Chapitre quarante huit : Sabra

Parvenue devant l’impressionnante porte blindée qui mène à la salle de contrôle principale de la Centrale, Sabra constate que l’œil de Requin, toujours piqué sur sa griffe et transformé pour l’occasion en passe-partout, est agité de mouvements écœurants. Cette… chose se reconstruit. Même privée du corps qui l’abrite, le globe oculaire chargé dans ses plus infimes molécules par le pouvoir reconstructeur de son hôte tente encore de survivre. Des lambeaux de chair translucide et visqueux enserrent le métal dans une immonde ébauche d’orbite gluant. Le pouvoir de ce monstre n’a donc point de limite ? Sa carcasse ébouillantée est elle encore à même de revivre une fois de plus ? La Héroïne a presque un geste de recul lorsqu’elle comprend que ces pauvres fous de Creys ont eu la stupidité de traiter la dépouille du Mutant avec les mêmes nano-mollécules qu’ils utilisent pour donner à leurs unités Cyborgs leur capacité à se régénérer. Couplées au formidable potentiel naturel du Super-Psychopathe, les microscopique techno-organismes capables de puiser leur énergie dans les noyaux atomique de l’air lui même donnent au pire ennemi de Sabra un potentiel proche de l’Immortalité…

Un instant, elle est tentée d’aller vérifier si la créature infecte a survécu avant de se reprendre et de mettre le dégoûtant morceau de viande qui la regarde en tremblotant devant le dernier capteur optique qui ouvre l’accès au cœur technologique de l’édifice. Dans un chuintement diffus qui dément son poids gigantesque, le colossale obstacle de Titanium s’ouvre lentement en corolle et Sabra en profite pour faire tomber l’œil à terre et l’écraser rageusement sous ses bottes de combat. Lorsque l’ouverture centrale est suffisante pour lui permettre de passer les épaules, elle plonge à l’intérieur d’une puissante détente au mépris de ce qui l’attend de l’autre coté.
Elle se reçoit souplement dans un roulé-boulé gracieux et se relève, ses redoutables griffes sorties, pour constater qu’elle fait face à un Protecteur de grande taille. Le soldat d’élite Crey pointe sa main droite sur l’intruse et son poing est agité de tremblements par trop révélateurs. Defender !!! L’idiot surpris favorise sa plus puissante attaque mais c’est aussi la plus lente. Avec une célérité hallucinante, elle est au contact et les lames indestructibles s’abattent à la jointure du gantelet de l’armure blindée qu’elles sectionnent instantanément. Malgré la terrible mutilation, le Protecteur tente de lever sa main épargnée et une ébauche de bouclier d’énergie se met à crépiter mais la protection s’estompe quand le second gantelet part rejoindre le premier une micro seconde avant la tête casquée.

L’attaque de l’ex-tueuse a eu beau être fulgurante, elle n’a pas le temps de se mettre à l’abri quand la gangue de glace la frappe douloureusement à la hanche. Déséquilibrée, elle se reprend de justesse au moment ou une nouvelle myriade d’épines gelées arrive droit sur elle et seule une poignée d’aiguilles mortelles lui arrachent un gémissement de souffrance en s’enfonçant dans sa cuisse gauche. Ignorant les signaux que lui renvoient sa jambe meurtrie, elle a déjà analysé la situation. Délaissant le Protecteur de glace qui réitère son attaque et la manque, elle évite par miracle la colossale Tanker qui flanque le Blaster « Ice » pour s’attaquer à la troisième silhouette en retrait qui met ses mains sur ses tempes en braquant son regard mort sur elle. Une Contrôleuse « Esprit » ! Paradoxalement pour beaucoup le plus faible combattant de sa catégorie mais qui est pour Sabra le plus dangereux adversaire qui soit à distance. A distance… Mais pas au contact ! Au moment ou son crâne lui donne l’impression d’exploser sous la frappe psychique, elle a déjà bondi et son genoux propulsé avec la violence d’un boulet de canon s’enfonce dans le masque facial renforcée de la Contro Crey dans un craquement immonde. L’attaque mentale a cependant affaibli la concentration de l’officier de la Hero-Corps et elle a beau l’accompagner, l’onde de choc provoquée par le coup de pieds titanesque de la Tanker qui fond sur elle maintenant qu’elle est à terre lui fait craindre que tout son squelette ne se soit désintégré. Elle jouit d’un répit le temps que le Blaster de Glace parvienne à trouver un angle pour la congeler sans risquer de toucher sa camarade qui tend ses énormes pattes vers la Héroïne pour la réduire en charpie. Pivotant sur ses fesses, les pieds face au mur et au moment ou le poing mortel descend sur son crâne, Sabra détend ses deux pieds de toutes ses forces et passe comme une fusée entre les jambes de la cogneuse médusée qui fait exploser le béton là ou elle était encore un instant plus tôt. Le temps que la brute ne fasse volte-face, l’élan a amenée Sabra à l’aplomb du redoutable Blaster qui fait apparaître une épée de glace du néant. Elle n’aura pas le temps de se relever ! Sa jambe intacte se détend comme un ressors vers le haut et touche le protecteur en pleine poitrine. Au lieu de mettre à profit la ruade pour se mettre à distance et donner tout son potentiel, le Crey s’entête et charge sa proie toujours au sol, son épée bleutée levée. Mais à ce petit jeu, il n’a pas l’ombre d’une chance comme le lui prouve définitivement la Scraper en parant sa frappe presque négligemment d’une main avant de le transpercer de part en part de l’autre.

La mort du Blaster fait hésiter la Protectrice survivante. L’Héroïne vient d’éradiquer en quelques secondes seulement une configuration de combat jugée optimum. Privée de soutien, la Crey n’ignore pas qu’au contact, le premier coup porté sera fatal. Elle sait aussi que la rapidité de son ennemie risque de l’emporter sur sa capacité à encaisser et que sa force gigantesque ne sera d’aucune utilité sur une cible aussi féline. Elle doit à nouveau la déséquilibrer pour espérer la toucher. Quand la botte énorme se lève et frappe le sol, la Tanker comprend qu’il vient de faire une grosse bétise… Cette garce, loin de tenter d’éviter l’onde de choc, s’est élancée droit dessus et profite de l’impact pour rebondir en l’air jusqu’à arriver droit sur elle comme une balle, ses griffes tendues. Par pur réflexe, la gigantesque guerrière lève son bras droit et pousse un hurlement de triomphe et de souffrance mêlés lorsque les lames mortelles traversent son avant-bras droit. Elle est blessée, certes, mais voilà enfin cette insaisissable peste à sa merci. C’est sans compter sur l’opportunisme martial de l’ex-tueuse… Sans hésiter, elle rengaine ses griffes et – libérée - tombe à genoux aux pieds de son adversaire au moment ou le poing gauche allait frapper sa poitrine. Se faisant, elle s’est privée de sa plus létale attaque mais circonvenir la capacité de destruction d’une Héroïne comme Sabra à ses lames est une erreur monumentale. Que la Tanker s’empresse de commettre. Elle est stupéfaite de constater qu’au lieu de se découvrir l’instant nécessaire pour faire à nouveau jaillir ses armes mortelles, la Scraper se déporte sur le coté et détend sa jambe droit dans son genoux qui explose sous l’impact. Son corps commence à vaciller et la Crey frappe mais Sabra est déjà passée de l’autre coté où elle assène la même attaque sur le second genoux. Son cerveau a beau hurler à son corps de rester debout, la Protectrice bascule irrémédiablement en avant maintenant que ses jambes ne la portent plus et son rugissement de frustration et de haine s’achève en un gargouillis infect quand Sabra retombe sur son dos découvert et écrase sa nuque musculeuse sous ses talons ferrés.      
  
Le souffle court et le coté encore irradié par les pointes de glace, l’Héroïne contemple ce qu’il reste de l’escouade de Protecteurs en charge de la surveillance du générateur. Elle se dit que vu la qualité des combattants  qu’elle vient de défaire, elle ne s’est pas fourvoyée : la menace est ici et elle ferait bien de la découvrir avant une éventuelle relève ou l’arrivée d’une unité de soutien. Consciente qu’elle risque d’être piégée mais convaincue qu’elle ne peut se permettre d’être dérangée durant ses recherches, elle revient vers la porte à nouveau obstruée et plante ses griffes dans le module d’ouverture. Si elle peine à sortir maintenant, d’autres peineront à entrer ! Passablement éblouie par les diodes qui crépitent sur l’immense console centrale de la centrale et rassurée par le vrombissement du gigantesque rotors bio-mécanique qui garantit le maintiens des boucliers de quartier, elle se met à scruter les écrans…
Sabra n’est pas une technicienne de premier plan mais elle possède quand même un solide vernis sur la question. Suffisamment solide pour savoir ce qu’elle cherche en tout cas. Le fait que le générateur soit toujours opérationnel malgré l’infiltration réussie des unités Creys lui a rapidement permis de comprendre que le sabotage du réacteur principal ne pouvait être l’objectif principal. D’autant que la présence sur le même site de Hopkins et de Giacomo était en soi trop atypique pour une simple mission de sabotage.

Il y a donc autre chose…
Mais quoi ?

Farfouillant sur les consoles secondaires, elle manque passer à coté de l’explication et c’est un curseur en apparence anodin qui attire miraculeusement son attention tandis qu’elle s’apprêtait à concentrer ses recherches sur le terminal principal : le cadrant des compresseurs affiche un niveau totalement délirant !
Elle se serait cantonnée aux mesures à priori importantes, elle n’aurait jamais noté le changement car cet élément de la machinerie n’a aucun rôle à jouer dans le bon fonctionnement du générateur. Les compresseurs – bien que vitaux – n’ont pour but que d’absorber les éventuels surplus énergétiques du moteur principal afin d’éviter une surtension et ne sont après tout que des gigantesques piles de stockage. Hors là, bien que les niveaux de puissance du générateur de bouclier soient toujours d’une normalité rassurante, un des compresseurs a atteint une charge critique. Pianotant fébrilement sur le clavier, l’héroïne fait défiler les données inhérentes aux quinze autres éléments du même type et constate que la même anomalie se répète. Elle vérifie une seconde fois soigneusement mais il s’avère qu’elle ne s’est pas trompée : d’habiles dérivations ont fait passer les compresseurs de leur rôle initial de régulateur à celui de réceptacle.
Une mauvaise sueur d’angoisse perle sur le front de l’ex-tueuse à mesure qu’elle poursuit ses recherches et constate que les compresseurs de l’ensemble des centrales secondaires disséminées dans Paragon ont subi la même modification. Les subtiles opérations ont toutes été menées de la centrale principale, probablement à l’insu des employés des autres sites dont le travail est de s’assurer que les boucliers restent opérationnels mais qui ne se préoccuperaient jamais de vérifier le niveau des compresseurs sachant que celui du générateur principale reste parfaitement normal. Prenant en compte l’ensemble des paramètres à sa disposition, elle se lance dans des calculs qui lui donnent le vertige et la conclusion à laquelle elle arrive lui arrache un juron : l’énergie détournée et soigneusement stockée en simplement quelques heures est tout bonnement colossale !

Il y a de quoi vitrifier Paragon City et ses environs sur des dizaines de kilomètres.

Le choc initial passé, Sabra se reprend. Les Creys ne sont pas des terroristes. Pas plus qu’une faction de déments destructeurs et ils n’auraient rien à gagner en transformant la mégapole en un cratère fumant. Alors quoi ? Quel peut être l’intérêt de prendre un risque aussi insensé que l’attaque en règle de la Centrale Principale puisqu’il semble que cela n’a jamais été de faire tomber les Boucliers pour plonger la ville dans le chaos ? Si elle se réfère aux éléments purement factuels dont elle dispose, il est évident que c’est l’énergie qui est la clef mais elle ne peut imaginer une machine ou une arme nécessitant une puissance pareille. Consciente que ses capacités analytiques ont atteints leurs limites au regard des informations dont elle dispose, mais fermement convaincue qu’elle vient de découvrir une donnée cruciale pour la survie de Paragon, elle prend une décision suicidaire et rétablit son module de communication :

- Officier Sabra à la Hero Corps !
- Professeur ? répond immédiatement la petite Luciole. Heureuse de vous entendre à nouveau et de constater que vous êtes parvenue à ressortir de la Centrale.
- En fait, je suis toujours à l’intérieur…
- Ouf… souffle la cadette fraîchement promue. Vos craintes d’une infiltration Crey étaient donc inexacte. J’en suis heureuse et…
- Pas précisément, coupe sèchement la blonde masquée. Luciole, écoutez moi bien car j’ai peu de temps : je suis actuellement dans le centre de contrôle de la Centrale et je confirme qu’elle est sous contrôle Crey.
- Mais professeur, s’étrangle la jeune héroïne, votre communication risque d’être tracée par l’ennemi et …
- Précisément et c’est pour cette raison que vous allez m’écouter sans m’interrompre ! Je pense que la cible n’est pas de faire tomber les Boucliers de quartier. J’ai analysé les statuts de la centrale et rien ne laisse supposer que les hommes de la Comtesse poursuivent cet objectif. Je pense même finalement qu’il est impératif pour eux que les Boucliers restent en place. Pour un temps au moins. Probablement pour garantir le verrouillage de certaines zones de la ville contre une éventuelle incursion des Héros afin que les Creys et leurs alliés soient prêts pour la suite de leur plan. Par contre, j’ai découvert que l’intégralité des compresseurs de stockage énergétiques secondaires – toutes centrales confondues – étaient chargés à bloc mais j’ignore dans quel but ! Il FAUT que vous découvriez pourquoi et OU cette énergie est appelée à être reroutée car je suis convaincue que c’est là que réside la clef du succès de toute cette histoire.
- C’est noté, professeur !
- Je vais défendre l’accès à la console principale aussi longtemps que possible mais il est crucial que vous désactiviez les dérivations pirates que les techniciens Crey ont mis en place pour s’assurer le contrôle des compresseurs des autres Centrales. Ce faisant, vous réduirez de moitié l’énergie disponible pour nos ennemis qui seront limités à celle qui est présente sur ce site. Je ne sais pas quel but poursuivent les Crey ici mais on peut espérer que cela réduira d’autant leur capacité à nuire.
- Je mets nos meilleurs Technos dessus immédiatement. Vous concernant, sachez que monsieur Kirby emmène en ce moment même une escouade de la Hero Corps pour vous assister !
- Parfait ! Signalez leur la présence ici d’au moins cinq sections de Protecteurs commandés par Giacomo et d’au moins le double d’unités Cyborgs conduites par Hopkins. Ils vont avoir à faire à forte partie pour reprendre le contrôle de la Centrale car les deux lieutenants de la Comtesse ne se rendront pas sans combattre.
- Tenez bon, professeur : nos amis devraient être arrivés d’une minute à l’autre.
- Inutiles qu’ils prennent des risques pour m’assister, Luciole !
- Professeur ?
- Mon appel a été repéré : juste avant qu’ils ne la fasse sauter, la caméra du couloir principal m’a renvoyée les images de la galerie d’accès principale qui est occupé par Giacomo et sa garde rapprochée. Le temps que Kirby arrive ici, tout sera fini. Maintenant je coupe la communication pour ne pas trop leur faciliter la tâche.
- Professeur attendez !!! Lady Oméga souhaite vous parler !
- Officier Sabra !!! gronde la directrice de la Hero Corps. Tu n’espères pas défaire à toi toute seule les plus puissants des Protecteurs j’espère ? Tu vas mettre à profit tes capacités de dissimulation pour  te mettre à l’abri en attendant Ravage et son groupe, c’est un ordre !
- Catherine, je n’ai ni le temps ni l’envie de discuter avec vous ! Tant que les compresseurs des centrales secondaires n’auront pas été rendus à leur autonomie, la seule personne qui est en mesure de ralentir les Creys pour qu’ils n’utilisent pas l’énergie d’ici, c’est moi ! Et vous le savez !!! Vous avez besoin de quelques minutes pour cela et j’ai bien l’intention de vous les donner !!!
- Ils vont te massacrer, pauvre idiote ! Tu n’es même pas certaine de ce que tu avances et tu vas peut être mourir pour rien !!! rugit Catherine Thorgal.
- Je sais que non ! Je suis sensible à votre inquiétude mais je sais que j’ai raison sur ce coup ! Je n’ai jamais été aussi certaine d’une chose de toute ma vie ! Et puisque nous en somme à parler de cela, sachez qu’après avoir vécu pour de mauvaises raisons, je ne vais pas manquer ma chance de mourir pour une bonne.
- Malgré toutes tes compétences, tu ne tiendras pas une minute face à Giacomo et ses séides, Sabra !!! Ca ne sera pas suffisant aux Technos pour couper les dérivations et tu te seras sacrifiée en vain…
- Effectivement. Je ne suis pas stupide au point de penser que Sabra a une chance face à eux. Je vais me battre comme on m’a appris à le faire avant que je ne rejoigne vos rangs…
- Sabra… Si la Hero Corps apprenait que tu enfreins le Code – quelques soient les raisons, fussent elles ta propre survie – en utilisant à nouveau les techniques de l’Ange, tu connais les conséquences…
- Je n’ai pas peur d’être tuée et vous le savez ! Finalement, je suis en sursis depuis si longtemps à tenter de réparer les maux que j’ai causé que je m’y suis préparée le jour ou l’Ange a disparu pour donner naissance à Sabra. Considérons que la boucle est bouclée, madame la Directrice ! J’ai beaucoup aimé Sabra mais il est tant qu’elle cède la place à plus qualifiée qu’elle.
- Sabra non !!!
- Ils vont entrer d’un instant à l’autre et l’Ange doit être prête pour les accueillir ! Adieux, Catherine et merci de m’avoir permis durant toutes ces années d’être simplement… humaine ! 
       
Prochainement : Monsieur Social