Chapitre quarante six : Roxy

- Si je m’attendais…
- Oui, ça nous a fait la même chose, sourit Guildaran le Juste en regardant la gosse émerveillée.

Une fois parvenu au bout de la passerelle interminable, le petite groupe a pénétré dans une cette espèce de brume épaisse nimbée de reflets bleutés – sorte de point focal ou aboutissaient les milliers de ponts représentant les identités de Monsieur Social. Rien ne laissait deviner ce qui se trouvait derrière. En l’occurrence une structure d’une dimension impossible au regard de la nappe apparente des volutes qu’ils viennent de traverser. Faite de roc massif patiné par les siècles (?), de verre étincelant et de métal clinquant, la cité – où est ce une forteresse ? – se compose d’un capharnaüm indescriptible. Des tours aux flèches élégantes et profilées qui n’en finissent pas de s’élever vers un ciel croûteux piqué « d’astres » aux couleurs délirantes côtoient des amoncellement de tôle chaotiques rongés par la corrosion. Plus que ce paradoxe visuel onirique, ce sont les… changements qui mettent le spectateur mal à l’aise : la citadelle colossale est en constante transformation. Pourtant, il est impossible de VOIR une de ces incroyable mutations architecturales se produire. Un instant, on contemple un étrange palais de pierre exotique chargé de sculptures complexes et on s’en détourne un instant pour constater qu’il a été remplacé par un bâtiment d’acier aux lignes dures et anguleuses résolument moderne. Passées la surprise et la sensation d’étouffement provoqué par son gigantisme, le Cœur des Identités finit pas causer l’effroi car il donne l’impression d’être… vivant.

Lorsque le phénomène est enfin admis de tous, les deux Guildarans sont contraints de distribuer quelques taloches aux Démons craintifs qui sont pris d’une véritable crise d’hystérie en constatant que la brume qu’ils viennent de traverser quelques secondes plus tôt a laissé la place à un enchevêtrement de ruelles sombres qui s’étendent à perte de vue. Mélanie Kirby, pour sa part, reste complètement fascinée :

- C’est comme un rêve mais en vrai ! Y a des trucs… puis ils ne sont plus là. Je me demande si on voit la même chose ?
- Il semblerait que non, rétorque le Paladin de Lumière.
- Whhhaaaaaa !!! hurle le Démon Ravage en faisant sursauter tout le monde.
- Whaaaaaaaa !!! l’imite Tic le Glubs, ses yeux globuleux exorbités.
- Que se passe t’il ? s’inquiète Roxy.
- Un puit de crânes !!! glapit son parasite, le regard fou en désignant ce qui ressemble à une sorte d’écurie incongrue pour Mélanie. Là !!! précise la petite créature en agitant son doigt avant de se le coller dans le bec en murmurant, calmé : Ah ben il est où ?!
- Et toi, Tic ? Que vois tu ? demande la jeune fille avec intérêt.
- Heu rien… Mais il m’a fait peur à brailler comme ça !!! s’excuse l’apostrophé.
- Voilà qui nous promet un périple joyeux ! se renfrogne le Chevalier Noir en coulant un œillade meurtrière aux deux Tentateurs hébétés.
- Et il y a des gens alors ? reprend Mélanie.
- Incontestablement ! confirme Guildaran le Juste. Quoi que le terme de « gens » ne soit pas idéalement adapté mais nous y reviendrons. A ce propos, ces – appelons les Identités ou Entités selon leur origine  - semblent d’ailleurs être les seules à conserver une cohérence commune contrairement à l’environnement. Bien que je ne sois pas certain que nous les percevions de la même façon, leur nature est identique pour mon Sombre compagnon et moi.
- Comment ça ?
- Si le Juste appréhende une Identité comme potentiellement menaçante, précise le Paladin d’ébène, il en est de même pour moi. C’est intéressant à plus d’un titre car jusqu’ici nos sentiments demeuraient radicalement opposés. Cet endroit est à l’évidence régi par un Force Supérieure qui estompe nos penchants radicaux. L’Entité que nous allons rencontrer – Douceur – est aussi amicale aux yeux de mon frère qu’aux miens ce qui est une nouveauté indéniable.
- Tu es moins… mauvais et ton frère moins pur ? s’étonne la Skull.
- En quelques sortes ! s’amuse le double négatif. Mais ne te méprends pas : un Mal profond habite cet endroit. Je le sens au plus profond de mon être. Tout comme ces deux crétins démoniaques dont les tremblements agaçants traduisent le ressenti apeuré…
- Oui !!! confirme Ravage en accrochant le bras de Mélanie Kirby. Il y a des… choses ici ! Des Choses affreuses ! Pire que chez nous ! Et très puissantes !!! Nous sommes liés tous les deux. Il faut que tu me défendes hein ! Depuis le temps, on est un peu de la même famille, tu me dois bien ça !!!
- Lâche moi, pourriture ! gronde la gosse en repoussant le Parasite terrifié. Vu le mal que tu as fait à ma famille, je ne te dois…
- Le Mal ? se rebiffe la créature. Tu m’as l’air d’avoir une vision bien erronée de mes relations avec les Kirby, ma petite fille ! Autant avec ton frangin, je ne nie pas avoir été parfois un peu… taquin…
- Taquin ? Ordure !!! Tu as forcé Samuel à tuer nos parents !!!
- Mais c’est faux enfin ! Sam a utilisé mes pouvoirs pour les éliminer, c’est vrai, mais je ne l’aurai jamais contraint à une chose pareil ! Ils étaient mes meilleurs alliés !

Avant que Mélanie, profondément déboussolée par l’accent de sincérité du Démon, ne puisse demander des éclaircissement, la curieuse bonne femme chauve toute en rondeur surgit de nulle part et les fait sursauter :

- Bienvenue au Cœur, Voyageurs ! Messires les Guildaran, enchantée de vous revoir…
- Dame Douceur… la saluent d’un même geste élégant les deux Paladins.
- Coucou ! lance joyeusement Roxy qui trouve la nouvelle venue apaisante et agréable.
- Qui c’est la boule de billard ? demande Ravage à Tic le Glups sans grande discrétion.
- Kes’j’en sais ? ricane l’apostrophé. Une pub sur pattes de chez Gillete, p’t’être…
- Hin hin hin ! ricanent les deux Démons avant de couiner car ils viennent de prendre une double mornifle sur le groin.
- Vous devez être la Juste ? s’enquiert la femme en regardant la jeune Skull.
- Je suis Mélanie Kirby, madame. Pour le reste…
- Beaucoup de choses reposent sur vos frêles épaules, belle enfant ! La survie du Corps, du Cœur, des Natifs et des Identités mais aussi celle de votre Monde par corrélation. Nemo vient d’initier la révolte et nous n’avons plus beaucoup de temps avant que Social et ses séides ne contre-attaquent.
- Heu… pardon mais je comprends pas bien ce que vous racontez là, madame… s’excuse la gosse.

Une minuscule asiatique sans âge avec un sourire immense qui donne envie de l’imiter apparaît à coté de Douceur sans crier gare et lance d’une voix fluette :

- Vous êtes prêts ? On a un créneau là ! On fonce chez Nemo avant de provoquer le sauvetage de Fleur et l’insurrection générale !!!
- Quelqu’un pourrait il nous expliquer ? souffle timidement Roxy en regardant tout le monde. A moins que je ne sois la seule à patauger dans la choucroute… ?!
- J’avoue que je comprends rien non plus… confesse Ravage.
- C’est un signe rassurant ! raille le Paladin Noir en posant un regard cynique sur le démon. Notez, Mesdames, que vos sibyllines paroles mériteraient un éclaircissement. Certains d’entre-nous ont beau avoir une relative connaissance de votre Monde, vos propos nous plongent dans une grande perplexité.
- Pas le temps ! jette la Sourieuse. Ca ne va déjà pas être une mince affaire de rallier le Panthéon alors mettons nous en route.
- Vous pourriez nous expliquer chemin faisant… tente Ravage en rattrapant le groupe qui s’éloigne.
- Oui je pourrai, acquiesce l’asiatique toujours aimable.
- Et ? encourage le Démon.
- Et rien. Nemo vous éclairera. Ici, c’est trop risqué : les murs ont des oreilles !
- Je suis sur qu’il leur arrive même d’avoir un trou de balle à vos murs tout bizarres sans dec’ ! ricane Ravage. Alors des oreilles, pourquoi pas !

- Avec du poil autours… croit bon de préciser Tic ce qui a pour résultat de faire glousser subtilement son démoniaque compagnon.
- A vrai dire, je faisais référence aux Parfaits, facétieux compagnons, précise Madame Sourire en faisant un clin d’œil au Démon.
- Heu dites… grommelle la saleté cornue. Vous pourriez pas arrêter d’avoir tout le temps l’air contente ? Ca me fout les boules franchement…
- Et c’est quoi ces Parfaits ? intervient Roxy.
- Les Parfaits forment la Caste des Natifs qui reflètent toutes les facettes mineures de Nemo, notre Identité Maîtresse, réponds Douceur. En simplifiant, les Natifs sont les sentiments et pensées qui composaient Nemo à l’origine. On les distingue des Identités qui viennent de l’extérieur et ont amené avec elles leurs propres Natifs. Monsieur Social par exemple est une Identité – une des plus puissantes qui soit – et il est parvenu à force de rouerie à s’imposer jusqu’à menacer l’intégrité et l’omnipotence de Nemo lui même. C’est plus clair ?
- Franchement non… s’excuse la jeune fille.
- Nemo vous expliquera bien mieux que je ne le pourrai. Pour le moment, sachez seulement que nous sommes dans une zone – la périphérie du Cœur – qui est  régie par les Parfaits. Ce sont des Natifs, pas des Identités. Certains d’entre eux ne sont que des souvenirs suffisamment intense pour avoir gagné le droit d’exister, d’autres peuvent être une pulsion très forte ou une grande interrogation. Ils représentent un bouillonnement d’énergies mais n’ont pas de réelle cohésion et c’est tout le problème car Monsieur Social a intrigué jusqu’à ce que les Parfaits se retrouvent sous la coupe de l’un de ses infects compagnons, le très retors Maître Wan. Depuis, les Parfaits sont cantonnés à la surveillance du Cœur. Ca laisse le champ libre à Social pour contrôler les agissements de notre Corps physique en s’attirant les bonnes grâces d’autres Identités maintenant qu’il ne permet plus aux Natifs d’exercer leur rôle de régulation.
- C’est pour ça que le Monsieur Social qu’on connaît est méchant ?
- C’est une des raisons, oui. Seules les Identités ayant reçu l’aval de Social sont autorisées à franchir les passerelles pour influer sur le Corps. Les Natifs – surtout les Positifs comme Douceur et moi même - sommes obligés de rester au sein du Cœur. Quand ils ne sont pas carrément emprisonnés comme dans le cas de Fleur qui s’était ouvertement rebellée contre ses décisions.
- Cette fameuse Fleur représente le nez du Corps ? Genre les senteurs sympas ? propose Mélanie avec candeur.
- Non ! intervient Douceur avec amusement. Les Natifs qui composent les ressentis physiques forment un… famille à part. Ils sont terriblement puissants et en relation symbiotique avec la plupart des autres Natifs mais demeurent très primaires et peu à même de prendre position dans la guerre larvée qui oppose Nemo à Social. Pour en revenir à Fleur, elle est en quelques sortes ma responsable. La chef de file des Natifs qui composent ce que d’aucuns qualifieraient de « part féminine » chez Nemo. Nos sœurs sont Compassion, Ecoute, Empathie ou encore Mansuétude et Pardon pour citer les plus connues.
- Vous êtes des sentiments…
- En quelques sortes oui. Bien que nous soyons autrement plus complexes que nos dénominations simplifiées veulent bien le laisser entendre…  
- Et ces… Parfaits que nous risquons de devoir affronter sont des souvenirs et des pensées ?

La question s’avère prophétique. Le petit groupe vient de franchir une haute arcade de cristal donnant dans une large pièce configurée comme une improbable salle de bal typique de la Renaissance italienne lorsque des formes étranges commencent à se former.

- Ah mais quelle sale habitude de tous se pointer comme ça sans prévenir !!! s’indigne Ravage.
- Derrière moi ! ordonne la petite asiatique qui ne sourit plus du tout.

Les apparitions prennent corps et révèlent une douzaine de personnages des deux sexes. Dire qu’ils n’ont pas l’air menaçants relève de l’euphémisme. D’un âge indéterminable, engoncés dans des costumes et tailleurs stricts aux couleurs neutres, ils affichent des visages quelconques, des coiffures sages et sans relief et une attitude dénuée de toute expressivité. 

- C’est quoi ces zombis ?! glousse Ravage, visiblement soulagé. L’amical des parents des petits chanteurs à la croix de fer ?
- La croix de bois, andouille… corrige Tic le Glups. La croix de fer, c’est les 5ème, blaireau !!! La croix de bois c’est les cathos !
- Croix d’bois, crois d’fer… Rhalala… S’toi la croix, cornes de bouc !
- La jeune fille vient avec nous ! interrompt l’une des apparitions en désignant Mélanie.
- Voyez-vous ça… sourit à nouveau l’Asiatique en regardant sa camarade tondue qui affiche aussi une lueur d’amusement savoureuse.
- Ne compliquez pas les choses, Madame Sourire. Si vous usez de vos pouvoirs hors du Panthéon, vous ou Douceur, Monsieur Social en sera avisé et votre amie Fleur en subira les conséquences.
- je ne suis pas sans l’ignorer, merci… A ce propos, je suis très déçue de voir que la Caste des Parfaits ne s’est pas ralliée à Nemo. Soutenir Social n’aboutira à terme qu’à votre disparition. Vous représentez le passé et les notions non exacerbées de Nemo. Vous ne survivrez pas à l’avènement de ce malade mental de Social et de sa clique. La défaite de Némo sera aussi la votre.
- Nous n’avons pas encore la possibilité de nous engager dans ce conflit à venir. Pas tant que nous n’aurons pas été en mesure d’en estimer la dangerosité avec certitude.
- Votre existence même – plus encore que le but des notions que vous représentez – vous rendent incapables d’une telle décisions !
- Nous verrons. Et attendant que la Caste ne soit parvenue à une conclusion, nous observons une neutralité prudente. Nous adapterons notre comportement en fonction des évènements.
- Sottises !!! Il sera trop tard ! C’est maintenant que…
- Possible mais pour le moment, donnez-nous la jeune fille.
- Vous savez que ça n’est pas acceptable… Nemo est allé trop loin et la petite est la clef du succès de notre entreprise.
- Je le sais. Comme vous savez que tant que les Parfaits ne sont pas alignés, ils continuent à assurer la sécurité de la périphérie du Cœur. Vos… invités doivent être présentés devant Maître Wan ainsi que Nemo l’a ordonné quand il l’a déclaré responsable des Parfaits. 
- Nemo n’a jamais mis ce taré à votre tête enfin… Vous savez bien que c’est Social qui…
- Madame Sourire, dit la femme en tailleur d’un ton peiné, discuter avec cette entité est inutile. Comprenez que même si nous le souhaitions, nous n’avons pas la capacité d’être… convaincues !
- J’aurai essayé…
- Cela sous-entend il que vous vous rendez à la raison et allez nous laisser emmener la jeune fille ?
- J’ai bien peur que non, Parfaite.

Madame Sourire regarde ses compagnons et lance comme à regret :

- Douceur et moi n’allons vous être d’aucun secours, mes amis… La seule chose que nous soyons en mesure de faire est de figer cette réalité pour les empêcher de s’échapper et d’altérer le décors. Mais pas longtemps… Neutralisez les ! Tous ! Si une seul s’échappe et trouve le moyen de prévenir Wan, nous sommes morts !!! Une douzaine de Parfaits… ça reste jouable !
- La Caste avait prévu votre réaction émotionnelle puérile, Madame Sourire, rétorque la femme en tailleur sans ébaucher un mouvement. Nous craignions que vous ne bloquiez cette partie du Cœur pour vous livrer à une pathétique et désespérée démonstration de violence. C’est pourquoi nous avions préparés quelques renforts. Au cas où…

Huit portes identiques percent les abords de la salle de bal. Simultanément, elles s’ouvrent à la volée et permettent à une cinquantaine de Parfaits de renforcer les Identités présentes et d’encercler le petit groupe.

- Aïe… grimace Douceur. Allez y mollo s’il vous plait sinon Nemo va être furieux de perdre autant de souvenirs et d’idée fumantes d’un coup, c’est certain…
- Ils ne sont pas sapés pour une Valse ou un Tango ceux là… grince Ravage à qui l’imminence  du conflit à venir redonne curieusement gouaille et courage. Bon… On va pas se plaindre non plus, ils n’ont pas d’armes et à mains nues, je vais les…
- Je savais que tu parlais trop, tête de Gob !!! gémit Tic le Glups.

Les hommes et les femmes bien propres sur eux se mettent à changer. Certains fusionnent entièrement pour donner d’incroyables créatures aux reflets métalliques et bardées d’armes aussi étranges que menaçantes. D’autres voient leurs costumes s’évanouir au profit de sobres armures dont le manque de fantaisie ne parvient pas à altérer l’évidente efficacité. Au final, cinq incroyables créatures colossales flanquées d’une quinzaine de Parfaits « blindés » font face aux compagnons impressionnés.

- Une dernière fois : laissez nous emmener l’enfant auprès de Maître Wan !!! lance la voix qui s’est exprimé pour le groupe jusqu’ici et qui émane maintenant d’une sorte d’énorme bestiole simiesque dépassant les cinq mètres de haut agitant ses membres multiples.
-ATTENDEZ ! hurle Roxy alors que ses compagnons et les Parfaits s’apprêtent à se précipiter les uns sur les autres.

Elle s’avance – l’air las et vaincu - vers la plus grande des créatures qui fait signe à ses compagnons de refluer.

- Ne leur faîtes pas de mal, commence la gamine, et je vous suivrai sans résister.
- Dame Mélanie… supplie Guildaran le Preux.
- Laisse la faire enfin ! murmure Ravage.
- Lâche immonde ! crache le Paladin. Tu préfères sacrifier notre amie que de risquer de prendre un mauvais coup sur ton faciès de félon !!!
- Paaaaaas du tout ! se marre le Démon au moment ou Mélanie Kirby saute sur ce qu’elle a visiblement identifié comme étant la « tête principale » du monstre composite avant de se déchaîner dessus avec une sauvagerie démentielle. 
- Quelle fourberie inacceptable !!! s’étrangle le Guildaran de Lumière. Les Parfaits parlementaient ! Quelle honte !
- Dieux… Quelle bougresse surprenante ! rugit d’admiration le Guildaran Sombre en chargeant, traînant dans son sillage son double scandalisé par une telle attitude de la part d’une Juste.
- Et t’as encore rien vu, mon pote… exulte Ravage en déchaînant ses noirs pouvoirs sur les Parfaits décontenancés. Un Sorcier Tsoo est plus fair play que cette vipère, mon pauvre tarin – enfin celui de son frangin - peut en témoigner !

Tranquillement à l’écart comme si ce spectacle d’une brutalité rare se limitait à un paisible colloque fraternel, Douceur passe sa main boudinée sur son crâne glabre et jette sobrement en voyant la Skull réduire une seconde tête grondante de rage en charpie :

- Ca n’est pas l’image que je me faisais vraiment de l’Elue dépeinte par Nemo…
- Ouch ! glapit Madame Sourire en fermant les yeux lorsque la volée de coups de coude assénés par la gosse fait exploser la bouche garnie de crocs sur laquelle elle s’acharne. Moi non plus pour être tout à fait honnête.

De leur coté, les Paladins laminent les Parfaits incapables de résister à leur talent conjugué. Deux des Léviathans recomposés et pas moins d’une demi-douzaine de Parfaits tentent de les atteindre mais la complémentarité des Frères ennemis est telle que projectiles et lames mortelles ne rencontrent que les massifs boucliers qui virevoltent comme s’ils ne pesaient rien. Par contre, chaque frappe portée par les Lames des Chevaliers fait mouche. En bons opportunistes prudents, Tic et Ravage exercent leurs démoniaques talents sur les blessés et les indécis qu’ils achèvent sans merci malgré les gémissements horrifiés de Douceur et Sourire. Aussi rapidement qu’il a commencé, l’affrontement s’achève sur un ultime coup de pied retourné de la virevoltante Roxy qui propulse à dix mètres et dans un craquement définitif le dernier Parfait encore debout.  

- Envolés les souvenirs ! s’époussette nonchalamment la gosse en revenant vers les Natives sous le choc. On bouge ?
- On bouge… se dépêche de confirmer Douceur en tentant d’arrêter de poser son regard sur les Parfaits en miettes.
- Oui, oui ! confirme Madame Sourire livide en faisant apparaître dans le mur le plus proche un escalier tarabiscoté qui s’enfonce dans les profondeurs obscures.
- Dame Mélanie, commence Guildaran, certaines façons de faire ne sont pas…
- …dignes d’une Juste ! achève la gosse en lui tirant la langue et en louchant scandaleusement. On va le savoir ! Maintenant tu fais ton taf’et je ferai le miens, ok ? J’ai peut être rien compris aux histoires des deux nanas bizarres concernant tous les lascars étranges qui grouillent dans la tronche de Social comme des Paragoniens dans le métro aux heures de pointe mais y a un truc qui me rassure…
- Le fait que la Justice et le Droit nous guident ! propose le Paladin du Bien avec espoir.
- Nan ! Le fait que quand je cogne ici, ça explose encore mieux qu’à la maison !!! Rhaaaa j’suis en pleine forme ! Magnons d’aller voir ce Nemo et de botter le derrière de Social !
- Soyons discrets alors car avec vos méthodes pour le moins radicales, je crains que notre bon Nemo ne goûte pas vraiment de se voir amputer ainsi de ses souvenirs et sensations aussi mineurs soient ils, ma chère enfant…

Le petit groupe se presse dans le sombre boyau et entame la descente. Lorsque le sol sous leurs pieds est enfin redevenu plat, l’escalier disparaît et ils débouchent dans une salle lugubre plongée dans une pénombre partielle des plus angoissante. A peine la lourde porte franchie, elle se referme dans un claquement de tombeau et une voix sifflante aux intonations exotiques retentit :

- On peut dire que vous m’aurez fait courir, mesdames !!! Très habile de votre part d’emprunter les niveaux oubliés. Vraiment.
- Maître Wan… s’étrangle Douceur.

L’inquiétant asiatique au faciès insondable sort de l’ombre flanqué d’une horde grouillante de Parfaits inexpressifs déjà « assemblés » pour la bataille.

- Je suppose que vous et votre copine allez une fois de plus rester sur vos gros culs pendant que nous distribuerons les gnons ? taquine Roxy.
- Disons que nous allons…
- …« Masquer notre présence et figer la réalité »… termine Mélanie en constatant avec joie que Douceur – qui commence à lui courir un poil sur le haricot – rosit savoureusement de colère. Cible prioritaire ? demande la gamine visiblement pas du tout effrayée.
- Wan, répond Madame Sourire. Mais il est particulièrement redoutable, jeune fille. Même avec vos impressionnantes dispositions, je ne suis pas certaine que…

Elle s’interrompt, piquée à son tour de constater que Mélanie Kirby laisse échapper un gloussement amusé tout en adoptant une position de combat.

- Je vous assure qu’il n’y a vraiment rien de drôle et que vous devriez éviter de sous-estimer votre adversaire car…
- Je ne sous-estime personne ! lâche la gosse agitée par un nouveau ricanement. Je me dis simplement que si on arrive à vaincre ce nain jaune et sa clique, votre pote Némo n’aura même plus assez de souvenirs pour se rappeler comment faire pipi.
       

Prochainement : Kali