses mains pour la seconde fois. Traînant péniblement sa jambe droite dont les relais viennent de rendre l’âme, elle se dit que même si le chemin qui la fera pleinement s’accepter reste encore long, elle ne s’est jamais sentie aussi… vivante. 

Chapitre soixante cinq : Kali

Ils viennent de franchir un second palier lorsque la jeune fille s’arrête :

- Mac, y a un truc qui cloche ! Même si je finissais par croire que Kali arrive à convaincre sa Déesse de l’aider pour contrer la Maîtresse – et je n’y crois pas ! -  je sais qu’il ne prendrait jamais le risque de la laisser arpenter Paragon ensuite !
- On en a déjà parlé, Mélanie ! lance sèchement le vieux Héros en poussant les fesses du petit Magnum par l’étroite chatière ménagée dans l’éboulement. Aide moi plutôt à faire passer cette andouille dans le trou au lieu de m’ennuyer avec ça.
- C’est bon, Mac ! Je tiens ses mains, tu peux laisser aller, annonce Kalash au dessus d’eux.
- Il reste juste pour couvrir notre fuite et occuper ces monstres le temps que les copains arrivent, n’est ce pas ? insiste Roxy.
- A toi de passer, petite ! élude le flic sans la regarder.
- C’est ça hein ? s’énerve la Juste en prenant le Vétéran par l’épaule et en le forçant à lui faire face.
- Oui bordel c’est ça !!! explose MouMouMac. Bien sur que c’est ça !!! Tu espérais quoi ? Magnum est grièvement blessé et requiert des soins urgents, Kalash et moi ne sommes plus en état de nous battre… Kali a pris la seule décision censée qu’il y avait à prendre alors maintenant tu la fermes et tu nous donnes un coup de main au lieu de me gonfler !
- Ben tiens !!! se rebelle la gamine avec un sourire mauvais. Les blessées et les enfants d’abord, c’est ça ?
- Et ben oui !!! C’est ça !!! Sujet clos et au boulot !
- Et ben non !!! C’est pas ça !!! Je suis peut être jeune mais je suis la plus balaise ici alors faudrait pas l’oublier ! Et pis je suis une Super-Héroïne qui est – contrairement à vous – parfaitement en état de me castagner alors c’est très gentil de vouloir me protéger mais je vais y retourner et donner un coup de main à l’autre saleté à turban.
- Oh que non !!! gronde Mac maintenant rouge brique.
- Oh que si !!! gronde Roxy sur le même ton maintenant livide en se mettant prestement hors de portée en voyant le rouquin furieux avancer sa main. Je te préviens, Mac, si tu essaies de me rendre toute molle, je te tape !
- T’oseras quand même pas faire du mal à un pauvre vieillard… minaude le sournois avant de s’élancer vers Mélanie avec une surprenante rapidité pour sa corpulence.

Kalash, qui vient juste de terminer de traîner son frangin hors de la chatière, s’inquiète lorsqu’elle entend le bruit sourd d’un gnon sec suivie d’une chute lourde. Elle essaie de regarder dans le trou obscur et demande d’une voix moyennement assurée, la main sur son flingue  :

- Ca va là dessous ? C’était quoi ce bordel ?

Elle pousse une glapissement de surprise en voyant deux grosses mains calleuses marbrées de taches de rousseur apparaître et remonter vers elle dans l’étroit boyau minéral.  

- Ca te ferait chier de lui prendre les paluches au lieu de balancer des cris de bête, feignasse ? souffle Roxy.
- Hé oh dis donc, sale mioche, c’est pas marqué « ascenseur à rouquin » sur ma tronche que je sache !!! Pis c’est quoi ce bousin ?! Pourquoi il est pas capable de monter tout seul, le flicard ?
- Il fait la sieste ! Aide moi, c’est un vrai cul de plomb sans rire !
- Tu parles d’un moment pour faire un somme franchement ! C’est bien les vieux ça tiens ! glousse la Mercenaire en assurant sa prise et en commençant à tracter le gros à la beigne endormante avant de partir d’un grand rire joyeux en constatant que le nez du fardeau a triplé de volume et d’ajouter : faudrait lui dire de prendre les cachets à l’unité au lieu de ramasser le carton de somnifères dans le museau la prochaine fois au vioque… 
- J’ai pas eu le choix, il voulait me ramollir ! s’excuse Mélanie.
- T’y retournes, gamine… C’est ça hein ?
- Ben ouais ! Tu vas pas m’flinguer pour m’en empêcher, grande saucisse !?
- T’inquiète mouflette !!! Y aurait pas mon frangin, je t’accompagnerais mais même s’il est aussi futé qu’une douzaine d’huitres, c’est le seul qu’il me reste…
- Pas de lézard, la Merco ! Je te confie l’ancêtre et je te souhaite bien du plaisir quand il sortira du potage. Déjà qu’il a un caractère limite au naturel, après la châtaigne sur le groin, t’as pas fini d’avoir les oreilles qui sifflent.
- Ben s’il me saoule trop, je lui remettrai une dose ! Vu la taille de son blair, même si je vise l’oreille, c’est le pif qui mange !!! Gaffe à toi, la gosse !
- Bonne chance, flingueuse !!!

Mélanie Kirby repart vers le trou qui mène au dernier niveau. Sans même marquer un temps d’arrêt, elle saute dans l’escalier partiellement obstrué par les larges plaques de bétons, glisse souplement en prenant appuie à une saillie puis se laisse tomber quatre mètres plus bas sans effort pour repartir de plus belle, coudes au corps, en direction de la salle où ils ont laissé l’Indien. Parvenue devant la porte du local maintenant grande ouverte, elle constate que le Scraper ne s’y trouve plus et se met à pester en se demandant quelle direction il a bien pu prendre. Optant pour le sud, elle se remet à courir. Il n’a pas du s’écouler plus de cinq minutes depuis qu’ils se sont quittés et l’Ascète a du avancer avec précaution. Si elle ne s’est pas plantée de couloir, elle devrait le rejoindre très bientôt. Au pire, elle l’appellera. Quitte à attirer les Abos vu qu’il faudra de toute façon leur mettre la main dessus ensuite. Parvenue à une nouvelle intersection, elle hésite avant d’opter pour la galerie la plus large qui s’enfonce vers l’ouest quand une voix qu’elle avait fini par oublier retentie sous son crâne :

- Gaffe, gamine !!! Y a un truc pas clair droit devant…
- Ah ben t’es là toi ? tance faussement Mélanie, finalement bien contente de ne plus être seule même s’il s’agit de ce fichu Démon. Je me demandais si Némo ne t’avait pas finalement gardé avec lui…
- C’est pas faute d’avoir essayé, tu peux me croire ! se lamente le Parasite. Mais non ! Il m’a éjecté comme un malpropre !
- Comme je le comprends… taquine la gosse. Pourquoi tu étais aussi silencieux, saleté ? Ca te ressemble pas beaucoup…
- Faut voir comment tu me traites… pleurniche Ravage. Aucune considération pour un vieil ami de la famille ! Alors du coup je dis plus rien. Je veux pas déranger si c’est pour me faire gronder.
- Mais oui bien sur ! ricane Roxy. Dis plutôt que tant qu’on remontait vers la surface en évitant tes copains, ça faisait parfaitement ton affaire, sale lâche ! Mais maintenant qu’on est repartis pour plonger dans la mouise, tu flippes comme une grosse quiche pour ta vilaine carcasse !
- …carcasse qui est aussi la tienne, méchante mioche ! acquiesce le Découvert dans un de ses gloussements amusés horripilants. Bon, admettons ! Peu importe mes motivations, il n’empêche qu’il y a un truc dans ce couloir et que c’est vachement bizarre…
- Tu peux pas être un peu moins précis, tu m’aiderais presque là.
- Oh ça va hein ! Avec le brouillage mental que l’Aveugle maintient sur ce niveau, c’est déjà beau que je perçoive encore quelque chose alors faudra t’en contenter !!!
- Ok… Tu saurais au moins me dire si c’est nuisible ?
- Nan ! Par contre je peux te dire que c’est tout seul, que ça avance, que c’est à une vingtaine de mètres et que c’est pas humain. Enfin pas complètement…
- Super-Abo ?
- Peut être ! Ou alors un des Punks tout moche. En tout cas, c’est pas ton ami Kali. Je ne sens pas sa noirceur si agréable…
- Freakshow ou Abo, on va bien voir ! Je profite de la surprise pour savater et on regardera mieux quand ça bougera plus !
- Ca c’est un plan comme je les aime…

Mélanie Kirby repart comme une fusée droit sur le « machin ». Elle arrive au contact alors que la « Chose » vient de s’arrêter à un croisement et hésite entre les différents passages qui s’offrent à elle. La luminosité réduite permet juste à Roxy d’être certaine qu’il ne s’agit pas d’un Swiper car le « Truc » est sensiblement de sa corpulence. Clamor ? Avec un mauvais sourire, la gamine bondit, la jambe droite tendue visant le dos : de toute façon elle a un contentieux avec cette frimeuse mal coiffée et elle pourra toujours s’excuser. Après.
Il est impossible que la Skull rate sa cible. Pourtant, et malgré la rapidité hallucinante de l’attaque, la silhouette s’écarte de la trajectoire au moment de l’impact et le pied de Roxy n’embrasse que le vide. Ebahie, la jeune fille se reçoit dans une roulade parfaite et se retrouve sur ses pieds d’un violent coup de rein hargneux, ses deux petits poings déjà tendus pour frapper.

- BORDEL, MELANIE !!! C’EST MOI !!!

Le fait que cette curieuse petite gonzesse toute mince aux cheveux poils de carotte l’appelle par son prénom fait hésiter la môme. Elle ne baisse cependant pas sa garde et se met à distance.

- Qui t’es ? Je ne t’ai jamais vu de ma vie, ma vieille ! T’as intérêt à avoir une sacrée bonne explication car le dernier rouquin que j’ai croisé aujourd’hui m’a rendue méfiante !
- Je sais que ça va te paraître dingue mais c’est moi…
- Qui « moi » ?
- Ben, Montagne !
- Je ne te cache pas que ça commence plutôt mal, notre histoire…
- Ecoute, je comprends que tu sois étonnée mais…
- Etonnée ? Moi ? Meuh non, tu penses bien ! Je suis face à une rouquine d’une vingtaine d’années taillée comme une ablette qui me dit être un Héros noir comme du charbon assez large pour faire de l’ombre à une douzaine de plagistes même en étant assis mais tout va bien !
- Putain de merde, Mélanie !!! Je te jure que c’est moi ! C’est ce taré de Némo qui m’a collé dans cette enveloppe ! Qu’est ce qu’il faut que je te dise pour te convaincre ???
- Une devinette ? Ok, la rouquine… J’ai un truc en moi ! Qu’est  ce que c’est ?
- UN DEMON !!! Tu as hérité du Démon qui faisait de ton frère Ravage le Vigilant !
- Hum… se détend la jeune fille. Et il est comment ce Ravage ?
- Mauvais comme un Sorcier Tsoo et con comme une Abo !
- Salut Montagne ! sourit Roxy en faisant un timide signe de la main. Contente de te revoir, grand ! Enfin, p’tite ! Enfin toi quoi !

 « C’est d’une finesse… » ne peut s’empêcher de cracher Ravage.
 « Ah ben si ça c’est pas une preuve… » réplique Mélanie, hilare.

- Je te propose qu’on se remette en route et que tu m’expliques ce qu’il t’est arrivé en chemin. Faut qu’on mette la main sur Kali qui est parti jouer les Héros ! Ah tiens, y a un détail qui aurait du me mettre sur la voie concernant ta métamorphose maintenant que je te vois un peu mieux…
- Ah bon ? Ben c’est quoi ?
- T’es toute nue, mon vieux ! Exactement comme Montagne la dernière fois que je l’ai vu et qu’il se prenait pour Hulk !
- Ouais je sais… Mais y avait pas d’fringues là où je suis sorti du potage !
- Tu vas pas me faire croire que tu n’aurais pas pu te trouver deux ou trois morceaux de tissu dans tout ce merdier quand même !
- Ouais p’t’être mais bon…
- Bon quoi ?
- Ben… pour une fois que je peux mater peinard les meules d’une meuf sans me faire calotter le chignon, j’allais pas m’en priver !!! explose Montagne d’un petit rire cristallin charmant. 
- Rhalala… se lamente Mélanie, j’ai plus aucun doute sur le sujet, t’es bien cette grande andouille de Louis !!!

Prochainement : Lady Oméga