Chapitre cinq : Nathan

- Nathan ? Nathan O’Neill c’est bien toi ?!

La joie non feinte fait hésiter la mince forme encapuchonnée qui tentait tant bien que mal de se frayer avec le plus de discrétion possible un chemin dans le gigantesque Hall surpeuplé de la Hero Corps. Repoussant la capuche qui le protège des ondes Psy environnantes, l’aveugle se concentre, délaissant les pensées parasites pour se focaliser sur le propriétaire de cette voix aussi joviale que tonitruante qu’il connaissait si bien. Les yeux morts se figent enfin sur la silhouette gigantesque qui n’ose y croire.

- Bonjour Montagne ! Comment se porte mon vieux complice de la Division Titane ?
- Nom d’une Abo, Nathan !!! rugit le colosse qui franchit en faisant trembler le sol sous ses pas monstrueux les derniers mètres qui le séparaient encore de l’infirme avant de l’écraser « tendrement » entre les troncs de chênes centenaires qui lui tiennent lieu de bras. Putain, Nathan…
- Doucement Louis, par pitié ! gronde faussement l’Empathe pour masquer son émotion. Si tu continues à me serrer comme ça, tes compagnons de la HC vont finir par émettre des doutes sur ta libido déjà bien perturbée…
- M’en branle de ces lopettes en bas-résilles ! Rhooo putain ce que ça fait du bien de te revoir sans déconner… Puis s’écartant et tenant les épaules de sa frêle victime : Tu rempiles ? C’est ça hein ? Dis moi que tu reviens chez HC !!!
- Voilà qui m’étonnerait beaucoup !

Le ton est cassant. Il appartient à une femme au visage qu’on qualifierait de séduisant s’il n’abritait pas un regard d’une dureté minérale qui est justement braqué sur l’étrange duo.

- Et merde… ricane Louis LaSalle dit Montagne. Manquait plus qu’elle tiens…
- ELLE vous rappelle qu’ELLE dirige cette antenne, Lasalle ! Par conséquent, ELLE aimerait qu’un simple Héros comme vous sache rester à sa place lorsqu’il s’adresse à un officier supérieur de la compagnie.
- Bien médèèème, singe Montagne, les yeux au ciel.
- Simple Héros ?! s’étonne Nathan O’Neill. Qu’est ce que... ?
- Rien de grave, Nat ! calme le Colosse en brassant l’air de ses battoirs comme s’il chassait un insecte invisible. Je t’expliquerai !
- J’aimerai aussi quelques explications !!! reprend la directrice de la cellule Hero Corps de Paragon City. Par exemple, j’apprécierai qu’on m’éclaire sur la présence d’un déserteur renégat dans l’enceinte de notre centre de commandement.
- Heu… Alors… En fait c’est moi qui… commence Montagne.
- J’ai besoin de ton aide, Catherine ! intervient abruptement l’aveugle.
- Je te prierai de m’appeler Lady Omega quand tu t’adresse à moi ici, O’Neill.

- Bien « Lady Omega »… grince Nathan. 
- C’est mieux, ricane la blonde racée avec une joie haineuse. Donc LE grand Nathan O‘Neill a besoin d’aide ?
- C’est plus précisément mon Groupe qui demande l’appui de la HC et…
- Existerait il un problème qui puisse mettre en échec la légendaire Brigade Improbable ? Le Monde est donc condamné…
- Je ne suis pas ici pour me faire insulter ni pour régler des comptes qui ne regardent que nous, Catherine… J’ai fait une erreur en venant ici. Pardon de vous avoir fait perdre votre précieux temps…

L’aveugle rabat la lourde capuche et se dirige vers la sortie sans ajouter un mot. Rouge de colère, Montagne dodeline stupidement d’un pied sur l’autre en soufflant comme une forge. Lorsque l’Empathe passe les portes de sécurité, il explose :

- Mégère revancharde !!! Décidément, le pouvoir t’es vraiment monté au chignon !!! Le vide laissé par Nat n’est pas resté inoccupé bien longtemps hein… Il s’est rempli de méchanceté et la bile va finir par te sortir par le trou du…
- TAIS TOI !!!

Le hurlement désespéré transforme un instant le hall bondé en monastère contemplatif. Tous les visages sont tournés sur l’étrange couple mal assorti et Montagne rugit à la cantonade :

- Quoi ?! Z’avez jamais vu une querelle d’amoureux, tas de Clocks ?!

La menace implicite est suffisante pour que les curieux haussent les épaules et retournent à leurs préoccupations. Un nouveau rugissement mauvais du Colosse à l’encontre d’un jeune Héros qui coulait un regard en biais achève de convaincre les derniers spectateurs qu’il vaut mieux oublier l’incident. Lorsque Louis LaSalle reporte son attention sur sa Supérieure, bien décidé à en remettre une couche, le gros pataud constate qu’elle est au bord des larmes et il pose sa lourde patte sur l’épaule de sa vieille amie, honteux :

- Cat… Je ne voulais pas…
- Lâche moi ! renifle sèchement la femme d’une voix sourde mais apaisée. Rends toi plutôt utile au lieu de faire des esclandres ridicules et raccompagne donc cet orgueilleux avant qu’une voiture ne le renverse pendant qu’il traverse. 
- Oui patronne, explose de joie Montagne en s’élançant vers la sortie sans se préoccuper beaucoup des pauvres obstacles éventuels.
- Louis !!! Tant que tu y est, demande donc à monsieur O’Neill ce qui nous valait l’honneur de sa visite.
- D’accord, chef !!!

Une douzaine de Héros renversés et hurlants plus tard, Louis LaSalle est dehors. Il avise la silhouette qui s’éloigne d’un bon pas et atterrit comme un bloc de fonte devant lui après une saut gigantesque dont il a le secret.

- Où tu vas comme ça, minus ? provoque théâtralement le géant.
- Ecarte toi, Louis ! J’ai commis une erreur en revenant même si je suis sincèrement enchanté de t’avoir revu !
- Ohla doucement bonhomme ! se renfrogne Montagne. Tu disparais pendant cinq ans après le carnage contre la clique des Borgias puis on apprend que tu es vivant seulement lorsque tu montes ton Super-Groupe. Je ne dis pas que Cat a raison, je dis qu’elle a quand même DES raisons d’être en pétard.

- Je n’aurai pas supporté un second massacre, Louis.
- je sais ça. Mais tu n’étais pas responsable, Nat.
- J’étais le Leader. J’étais responsable de l’assaut. Et nos amis sont morts.
- Ils connaissaient les risques, bordel ! Tu aurais plutôt du penser à ceux que tu avais sauvé avant de disparaître comme un voleur. Ca aurait évité que Catherine ne devienne responsable du centre de Paragon et ne me rétrograde au rang de simple Héros.
- Qu’est ce que tu avais encore fait ? se met à rire l’aveugle.
- Des conneries comme d’hab’… fait écho le Colosse. J’ai déjà eu de la chance de ne pas être poursuivi devant un tribunal et vidé en fait.
- Si j’avais été à la tête de la Cellule à la place de Catherine, tu ne t’en serais probablement pas tiré à si bon compte alors !
- C’est même certain ! Mais toi au moins, j’aurai pu te casser la gueule après !!! explose jovialement le géant.
- Disons que tu aurais essayé… taquine l’aveugle.
- Ouais voilà ! conclue Montagne avant de demander avec un sérieux dont il n’est pas coutumier. Bon mon pote, qu’est ce qui t’amène sans dec’ ? Tu vas m’expliquer ça autours d’un verre ou trois et j’irai faire mon rapport à la patronne. Elle est fâchée mais c’est une Pro et si vous êtes dans la merde mais que Hero Corps peut vous aider, elle fera le nécessaire.
- Je sais. Tout à commencé hier lorsque deux de mes compagnons affrontaient un gang dans une ruelle de Kings Row…

Chapitre six : Ravage

Il s’était juré de ne plus jamais porter l’extraordinaire costume sombre. La sensation de plaisir le dégoutte autant qu’elle le survolte et il tente de repousser ses sentiments de peur que « l’autre » n’en profite.
Il achève de boucler la ceinture de combat puis hésite. Il ne reste plus que le masque et Samuel Kirby s’effacera une fois de plus au profit de Ravage le « Héros ». Le remède ne sera t’il pas pire que le mal ? Ses doigts tremblent et c’est l’urgence de la situation qui lui permet d’affirmer sa prise. Il enfile le dernier élément qui fera disparaître celui qu’il s’est efforcé d’être durant trois ans et regarde le miroir à pied qui lui fait face.

Ravage est de retour. 

Le Vigilant de l’Ombre immortel aussi redouté des Vilains que décrié par les Héros qui vivent à la lumière. Ravage le tueur… Ravage le fou criminel recherché par toute une ville pour avoir massacré sans pitié la famille du héros le plus décoré de la police de Paragon, le lieutenant Samuel Kirby.

Ravage…
Celui qui ne meurt jamais…

Le monstre responsable de la disparition de Mélanie Kirby qu’il a probablement tué puis dont il a fait disparaître le corps comme le pensent les médias et la police.

« Heureux de te revoir, Samuel… »

Kirby espérait que « l’autre » ne se manifesterait pas si tôt mais les sentiments exacerbés l’ont réveillé. Stupidement, le flic avait pensé qu’il aurait le temps d’aller chercher Mélanie et de la mettre à l’abris avant qu’Il ne s’en aperçoive. C’était sans compter sur la patience et la pugnacité de son « invité ».

 « Je ne saurai en dire autant, Ravage… » répond Sam.

Le parasite « rit » :

 « Allons, allons ! Tu ne vas pas déjà gâcher le moment de nos retrouvailles quand même ! J’ai patienté si longtemps en espérant cet instant. Il faudra d’ailleurs que je remercie Mélanie pour cette opportunité. A ma façon… »
 « Fais du mal à Mélanie et tu n’y survivras pas cette fois, ordure ! »
 « Tttttt… Blesse moi et c’est toi que tu blesseras, Samuel, ne l’oublie pas ! Tu sais bien que s’il t’arrivait quelque chose, il me resterait encore un hôte avec qui partager ma puissance. D’autant que Mélanie a bien grandi… Son don s’est développé de façon étonnante. Je me demande si elle ne t’es pas devenue supérieure en fait. Tu sais ce que cela impliquerait, Samuel… »
 «  Tais toi, Saleté ! Allons plutôt la chercher avant que je ne puisse m’empêcher de commettre l’irréparable uniquement pour te faire taire ! »
 « Whoooooouuuu !!! singe le Parasite. Ce qu’il est devenu soupe au lait, le Sammy !!! Il était temps que je revienne et te permette d’extérioriser toute cette noirceur délicieuse que tu tentes de dominer depuis bien trop longtemps. »

Sans prévenir, Samuel Kirby ouvre la fenêtre de l’appartement d’un geste brusque et se jette dans le vide. En une seconde, il tombe comme une pierre d’ébène et franchit les trente étages qui le séparent du sol. Ravage déclenche le pouvoir de planer alors que les doigts du Héros vont toucher le bitume et lance, enragé :

 « Ca n’est pas de cette façon que tu viendras en aide à ta sœur, pauvre taré !!! Tu as failli nous aplatir comme des étrons ! Préviens moi avant de te lancer dans des actions aussi stupides, par Lucifer !!! »
 « Mon Démon personnel serait il courroucé ?! rétorque sèchement Kirby, revanchard. Je voulais juste vérifier que tu n’étais pas trop rouillé, vilaine charogne !!! »
 « Pauvre fou !!! Tu me paieras ça… »
 « Quand tu voudras mais en attendant, sauvons Mélanie ou je te jure sur ce que j’ai de plus sacré que tu ne lui survivras pas si nous arrivons trop tard ! »

D’un impulsion, Ravage décolle et fond comme un obus en direction du quartier de Hyde Parc ou l’attend la gamine terrorisée. A mesure qu’il approche de la zone de guerre, le flic constate que la situation va en empirant. Seuls les plus courageux – ou insensés – des Héros osent encore tenter de faire régner un semblant d’ordre dans cet endroit oublié de tous. Même les citoyens les plus humbles ont déserté cet enfer. Les rares immeubles délabrés qui n’ont pas été la proie des flammes ont été transformés en forteresses par les Gangs et font l’objet d’assauts meurtriers répétés. Hyde Parc est une zone de non-droit. Un lieu parfait pour le retour de Ravage.

Quand il parvient enfin en vue du Visiophone d’où sa sœur l’avait appelé à l’aide, Kirby est pris de panique : une vingtaine de Trolls monstrueux fouillent visiblement la zone en poussant des grognements irrités.
Jadis humains, les membres du Gang des Trolls doivent leur nom exotique à l’abus qu’ils font de la Superadyne, cette drogue de synthèse qui décuple les pouvoirs et transforme les utilisateurs en machines à tuer abominables et sans cervelle.
A la tête de la bande, Ravage repère sans peine l’immonde Caliban, l’un des plus redoutables chefs chez ces brutes sanguinaires. Il est en train de gronder en montrant une minuscule niche de pierre au niveau du sol et trois monstruosités vertes aux membres déformés par des muscles hypertrophiés se dirigent maladroitement vers la cible désignée. Lorsque le plus rapide plonge sa main gigantesque à l’intérieur, il la ressort en couinant, les doigts ensanglantés. Ses compagnons sont agités de gloussements de joie ce qui leur vaut de recevoir une beigne chacun de la part du moqué à la main esquinté. Cette seconde de distraction est mise à profit par Ravage qui atterrit souplement devant l’anfractuosité.

- Ravage…

Le nom a été prononcé par le plus proche Troll. Le ton de panique n’échappe pas au Héros qui a déjà enclenché le brouillard méphitique qui le protège et draine les forces vitales de ses adversaires en combat. Il n’envisage pas d’en faire usage car il sait quelles conséquences en résulteraient, mais les brutes l’ignorent. Par contre, elle savent parfaitement ce qu’elles risqueraient en s’aventurant dans les volutes obscures…

 « Ah ben au moins ça fait plaisir, jubile le parasite. Même ces plats de nouilles là se souviennent de nous ! »
 « Mets la en veilleuse, pourriture ! casse Kirby. Contente toi de faire ton immonde travail et évite de me distraire !!! » 
 « Oui Ravage, répond servilement la créature avec une suavité détestable. »
 « Ne m’appelle pas comme ça, bordel… »

- Samuel ? demande une petite voix plaintive en provenance de la cache. Je suis là.
- Je sais où tu es ! N’en bouge pas avant que je ne t’y autorise ! La rue grouille de Trolls et tu pourrais être blessée !
- Oh ça va hein ! se rebiffe Roxy du fond de son trou. Je sais me défendre !!!
- Bouge un orteil et tu ramasseras une paire de gifles quand tout sera terminé, Mélanie. Tu es prévenue !

 « Quel tempérament !!! » crois bon d’intervenir le Parasite.
 « Toi, ta gueule !!! » coupe Kirby tandis que les Trolls présents se sont reculés pour permettre à Caliban de venir constater l’objet de leur crainte.

- Ravage !? gronde le Monstre, la tête penchée et les yeux plissés comme s’il n’était pas certain de la réalité de ce qu’il regarde.
- Caliban… salue élégamment la sombre forme noyée dans le nuage protecteur.
- Petite fille dans trou… aux Trolls… Toi partir… Toi vivre… Sinon Caliban manger dedans ta tête !
- Vu les saletés qu’on y trouve, rien ne me ferait plus plaisir que de te voir manger l’intérieur de mon crâne, puissant Caliban… commence Sam.
 « Ah ben merci pour lui… » boude le Parasite.
- …cependant j’en ai besoin pour mettre la petite fille en lieu sur, vois tu ?
 « Je préfère ça… » souffle le Pénible d’un ton faussement outré.
- Petite Fille reste ici. Croquemitaine dire Trolls « contre petite fille, donner beaucoup pilules » ! Trolls vouloir pilules pour TUER ENNEMIS !

Le rugissement et le poing tendu déclenchent une vague de grognements approbateurs dans les rangs Trolls qui se resserrent à l’entrée de la ruelle, pareils à un gros bouchon de chair émeraude.

- RAVAGE ENNEMI ? demande Caliban, les crocs découverts.
- Les seuls pilules que j’aurai bien à troquer étant des vitamines bio, j’en ai peur…
- Huuu ?
- Ca veut dire OUI, gros tas !

L’étrange fumée noire s’échappe sans prévenir comme une traînée de pétrole vivante du poing de Ravage et vient frapper Caliban de pleins fouet. Le Monstre est projeté dix mètres en arrière comme s’il avait été percuté par un bélier géant. Avant que les compagnons du colosse ne comprenne que les hostilités sont lancées, Kirby plonge parmi la masse et déclenche sa Cape de Peur. Il craint un instant que ce pouvoir échoue sur des adversaires aussi limités intellectuellement que les Trolls mais constate après un flottement de quelques secondes qu’il n’en est rien. Les ennemis les plus proches tabassent hystériquement ceux qui voudraient bien approcher pour échapper à la terreur insupportable qui s’est emparée d’eux. Les alliés d’hier commencent à se cogner dessus avec enthousiasme et le Héros – probablement considéré comme une cible négligeable – est curieusement délaissé. Tant qu’il ne drainera pas la force vitale de l’ennemi, tout se passera bien…

Satisfait, il revient discrètement vers la niche et tend sa main à l’intérieur.

- Mélanie… Vite ! Partons pendant qu’ils sont occupés !

 « Je n’ai pas été nourri !!! proteste le parasite. SAM !!! Bouffe en au moins un je t’en supplie ! C’est que j’ai vachement faim après toutes ces années moi !!! »

Sourd aux protestations du Démon, Kirby aide sa sœur à s’extirper de sa cachette. Il y est presque parvenu lorsque le rugissement de rage l’arrête.

- RAVAAAAAAAAAAGE !!! vocifère Caliban en fonçant sur le Héros, tapant comme un bûcheron sur ses camarades qui ne s’écartent pas assez vite à son goût, son gigantesque torse encore rongé par la première rafale d’énergie démoniaque.
- Désolé ! jette le Héros en repoussant Mélanie au fond du trou, déclenchant de sa part une bordée d’injure impossibles à retranscrire ici. Si ça tourne mal, trouve le sergent Mac Manus au Com 17 !

Le temps de donner cette précision, Ravage reçoit le premier coup de tête sur la pommette droite qui explose sous l’impact. Le sang allume des lueurs meurtrières avides dans les petits yeux chafouins des Trolls. Le second gnon le croche en pleins dans le pif. Kirby a beau avoir au naturel un nez plus proche d’un morceau de cartilage que d’un appendice classique, une myriade d’étoiles éclatent sous son crâne et il part percuter le mur de brique le plus proche avec la grâce d’un bloc de plomb. Lorsqu’il se relève, Caliban est déjà sur lui et ceinture ses reins de ses bras disproportionnés, bloquant du même coup ceux de Sam. Malgré la douleur que lui renvoie son nez en berne, le Flic prend autant d’élan que la prise autorise et balance à son tour un coup de boule phénoménale dans les dents du Troll. Deux énormes canines saillantes sont arrachées sous l’impact démentiel et Kirby s’ouvre le front de l’arcade au cuir chevelu. Ca n’arrête pas Caliban qui renforce encore l’écrasement en jubilant. Un premier craquement caractéristique confirme au Héros qu’un de ses cotes vient de se briser. Le bruit encourage la montagne de muscle qui serre plus fort encore, produisant deux nouvelles fractures. Encore une attaque comme ça et Kirby comprend que c’est terminé : ses os  morcelées vont s’enfoncer dans son cœur exposé comme des pointes d’acier.

 « DRAINE LE !!! IL VA NOUS TUER !!! hurle le parasite, ajoutant à la panique »

Sam hésite encore une fraction de seconde. S‘il nourrit le Démon, il sait que tout va recommencer et ne peut s’y résoudre. 

 « DRAINE LE SINON MELANIE MOURRA AUSSI !!! insiste son encombrant allié qui sent la fin venir et devient hystérique. »

L’argument l’emporte. La fumée à la texture huileuse écœurante s’échappe en un flot ininterrompu du corps du héros, submergeant son attaquant, pénétrant dans son corps par tous les orifices possibles avec une avidité immonde. Caliban sent que ses forces vitales le fuient et tente de donner le coup de grâce mais il est déjà trop tard. La peur déformant son visage bestial, il constate que les blessures de Ravage se referment à mesure ou il s’affaiblit. Et plus que tout, il comprend qu’un bouleversement effroyable est en train de se produire à l’intérieur même du Héros. La bouche tendue par la concentration se transforme en un rictus jubilatoire, les yeux impassibles font place à deux puits de folie meurtrière. Et la voix. La voix que tous les Vilains de Paragon craignent d’entendre un jour… La voix du Vigilant Tueur est de retour !

- COUCOU !!! ME REVOILOU !!! éclate de rire Ravage en faisant aux Monstres verts un petit signe amical de la main.

Le changement n’a pas non plus échappé aux membres du Gang qui commencent à refluer vers l’entrée de la ruelle. Lorsque Caliban s’effondre enfin, comiquement plissé comme un vieux pruneau vert, les Trolls n’osent même plus bouger, guettant sur le visage du Héros un signe qui les éclairerait sur la meilleur attitude à adopter.

- Que c’est booooooooooon ! glousse la silhouette obscure. MIAM ! En fait je te remercie pour cette période de diète vois tu, Samuel… Je commençais à m’arrondir ! Et tes parents n’ont rien arrangé ! Mais là tu vois, c’est FULL FORME, mon pote ! Surtout que j’ai droit à un vrai festin, hein les gros sacs ?! Mais avant le plat de résistance, le hors d’œuvre…

Ravage s’avance lentement vers les Trolls qui reculent en gémissant. Il s’arrête un instant devant la niche et chantonne :

- Mélaniiiiiiiie ! Ou eeeeees tuuuuuuuu ?!

Comme la gosse ne répond pas, le Démon montre un début d’impatience :

- Ce que c’est agaçant les enfants…

Voyant que certains Trolls font mine de se sauver, il lève un doigt accusateur et lance :

- Pas bouger sinon fumée manger vous plus vite que prévu !!!

Puis il se penche vers le trou obscur.

- Sors de là ma chérie, ça ira vite et tu ne souffrira pas. Enfin pas trop…

Devant l’absence de réponse, il met un genoux à terre et regarde dans la niche. Les pieds joints le frappe en pleine figure, fracassant son nez pour la seconde fois de la soirée et l’allongeant de tout son long. Très énervé, il relève la tête et va pour ouvrir la bouche quand le coup de genoux le croche en plein dans les gencives suivi d’un doublé de coups de coudes dans les tempes qui le rallonge pour le compte.
Ravage lance son pouvoir de drainage et tente d’accrocher la furie qui continue à le rouer de coups.

- Mais… AAAH… Tu va te… Aïe !!! …calmer sale petite… Arrrrggghhh pas les yeux… POUFFIASSEUUUUUU !!!

Cette garce bondissante est intenable. Ravage n’a pas le temps de la cibler qu’elle lui envoie des beignes d’une précision hallucinante. Mettant à profit cet inespéré répit, les Trolls s’égaient dans tous les sens malgré les injonctions scandalisées de Ravage :

- Revenez ici, charognes sur pattes !!! JE VOUS… Aïeuuuu… RETROUVERAIT !!!

Lorsque la pluie de coups cesse enfin, Ravage a le visage comme un steak tartare. Il enrage en voyant la gosse disparaître en courant et sent Kirby « pousser » un très énervant cri intérieur de jubilation et de soulagement. Promettant des trésors de supplices à cette fichue pétasse, il passe sa langue déchiquetée sur ses dents fracassées en gémissant et sent la présence de Samuel s’affermir et reprendre le contrôle.

- Noonnn… Reste en bas toi, pourriture de flic…

Il tente d’ouvrir ses yeux gonflés par les oedèmes qui le défigurent dans l’espoir d’apercevoir un éventuel Troll retardataire qu’il pourrait croquer pour se requinquer un peu mais la rue est désespérément vide. C’est trop bête ! Kirby va être drôlement fâché qu’il ait souhaité bouffer Mélanie, ça c’est certain. Il n’est pas près de le rappeler après ça… En plus vu la trombine qu’il va récupérer, ça va pas arranger son humeur… La puissance de son hôte monte doucement et le Démon peste en sentant les forces s’inverser lentement. Il reprend espoir en voyant le Troll apeuré apparaître à l’entrée de la ruelle. Il est trop loin mais si le Démon parvient à embobiner cet abruti, tout est encore possible. Il perd tout espoir en constatant que l’andouille n’est pas seule et qu’un espèce de truc informe en haillons l’accompagne.

- Lui Ravage… Lui tuer Caliban… gronde le Troll en désignant la silhouette noire allongée. Lui Héros !!! Grrrrrrrr !!!! MANGEUR DE TROLL !!! LUI protéger enfant-Pilule !!! Toi TUER Héros hein ?
- Ouiiiii… siffle la créature en loques. Je tue les Héros, bien sur, mon vert ami au cerveau lent ! Mais saches que ce… Ravage… a une Aura très peu… héroïque pour qui sait regarder ! N’est ce pas, Ravage ?
- T’es qui toi la Guenille ? gargouille péniblement le Démon de sa bouche blessée.
- Un concurrent ? Un allié ? Un ennemi ? demande l’apparition. Qui peut le dire encore… Nous verrons cela une fois que tu auras repris l’ascendant sur cette enveloppe !!!

Et Croquemitaine balance traîtreusement le pauvre Troll médusé droit dans les bras de Ravage dont le corps tout entier exhale à nouveau la fumée cannibale. Plus encore que le fluide qui descend dans tout son être, le Démon se repaît de la colère furieuse de Samuel Kirby qui se retrouve à nouveau plongé dans les Limbes Infernales…

Prochainement : Monsieur Social