Chapitre quatorze : Nathan

- Les premiers rapports en provenance des autres Plans confirment le constat initial de la Division Psy : les Limbes sont en effervescence et ça ne laisse rien présager de bon !
- Si tu espères que ton aide précieuse va me calmer, c’est que tu es encore plus aveugle que je ne le pensais, Nathan O’Neill ! rugit la grande blonde en frappant le bureau du plat de la main. COMMENT AS TU OSE ME FAIRE UN COUP PAREIL ???
- Il en allait de la survie de ces deux personnes et j’ai pensé que…
- Non ! Faux ! Tu n’as pas pensé sinon tu n’aurais jamais fait ça ! Mais enfin Nathan, tu te targues d’être un homme réfléchi et factuel et voilà que tu…
- Justement ! s’emporte l’infirme. Il est temps que je suive moi aussi ce que mon cœur me dit de faire. A toujours tout vouloir contrôler, qu’ai-je réussi finalement ? J’ai causé la mort de mes meilleurs amis et perdu la femme que j’aime !

La directrice de Hero Corps blêmit devant cet aveu passionné qu’elle n’aurait jamais attendu chez un homme aussi froidement réservé que le Contrôleur. Elle serre le poing, menace le perturbateur en silence, jette un regard glacial et va pour ajouter quelque chose mais tombe dans son fauteuil comme une masse, et soupire :

- Nathan… Tu es probablement la personne la plus impossible qui soit. Si c’était une déclaration…
- S’en est une, murmure l’aveugle peu habitué à ce type d’épanchement et rouge comme une tomate.
- …ça n’est ni l’endroit ni le moment ! poursuit Miss Oméga sur un ton qui dément ses propos.

Le reniflement peu discret fait se dresser la Blonde comme un ressort en titane. Miraculeusement tassé dans l’encadrement de la porte, Montagne essuie une larme sur sa grosse joue à l’instant ou Sabra arrive, le pousse pour passer, force en geignant et lui demande :

- Ben qu’est ce que t’as, grand ? Une poussière dans ton gros œil glauque où ton ongle incarné qui te chatouille dans tes pompes de combat neuves ?
- Nathan vient de dire à Catherine qu’il l’aimait. Déjà que dans les films ça me fait chialer alors t’imagine bien que là…
- Rhhhooo sans dec’ ?! s’excite la tueuse masquée.
- DITES DONC !!! hurle la blonde devenue de la même couleur que son soupirant. Ca vous ferait rien de frapper avant d’entrer ?!
- La porte était ouverte… tente Louis La Salle, péteux.
- Et bien elle n’aurait pas dû l’être !!! assène la directrice avec une mauvaise foi qui provoque un début d’étouffement scandalisé chez le Colosse. Officier Sabra !!! Au lieu de vous inquiéter des possibles traumatismes pédicuriens de ce balourd malpoli, j’aimerai le rapport sur la mobilisation.
- Yep, chef ! se marre la Scrapper pas du tout déstabilisée. Je sors, je pousse Louis, je referme la porte et je frappe avant ?
- Sabra… gronde Miss Oméga maintenant violette.
- Ok, ok… je fais le bilan du pas de la porte ou j’entre en évitant les flèches des Cupidons ? C’est qu’ils sont un paquet et même avec mes pouvoirs…

Se retournant pour masquer un sourire gênant, Catherine Thorgal signifie d’un geste de la main à ses deux emmerdeurs préférés d’entrer. Deux respirations profondes plus tard et son flegme cassant restauré, elle demande :

- Alors ?
- Toutes les unités disponibles sont sur le pied de Guerre et les réservistes sont sur le chemin. Dans deux heures, tout ce que HC compte de Héros valides sera opérationnel.
- Les Super-groupes indépendants ?
- Alertés. Tous sont informés et nous pouvons dors et déjà compter sur leur soutien. A ce propos, j’en ai profité pour étendre la communication aux entités non-affiliés…
- Non mais qu’est ce qui ne va pas avec vous en ce moment, Sabra ? Vous menacez nos forces de sécurité pour défendre un criminel, faîtes preuve à l’égard de la hiérarchie d’un cynisme très agaçant, autorisez les délires de monsieur O’Neill sur une jeune femme mise sous votre responsabilité et maintenant vous rameutez des supposés Héros hautement suspects sans mon aval ?! Qui vous dit que ces gens ne se retourneront pas contre nous à l’heure fatidique, pauvre innocente ?
- Madame, je connais la plupart d’entre eux ! Ok, ils ne suivent pas les mêmes règles que Hero Corps…
- Ces furieux ne suivent aucunes règles !!!
- …mais Paragon est aussi leur ville, Madame.
- Nous pouvions gérer cette urgence sans leur concours ! s’entête Lady Oméga.
- Je… les ai conviés à la réunion tactique qui aura lieu dans trente minutes conformément à votre demande.
- Vous les avez invités au briefing général ??? Mais enfin, Sabra !!! Non seulement vous n’aviez pas mon autorisation mais surtout c’est complètement prématuré !
- Pas depuis que j’ai lu le rapport de Louis concernant l’opposition.
- Ah parce que vous avez eu la primeur du rapport de Monsieur Montagne ? grince la Blonde à la limite de la suffocation. Fort bien… Je vois… Mon chez La Salle, seriez-vous assez aimable pour arrêter de remonter les poids stupidement afin de m’éclairer à mon tour ou serait ce trop vous demander ?
- Pas de soucis, Cat ! sourit le monstrueux Héros.
- Lady Oméga !!! hurle la blonde toute échevelée provoquant un sursaut général. Il n’y a plus de Cat, de Catherine, de copine… il n’y a plus que Lady Oméga, Directrice en chef des forces HC dans cette ville et je VEUX qu’on m’obéisse sinon je fais un malheur !!! 
- On obéit, on obéit, Madame !!! se marre Sabra sous son masque.
- Oh ça oui on obéit, patronne ! ne se marre pas du tout Montagne.
- Louis. Rapport ! Hop !
- Bon ben les informations des autres organisations recoupent les nôtres et ils n’ont pour la plupart finalement pas été très surpris. La soudaine disparition générale des CoT et la demande de trêve Rikti les avait confortés dans la même conclusion que nous : un sale truc se prépare et c’est imminent.
- Outre les CoT et les Riktis, que disent nos agents de terrain ?
- L’effervescence Crey que nous avions noté depuis deux mois s’est arrêtée comme par magie la nuit dernière ce qui rend la Corporation hautement suspecte. La baronne et sa bande de terreurs ne sont pas des adeptes du profil bas et ce brusque revirement ne peut signifier chez eux qu’un mauvais coup à venir. De là à penser qu’ils sont impliqués dans cette histoire d’invasion…
- Mon Dieu… Sans même mesurer le péril représenté par ces Démons et dont nous ignorons tout, nous risquerions donc d’être confrontés à une coalition qui pourrait regrouper trois des plus grandes menaces qui pèsent sur Paragon.  
- Raison pour laquelle j’ai cru bon de ratisser large niveau renforts, Madame… susurre sournoisement la Scrap masquée.
- Sabra, vous me cherchez…
- Non Madame.
- Si.
- NON !

- Dîtes donc !!! C’est moi le chef et si je dis que vous me cherchez, vous me cherchez un point c’est tout !!!
- C’est vrai quoi, tu la cherches… croit bon d’intervenir La Salle.
- LA FERME, LOUIS ! menace Catherine Thorgal.
- Bien fait, gros vendu… ricane Sabra.
- Pfffff c’est tout le temps moi qu’on gronde… boude Montagne.
- Quelles sont nos forces exactes ? demande Nathan O’Neill qui s’est bien amusé mais sait quand s’arrêter.
- Effectifs, Officier Sabra ? coupe Lady Oméga rapidement avant que ce satané aveugle ne lui pique la direction des opérations.
- Les cent vingt Officiers et Vétérans réguliers de la HC de Paragon plus les dix réservistes auxquels sont venus s’ajouter trois cent Héros envoyés par les autres antennes que nous avons sollicités.
- Combien d’élèves-cadets ? 
- Quinze. Mais ces gosses ne maîtrisent pas encore leurs pouvoirs et n’ont jamais été mis en situation de combat réel, Madame.
- Sabra, je sais l’attachement que vous portez à vos protégés en tant qu’Officier Instructeur. Je n’engagerai les Cadets qu’en cas d’absolue nécessité mais je dois savoir de quelles renforts potentiels nous pouvons disposer.
- Je comprends.
- Concernant les indépendants ?
- Nous pouvons compter sur un peu moins de quatre cents Héros. Vigilants compris.
- Vigi… Rhaaaaaaa ! s’étouffe la Blonde. Bon… Quelles sont les estimations des effectifs ennemis.
- Si nous admettons que les CoT, les Riktis et les Creys se sont alliés ?
- Oui.
- Les CoT peuvent rassembler environs deux cents Sorciers Supérieurs, le double d’Initiés et cinq milles Séides et sympathisants. Concernant les créatures démoniaques diverses qu’ils sont en mesure d’invoquer le cas échéant par contre…
- Au moins autant que les mages de combat si on se réfère à notre expérience, ajoute O’Neill. Ca représenterait entre deux et trois cent Démons. N’oublions pas cependant que leurs créatures surnaturelles perdent de leur puissance à mesure qu’elles s’éloignent de leur point d’incantation.
- Ce qui n’est pas le cas des Creys par contre, monsieur O’Neill, reprend Sabra. Ils disposent de six unités cyborgs d’élite de cinquante membres chacune et la milice privée est estimée à au moins six mille hommes.
- Il s’agit là de l’effectif de la Crey enregistrée uniquement à Paragon, précise Loui la Salle. Même s’il s’agit de la plus grosse concentration Crey mondiale…
- Concernant les Riktis ? demande Catherine Thorgal, blême.
- Ces saletés d’extra-terrestre sont notre plus gros problème… Selon le renseignement militaire, ils disposeraient encore d’au moins quatre divisions blindées et du double de divisions légères sans compter les unités tactiques, les éventuels robots de combat et autres familiers mineurs.
- En nombre compréhensibles ?
- Douze mille soldats surarmés et surentraînés minimum. Et ça n’inclus pas non plus les éventuelles Hordes Losts qu’ils auraient infectées… jette Sabra, glacial.
- Considérant que l’activité criminelle commise par les Hellions, FreakShows, 5ème Colonne et autres ne disparaîtra par le temps que nous combattions cette supposée coalition si tant est que nous en soyons même capables, je crois pouvoir dire que nous sommes dans un sacré caca ! se lâche Lady Oméga.
- C’est un euphémisme, acquiesce Nathan. Au vu de forces décrites, dans une bataille rangée nous serions probablement vaincus. J’attire pourtant votre attention sur un point crucial : il ne s’agit que de chiffres. Et nous parlons d’un complot qui réunirait des adversaires de toujours ! Jamais la Comtesse Crey n’accepterait de pactiser avec le Baron Zoria sans une motivation particulière ! Sans parler des Riktis et de la haine absolue qu’ils vouent à notre race. N’oubliez pas non plus la paranoïa de l’ennemi : Crey a besoin de ses milices pour garder ses site tout comme les CoT ont besoin des Séides pour protéger leurs temples. En outre, l’armée maintient la pression sur les Riktis et je ne les vois pas risquer toutes leurs divisions dans cette opération.
- Que veux tu dire exactement, Nathan ? intervient Lady Oméga.
- Je veux simplement dire que des ennemis de toujours poursuivant finalement le même but ultime ne vont pas s’affaiblir dans un conflit qu’ils ne sont malgré tout pas certains de gagner et qui les laisserait affaibli et à la merci des autres groupes criminels non engagés. Qu’ils soient impliqué, certes ! Mais ils ne vont pas lancer toutes leurs forces dans une bataille aussi coûteuse. Je pense que la menace est ailleurs. Je pense qu’elle provient du seul facteur que nous avons été incapables d’estimer jusqu’ici : ces Démons dont Ravage nous a appris l’existence. 
- Quatre Démons, même nantis de pouvoirs terrifiants, ne représentent par une menace pour Paragon et encore moins pour la planète comme l’a laissé entendre Ravage.
- Quatre Démons non. Mais qu’en est il de ce Monstre du Placard ?
- C’est une légende…
- Admettons. Alors parlons dans ce cas non pas d’un quatuor de Démons mais de milliers ? La créature Ravage a parlé d’une invasion. Hors les ennemis que nous avons jusqu’ici identifiés sont très malheureusement pour nous déjà bien présents ! J’ajoute que l’activité psychique recensée par la Cellule Psy et confirmée par Kali dans les Limbes m’inquiète à ce titre au plus haut point !
- Les Démons ne peuvent intervenir sur notre Plan qu’en utilisant une enveloppe humaine ! Tu me l’as confirmée.
- Et si les CoT ou les Creys acceptaient d’être parasités par les Démons ? propose Louis La Salle.
- Aucune chance. Ca reviendrait à mettre leurs organisations entre les mains des puissances démoniaques. Ni la Comtesse ni le Baron n’accepteraient d’être ainsi soumis.
- Fort bien, O’Neill. Où nous mènent donc tes réflexions dans ce cas ?
- Je pense que nous ne devons pas bouger avant de savoir avec certitude d’où provient la vraie menace. Comptons sur Mélanie pour remonter la trace des Démons grâce au lien particulier qui les unit en espérant qu’ils nous apprendront ce qui se trame avant qu’il ne soit trop tard. Et cette question doit être traitée avec discrétion pour éviter que l’ennemi ne se doute que nous nous préparons à les contrer et ne renforce son dispositif ou l’accélère. Un groupe restreint conduit par la jeune fille devrait…
- Mélanie… Parlons en… Rhoooo O’Neill quand je pense à ce que tu as osé…
- Tu m’étriperas lorsque cette histoire sera terminée, Catherine, sourit l’aveugle.
- Compte sur moi ! En attendant, je déploie quand même nos unités sur les points stratégiques pour parer à toute surprise. Sabra, vous m’assisterez durant le briefing tactique puisque vous y avez convié vos… amis ! Ensuite, vous resterez avec les cadets et serez en charge de coordonner du QG les différentes forces d’intervention.
- Mais Madame je…
- Plus un mot ! Vous êtes probablement une des plus grandes Scrappers au monde mais je me passerai de votre concours jusqu’à ce que vous ayez à nouveau appris à vous comporter en Officier de la HC. Montagne, tu accompagnes la gosse et cette tête de bois de Moumoumac puisqu’il se refuse à la quitter.
- Je vais avec eux, déclare Nathan O’Neill.
- Nathan je te préviens : il ne s’agit que d’une mission de renseignement. Pas d’héroïsme stupide qui mettrait en péril la vie de la gamine, j’espère que c’est clair.
- Tu me connais… taquine l’aveugle.
- T’inquiète, je le surveille, Cat ! ajoute Louis la Salle, rassurant.
- Partez avant que ma raison ne prenne le dessus et ne finisse par me convaincre que je suis en train de commettre la plus grosse erreur de ma vie ! gémit Lady Oméga.

Chapitre quinze : Kali

Jamais la pression n’a autant menacé la santé mentale de l’ascète. Epuisé pour maintenir sa concentration et continuer à trimballer la grande carcasse musclée de Ravage sanglée sur ses minces épaules, il prend appuie une nouvelle fois sur l’espèce de roche volcanique constituant l’escalier monumentale descendant aux plus profond du royaume infernal. Le crépitement d’énergie le surprend et il ne peut empêcher les premières pointes de percer sa peau douloureusement. Il se rapproche de la source. Ces alertes vont devenir de plus en plus insoutenables. D’un effort de volonté, il fait refluer la colère et la haine et les épines disparaissent dans un glissement humide sans laisser de trace.
Dieux que ça fait mal !
Déjà qu’à Paragon, la souffrance est terrible mais ici…
Sans le bandeau Psy fournit par les techniciens HC, il serait déjà transformé en boule de souffrance garnie de pointes organiques se traînant à terre misérablement. Pour le moment, la barrière mentale tient ! Mais pour combien de temps ? En outre, Kali sait que la protection – si elle a le mérite de le préserver – rend son Karma diffus. C’est une bonne chose pour éviter les ennuis mais un réel problème pour signifier à ses cibles sa présence. Sa parfaite connaissance des Limbes l’autorise déjà à ne pas avoir à chercher en aveugle dans l’immensité de l’effroyable Univers démoniaque. Si Kirby a survécu si longtemps lors de ses séjours ici, il n’a pu le faire qu’en se mettant sous la protection de certaines des rares forces Blanches qui perdurent encore pareils à des Phares de Lumière dans la Nuit maléfique.
A sa façon, Kali les connaît toutes et tous pour les avoir au moins affrontés lorsqu’il était sous la domination de la Déesse infecte et cruelle qui le possédait. Grâce à certains d’entre eux, il avait pu combattre cet esclavage de l’esprit jusqu’à le contrôler enfin et parvenir à cet équilibre dangereux dans lequel il tente de survivre depuis. Sans le bandeau Psy, ces puissants amis l’auraient déjà reconnu mais seraient ils en mesure de lui apporter aide et protection avant qu’il ne tombe sous la coupe de Kali la Sombre ?
Trop risqué. Même un affrontement intérieur pourrait avoir des conséquences tragiques pour le corps qu’il transporte lorsque son propre corps le trahirait, déchiré entre son propriétaire légitime et la Divinité aux membres multiples qui en revendique la jouissance. Il va falloir continuer comme ça. Et se hâter. Une fois en bas des escaliers et le premier obstacle incontournable franchi, Kali pourra se laisser aller à la téléportation. Pour l’instant, l’escalier sinueux et plongé dans une épaisse brume sombre ne l’autorise pas. Les dents serrées à se briser, il reprend la descente.

L’immonde couche nuageuse enfin passée, il parvient en vue de Vered Mahar – la porte des Plaisirs – cette forteresse maudite gardant l’accès qu’il s’est choisi pour rallier les Limbes. C’est d’habitude l’endroit où vont transiter les jouisseurs et les pervers avant de rallier le cercle qui les hébergera le temps de leur pénitence. Son aspect est aussi trompeur que sa dangerosité est grande : revêtant l’apparence d’un palais paradisiaque aux courbes voluptueuses et aux couleurs chamarrées en total contraste avec son effrayant univers, Vered Mahar reste un des accès les plus redoutés par les Humains. Pourtant Kali l’a choisi en toute connaissance de cause malgré les suppliques de la Division Psy qui optait pour une approche radicale plus en accord avec les talents de combattant du Scrapper. L’Indien n’ignore pas à quel point l’utilisation de ses extraordinaires pouvoirs ici sera hautement aléatoire et reviendra à donner toujours un peu plus de prise à son immonde adversaire intérieure. Sa meilleure arme est sa volonté de fer forgée au prix de milliers de souffrances, pas les Ongles de Kali. Même si ça aide…

Aucune porte d’acier ne protège l’entrée, aucune sentinelle monstrueuse n’en garde l’accès. Tous sont les bienvenus à Vered Mahar. Mais le fait que même les habitants naturels des Limbes fuient ce lieu comme le feu de Gabriel en dit long sur la sournoise fausseté de l’apparente douceur apaisée qui s’en dégage. Il ne faut pourtant pas imaginer le Palais comme un lieu de prières – fussent elles démoniaques – ou un endroit dédié au recueillement et à la tranquille méditation car La Porte des Plaisirs est justement l’exact contraire. A peine le seuil franchit, Kali est submergé par le bruit et les odeurs. Tout ici est dédié à la fête et au plaisir les plus interdits. Une foule nombreuse et bigarrée s’affaire de partout, pareille à une joyeuse fourmilière. Les plus immondes créatures contrefaites côtoient les humaines les plus désirables qui soient, éphèbes, femmes à la gracieuse beauté impossible et virils colosses aux muscles saillants se croisent en échangeant des regards lascifs à peine voilés. Tout est possible à Vered Mahar. Aucun interdit, aucune contrainte, aucun tabou. Et c’est justement là que réside la très grande dangerosité de ce lieu honni car y pénétrer revient à ne plus jamais en sortir tant que les Démons des Cercles ne sont pas intervenus. Quel humain quitterait un Paradis – même factice - où ses désirs les plus secrets sont exaucés sans qu’il ne soit jugé ?

Et pourtant…
Le seul Homme depuis la création de Vered Mahar a avoir jamais survécu à sa traversée est à nouveau dans son enceinte alors qu’il n’était parvenu à s’en échapper que par miracle. Il sait combien le pari est risqué. Il connaît la puissance terrifiante de la Maîtresse des lieux et de ses terribles serviteurs pour les avoir affrontés. Il espère qu’il parviendra au but et que Lilith, Reine redoutée des Incubes et des Succubes, aura oublié son Karma ou, à défaut, sera occupée par une de ses légendaires orgies suffisamment longtemps pour qui sorte de son royaume. Alors il se hâte mais sans courir pour ne pas attirer les attentions. Les mets les plus rares lui sont proposés tandis qu’il poursuit sa route, déclinant poliment une énième proposition lubrique qu’il ne parvient à refuser qu’avec difficulté. Certains dans la masse grouillante s’étonnent de voir ainsi son compagnon transporté mais la magie de Vered Mahar est ainsi faite que la curiosité est vite oubliée lorsqu’on est occupé à satisfaire ses plus intimes pulsions. Nul n’est vraiment en mesure de comprendre à quel point Kali est tourmenté car il n’a jusqu’ici donné aucun signe de fléchissement. Mais en son fort intérieur, l’ascète est à la torture. Comme il serait facile d’abandonner maintenant cette carcasse encombrante pour s’abandonner enfin et jouir pleinement de tout ce qui lui a été jusqu’ici interdit. Aucun Démon ne viendrait jamais le chercher puisqu’il ne doit sa présence qu’à son seul fait. Même la pression de sa Noire Déesse a sensiblement refluée lorsqu’il a pénétré dans l’enceinte, affaiblie par les pouvoirs de la Maîtresse absolue de l’endroit. S’arrêter enfin… Vivre pour soit jusqu’à la fin des temps…

L’Indien vient d’hésiter maintenant qu’il est en vue de la sortie qui guidera ses pas dans les Limbes. Pourquoi sortir ? Dehors, il ne retrouvera que guerres et souffrances sans fin. Déposer le corps puis faire demi tour. Oui… Le plaisir infini pour l’éternité. Une partie de l’esprit de Kali sait qu’il a perdu la partie. Fébrilement, sa main droite attrape la sangle renforcée et la gauche va presser l’attache qui le libèrera enfin. Lorsque la voix la plus langoureuse qui soit parvient à ses oreilles, l’Indien arrête son geste :

- Kali… Comme c’est gentil de ta part de nous rendre une petite visite.

L’effet est celui d’une gifle. Paradoxalement, la merveilleuse Lilith ne saura jamais qu’elle vient de sauver celui qu’elle traque plus que tout pour avoir jadis échappé à son emprise sensuelle alors qu’il s’abandonnait enfin à son pouvoir. Dans la même seconde, l’Indien a activé l’attache qui le relit au corps de Kirby et il fait volte face tandis que la dépouille glisse à terre, tous ses sens retrouvés et adoptant une position de combat. Bien lui en prend car les deux magnifiques Succubes sont déjà sur lui. Sans sa réaction foudroyante, nul doute que les terrifiantes griffes que sa première adversaire pointait sur sa nuque découverte lui transperçait la moelle épinière. Hors la démone ne rencontre que le vide avant de prendre le coude du scrapper en pleine tempe. Sa compagne qui visait vicieusement des parties plus personnelles de son anatomie ramasse pour sa part un coup de genoux terrible en pleine poitrine. Les deux merveilleuses créatures n’ont pas encore touché le sol que le Scrapper a repris sa position initiale. 

- Bravo ! applaudit Lilith en personne avec un sourire radieux qui découvre ses dents à la perfection inégalée. Quel combattant extraordinaire tu es, Kali ! Tu es le seul humain que je connaisse à être en mesure d’associer pareillement force et souplesse. Un vrai… fauve !

Les derniers mots sont prononcés avec une gourmandise vicieuse qui manque déstabiliser le Héros. Fort heureusement, il connaît bien l’impossible beauté qui lui fait face et réagit en un éclair. L’Incube aux muscles d’acier qui plongeait sur lui par surprise d’un balcon surplombant la ruelle reçoit le talon de l’Indien dans la mâchoire et son compagnon qui l’imitait de l’autre coté s’écrase dans la poussière avec un craquement faute de cible car le Scrapper s’est à mis hors de portée d’un petit saut agile.    

- Dame Lilith, je ne suis pas ici pour vous combattre, lance l’Indien de son ton calme.
- Me combattre ?! Mais quelle idée, mon doux ami ! Je fais l’amour, pas la guerre, tu le sais bien…
- Vos envoyés m’ont l’air moins pacifiques que vous, ma Dame…
- Disons qu’ils sont peut être plus portés naturellement sur des pratiques savoureusement douloureuses… La frontière entre plaisir et douleur est bien souvent tenue, mon cher Kali. Je te le prouverai lorsque tu seras à ma merci…
- Il est préférable de tuer le tigre avant de proposer un collier avec ses griffes, ma Dame.
- Mais je n’envisage pas un instant de te tuer, adorable ennemi !!! part la démone d’un ensorcelant rire de gorge. Te garder ici avec nous sera amplement suffisant ! Quelle revanche après l’affront que tu m’as infligée ! Faire enfin rentrer dans leurs gorges détestables les rires des Haut-Seigneurs du Mal après ta spectaculaire évasion me comblera bien assez. D’autant que tu me combleras aussi mais d’une autre façon bien plus douce ensuite…

D’un geste, Lilith fait tomber la tunique minimaliste qui cachait subtilement son corps de rêve et elle apparaît dans sa nudité parfaite nimbée d’un parfum puissant qui appelle irrésistiblement le plaisir.

- J’ai un profond respect pour ce que tu es, Kali ! Surtout connaissant les relations particulières qui t’unissent à cette folle de Déesse dont tu as emprunté le nom. Ton empathie naturelle te permet de sentir à quel point je suis sincère n’est ce pas ? Tu es une créature unique et je suis certaine que je pourrai me passionner pour ce que tu es… Je m’ennuie, Kali ! Reste ! Reste à mes cotés et je t’aimerai pour ce que tu es vraiment. Tu n’auras plus à combattre tes pulsions démoniaques ici… Tu pourras aspirer au bonheur qui t’a toujours été refusé. Pour toujours.

Kali est déchiré comme il ne l’a jamais été. Il sait effectivement que la Déesse Infernale ne bluffe pas cette fois ci et qu’elle lui ouvre son cœur véritablement. Que lui importe cette humanité imparfaite à laquelle il a sacrifié jusqu’à son existence pour la défendre contre elle même. N’aurait été l’avenir de Marada, Kali le Scrapper ne lutterait plus depuis longtemps. Comme un spectateur, il se surprend lui même à dire – tandis qu’une partie de son âme se révolte de voir à nouveau la paix se refuser à lui :

- Je ne peux pas, ma Dame. L’avenir d’une amie est entre mes mains… Je… je dois poursuivre ma route quoi qu’il m’en coûte !
- Je t’ai offert mon âme, Kali le Scrapper. Moi Lilith, tu repousses mon offre pour l’amitié d’une simple mortelle…

La fureur défigure un instant le visage merveilleux puis une profonde tristesse lui rend sa beauté et une unique larme s’échappe du regard d’émeraude langoureux.

- Ca te rend encore plus admirable finalement ! Vois-tu Kali, j’en aurais la possibilité, je te laisserais passer à nouveau car je sens que mon amour sincère t’a ému et je sais que tu me reviendras lorsque tu seras prêt. Malheureusement, je suis soumise à des Règles à l’instar de toute créature malgré ma formidable puissance et tu vas devoir gagner ta liberté en combattant. Ton monde est au bord du gouffre et les forces en présences ne me pardonneraient pas ma faiblesse. Tu as un rôle crucial à jouer, je le vois. Alors vas, Kali ! Vas sauver ce monde misérable qui ne te mérite pas ou meurs en essayant. Et si par miracle tu survivais, reviens moi. Je t’attendrais. Mais avant d’aller à ta mort, donne moi un baiser que je puisse me souvenir de toi à tout jamais !
- N’approche pas car je n’hésiterai pas à te tuer ! gronde l’Indien.
- Aucune créature de Vered Mahar ne te fera plus jamais de mal, Kali. Ni mes serviteurs, ni moi qui suis leur souveraine mais aussi l’esclave de ton cœur. Je m’y engage sur mon Âme. Donne moi juste un baiser… Il sera inoubliable pour nous deux, crois moi, mon amour…

Lorsque Lilith s’approche lascivement, l’Indien ne baisse pas sa garde. Arrivée face à lui, la Démone plonge ses yeux fabuleux dans les siens, prends sa tête entre ses doigts graciles et pose un chaste baiser sur ses lèvres scellées avant de se retourner à regret pour s’éloigner lentement. La faculté à s’imposer un contrôle absolu empêche le Héros d’être distrait par les sentiments et il ne comprend pas comment il a bien pu autoriser une chose pareille. Puis c’est un énorme vide d’une tristesse infinie qui le frappe et il parvient de justesse à se retenir de rappeler la maléfique tentatrice avant de se reprendre, honteux de sa faiblesse. Sa décision est prise et il l’assumera quoi qu’il puisse lui en coûter. Et lorsqu’il sera enfin en mesure de regretter le jour ou il a refusé l’amour de Lilith, il espère pouvoir y survivre sans que le désespoir ne le submerge à jamais. Mais pour l’heure,  il juge froidement les options qui s’offrent à lui. La sortie n’est qu’à un pas et la ruelle reste étrangement vide. Il hésite à charger à nouveau le corps de Kirby sur ses épaules pour s’élancer vers la liberté toute théorique du royaume infernal. Il sait que l’hésitation est mauvaise conseillère car elle ne conduit qu’au trépas aussi se retourne t’il pour charger son fardeau à nouveau et tenter sa chance lorsqu’une voix profonde retentit :

- Je ne sais par quelle moyen infernal tu es parvenu à ce résultat, démon, mais tu vas amèrement regretter de m’avoir attiré ici !

Samuel Kirby se dresse devant le Scrapper de toute sa hauteur. L’incompréhension et la colère se lisent sur ses traits virils et Kali comprend tout : l’adorable  garce a profité du baiser pour s’emparer du bandeau Psy. L’Indien sent le pouvoir démoniaque affluer en lui avec une avidité immonde et peine à souffler :

- Kirby, écoutez moi ! Je suis Kali, un ami de Marada ! J’ai transporté votre corps ici pour que vous en repreniez possession conformément au plan de Nathan O’Neill le Contrôleur car Ravage ne l’occupait plus. Nous sommes assez près de l’entrée des Limbes pour que votre Âme ait été irrémédiablement guidée vers son enveloppe ! J’avais une protection psychique mais elle m’a été dérobée. Croyez moi, je ne suis pas votre ennemi ! Guidez moi maintenant jusqu’à Marada car son temps pour réintégrer à son tour son enveloppe humaine est compté !
- Bien essayé, Démon ! Mais saches que Ravage et moi sommes liés par un Pacte aussi unique qu’inviolable ! Personne en dehors de moi ne peut abriter le Démon !
- Votre sœur Mélanie en est capable !
- Dieux tout puissant… Si ce que tu dis est vrai… Si toi et tes semblables avez osé infecter ma petite sœur avec cette horreur, tu ne vas pas seulement mourir mais souffrir comme tu n’en as même pas idée !
- Mais enfin Kirby nous sommes du même coté, je vous le jure ! gémit le Scrapper en sentant la malfaisance s’écouler de plus en plus profondément en lui.
- On ne t’a pas assez bien renseigné avant de t’envoyer, Démon : de par ma nature, je suis en mesure de sentit le Mal et la noirceur absolue que je sens en toi ne me laisse aucun doute ! Non seulement tu es une des pires abomination qu’il m’ait été donné de voir mais ta puissance se renforce de secondes en secondes. Assez parlé ! Prépare toi à mourir, ordure !

Les deux lames de Lumière apparaissent comme par magie, aveuglantes, forçant Kali à reculer tandis que la voix détestée explose dans son esprit martyrisé. « Tue le, Kali ! Tue le Paladin avant qu’il ne te tue !!! TUE LE !!! ». 

Deux hurlements terrifiants retentissent simultanément et font trembler les paisibles habitants de Vered Mahar tandis que les redoutables combattants se jettent l’un sur l’autre avec dans les yeux la même folie meurtrière.

Prochainement : Roxy