Chapitre deux : Marada
 

« Moi, si j’étais à ta place… ».
Combien de fois Marada a t’elle bien pu dire cette phrase anodine avant qu’elle ne se transforme en malédiction ? Des milliers de fois probablement… Pas autant de fois qu’elle a maudit le don depuis qu’il s’est développé en tout cas, ça non.
Dans une ville comme Paragon où l’inhumanité et les Super-Pouvoirs sont presque devenus la norme, Marada a trouvé un équilibre. Avec le soutien d’autres êtres « particuliers », elle a appris à contrôler son effroyable différence pour en faire une alliée. Sans ces héros qui ont naturellement remplacé sa famille d’origine qui ne supportait plus le monstre qu’elle était devenue, elle serait irrémédiablement devenue folle.
Personne ne peut supporter les pensées des autres – de tous les autres – sans sombrer irrémédiablement dans une démence totale…

Lorsque « la Brigade Improbable », avait trouvé Marada lors d’une sortie d’entraînement en « milieu hostile » dans le grand Nord Canadien, elle n’avait plus grand chose d’humain. Pareille à un animal apeuré, elle fuyait les « voix dans sa tête », s’enfonçant toujours plus loin vers le néant et la bestialité. Il avait fallu toutes les ressources d’un empathe supérieur comme Nathan O’Neill pour percer les défenses psychiques que Marada avait érigé autours de son esprit pour se prémunir de l’extérieur. Le chaos bouillonnant auquel celui qui allait devenir le mentor de la jeune femme avait été confronté l’avait terrassé devant tous ces compagnons. Connaissant les extraordinaires pouvoirs de leur chef, les membres de la Brigade avaient été convaincus qu’ils étaient attaqués par un redoutable Super-Groupe de Vilains. Ils s’étaient alors lancés sur les traces des agresseurs pour ne finalement trouver qu’une gamine hirsute à demi folle et grondant comme un fauve blessé.

La suite n’avait pas été facile. Le puissant Empathe avait aidé la jeune fille a reconstruire lentement son psychisme détruit puis lui avait appris à dompter son don jusqu’à le canaliser et en faire un allié parfois capricieux mais tout au moins tolérable. Très naturellement, Marada avait rejoint les rangs de la Brigade et oeuvrait depuis à préserver le fragile équilibre propre à Paragon.
Devenue à son tour une Empathe redoutable, elle n’avait plus jamais eu de « crise ».

Jusqu’à cet instant.

Les mains sur les tempes, les paupières fermées à en pleurer de peur que ses yeux exorbités n’explosent sous la poussée insupportable qui lui déchire l’intérieur du crâne, elle pousse une longue plainte de souffrance pure et tombe à genoux.

Le moment est assez mal choisi.

Les six Freaks bardés d’acier qu’elle tenait en son pouvoir il y a encore une seconde regardent leurs poings garnis de lames mortelles leur obéir à nouveau, incrédules. Puis ils reportent leur attention sur Kali, le compagnon de la Controlleuse hors de combat, déjà bien occupé à batailler contre l’autre demi-douzaine d’affreux qui compose le gang.
Délaissant Marada qui reste au sol, agitée de soubresauts, ils se ruent sur lui en hurlant…

- D’abord le macaque barbu, ensuite la putain rousse !!!

Un passant qui viendrait à assister à la scène qui suit ne parierait pas une rognure d’ongle sur le frêle indien torse nu à la barbe finement lissée et au turban soigné. Bâti avec une économie trompeuse, il semble déjà miraculeux que ce grand escogriffe évite avec une grâce surnaturelle les attaques des six punks cybernétiques qui l’entourent. Il est évident que sa chance ne durera pas contre le double d’adversaires.

Et pourtant…

Derrière sa fausse maigreur, l’Indien cache des pouvoirs dont il n’use que lorsque son existence ou celle de ses alliées est menacée. Des pouvoirs terribles et mortels qu’il hait de toute son âme et qui déchirent son Karma à chaque fois qu’il fait appel à eux car ils sont à l’opposé de ce que le Héros cuivré a de plus cher : ses croyances et sa Foi.

D’un coup d’œil imperceptible, le Scrapper s’est assuré que sa partenaire n’était pas en danger immédiat. Lorsque tous les FreakShows se jettent sur lui, il tombe à genoux et laisse couler en lui l’immonde puissance qu’il évitait de déchaîner jusqu’ici et d’où il a tiré son exotique nom de Héros. Les terrifiantes pointes d’os, semblables aux ongles multiples de la Déesse éponyme, percent la peau bronzée de toutes parts. La vision d’horreur arrête les ennemis qui entraient en contact mais pas le reste de la meute qui continue son avancée furieuse malgré le grondement de panique de leur Leader :

- Cette ordure est un Scrapper « épines » !!! Poussez pas derrière, merde !!!

Trop tard !
Comme dans le pire cauchemar, les esquilles mortelles explosent dans un immonde craquement de membre brisé, projetant des dizaines de pointes organiques acérés dans la masse compact des Freaks. Les Vilains les plus proches sont soulevés du sol malgré la masse de leurs implants monstrueux et sont percés de part en part tandis que les impossibles dards osseux poursuivent leur course dévastatrice et s’enfoncent profondément dans le corps des Punks plus éloignés. Dans un fracas de métal torturé, les douze monstres d’acier s’effondrent lentement l’un après l’autre, une lueur d’incompréhension et de souffrance défigurant leurs visages tatoués garnis de métal.

Kali se relève difficilement, vidé et honteux d’avoir ôté la vie, même à des créatures aussi viles. Donner la mort est inacceptable pour ce croyant aussi fervent que droit. Mais préserver l’existence de son amie est heureusement un priorité que les Dieux comprendront. Peut être pas tous… Mais Kali la cruelle, oui ! La déesse adore quand ce serviteur malgré lui se laisse enfin aller à la solliciter… 

L’indien utilise sa volonté de fer pour ne pas s’effondrer. Il est éreinté, comme vidé de l’intérieur après sa détestable démonstration, et seul son statut d’ascète lui permet de dominer son corps meurtri et de se déplacer jusqu’à son amie évanouie.

- Marada ?

La voix est grave et derrière le contrôle que Kali s’impose en toute occasion, on sent quand même poindre un douloureuse inquiétude. L’Indien se permet un petit souffle de soulagement en constatant que le pouls de la jeune fille bat toujours. Il la prend précautionneusement entre ses bras noueux et se redresse en serrant les dents lorsque la pensée « explose » dans son crâne. Il avait beau s’y attendre, il déteste plus que tout ces intrusions du Chef de la Brigade :

« Elle va bien ! » répond immédiatement Kali à l’interrogation muette qui force sans pitié ses défenses psychiques. « Cesse cela, Nathan tu altères ma concentration et j’en ai bien besoin ! »
« Pardon, mon vieil ami ! » répond le Mentor de la jeune femme. « Que c’est il passé ? Les ondes cérébrales de Marada vient de disparaître du Psyché Universel ! ».
« Je l’ignore, Nathan. Je sais seulement que son corps est en vie. Pour le reste… Je la ramène au Phare le plus vite possible. »
« Je rappelle la Brigade. Nous t’attendons, Kali ! »

Puisant dans ses dernières forces vives, Kali le Scrapper disparaît dans le désagréable  grésillement d’énergie propre à une téléportation en serrant contre lui son précieux fardeau.

Chapitre trois : Paranews

« Le maintenant tristement célèbre Monsieur Social vient de faire une nouvelle victime. De sources policières et en attendant le communiqué officiel, il aurait agressé le directeur comptable de la Inner State Bank , monsieur James Barnes, qu’il aurait amputé des deux jambes à vif. Monsieur Barnes, 43 ans, marié et  père de trois enfants aurait été mutilé pour s’être garé sur un emplacement réservé aux automobilistes handicapés. La victime a été transportée à l’Hôpital Central et ses jours ne seraient plus en danger. Pour autant, le traumatisme dû à l’inhumaine mutilation l’aurait plongé dans une apathie totale.
Cette horrible attaque est la cinquième en moins d’un mois imputable au terrifiant  psychopathe et Paragon – qui n’avait déjà pas besoin de cela – a peur. Devant l’impuissance de la Police, Madame le Maire a demandé l’aide de Hero Corps pour mettre le Monstre hors d’état de nuire avant que la psychose ne tourne à la panique générale. Nous avons cependant appris de sources non-officielles que de nombreux Vigilants en mal de reconnaissance se seraient déjà lancés sur l’affaire. Madame le Maire - qui refuse de voir se reproduire le carnage de l’affaire de Démonis où les différents Héros en présences s’étaient finalement affrontés lors de l’arrestation du Vilain, permettant son évasion - souhaite qu’une coordination centrale mène les recherches pour éviter un second fiasco. Le controversé et redouté Condamneur Impitoyable a déjà fait savoir qu’il n’en avait – je le cite - « rien à foutre » et qu’il planterait « lui même la tête tranchée de Social sur la flèche du plus haut building de Galaxy pour faire réfléchir les autres ordures dans son genre ! ». Le « Mouvement Citoyen Paragonien pour l’Ordre » - qui était sorti grandi et renforcé par ses positions génocidaires et radicales lors de l’invasion Rikti - s’est pour sa part déclaré « solidaire de Monsieur Social et de son action purificatrice » bien qu’elle trouve la « punition infligée à monsieur Barnes peut être un tantinet excessive ». Le Mouvement « espère que Social étendra ensuite son action aux anormaux mutants et autres monstruosités qui mettent en péril la pureté de la race Humaine ».
C’était Amélyne Baker pour Paranews.»

« Merci Amèlyne. Nous donnons maintenant la parole à nos envoyés spéciaux sur le terrain qui ont recueilli les réactions à chaud de la population : »

- Monsieur bonjour ! Un avis sur l’action de Monsieur Social ?
- Je pense qu’il a bien raison ! Il faut débarrasser la ville de tous ces clochards immondes ! Moi j’aime pas les pauvres !!!
- Heu… Vous confondez avec Cloche-Killer… Monsieur Social est le meurtrier qui mutile les citoyens pour faire ce qu’il qualifie lui même « d’exemple ».
- Ah ?
- Oui. Il a tranché les jambes de sa dernière victime qui s’était garée sur des emplacements réservés aux handicapés.
- Je vais vous dire… Y en a beaucoup trop des handicapés si vous voulez mon avis !
- Hum… Mais concernant Monsieur Social, considérez-vous normal d’agresser un automobiliste utilisant un emplacement réservé ?
- J’ai pas les moyens d’avoir une voiture moi ! Je prends le métro.
- Dans ce cas, sachez qu’il avait éviscéré sauvagement deux jeunes qui s’étaient assis sur les sièges réservés aux femmes enceintes dans le Métro « pour vérifier leur état »…
- Là je suis pas d’accord ! Après une journée de boulot, faut comprendre qu’on s’assoit où on peu, merde ! Je parle des travailleurs hein ! Pas des petits cons qui sortent de l’école, faut pas confondre !
- Et si une femme enceinte est présente dans le wagon ?
- Oh hé c’est bon hein ! C’est pas une maladie d’avoir un polichinelle dans le tiroir que j’sâche ! Les gonzesses se reposent déjà suffisamment comme ça je trouve…

(…)

- Bonjour jeune homme ! Une position personnelle sur les attaques de Monsieur Social ?
- Je veux !!! C’est un enfoiré de nazi ! Une pourriture ! Moi si je tenais ce mec, je… Vous tournez là ?
- Oui bien sur !
- Coupez ça, merde ! Vous voulez que ce maboule s’en prenne à moi ou quoi ?!

(…)

- Une position sur les exactions de Monsieur Social, madame et monsieur ?
- Excessif ! Je ne dis pas qu’il ne faut pas punir les contrevenants, simplement que si on commence à exagérer comme ce monsieur le fait, que fera t’on ensuite aux autres criminels ? On les rouera en place publique ?
- Moi j’dis que ça s’rait pas mal tiens de durcir un peu le ton ! Rétablir la peine de mort, tout ça…
- La peine de Mort est en vigueur à Paragon, monsieur…
- Mais oui enfin chéri… Rappelle toi à la télé le mois dernier… La petite grosse qui avait mangé toutes ces personnes âgées…
- Ah oui tiens c’est vrai ! Ouais mais on voyait mal aussi… Putain des fois j’ai plus ma tête, moi…
- Ne jure pas !
- Pardon, poupoune…
- Et concernant monsieur Social ?!
- Ca se réfléchit. Il abuse franchement ! Sauf si on retransmet ensuite les exécutions à la télé, là ce serait différent.
- On pourrait mieux voir de quoi qu’on cause quoi…
- Oui voilà ! Mieux voir. Donc mieux comprendre aussi.

(…)

- Mademoiselle bonjour ! Quelle est votre position à l’égard des exactions de Monsieur Social ?
- Monsieur « qui » ?
- Social ! Monsieur Social. Le tueur en série qui terrorise Paragon depuis bientôt un mois.
- Je m’en fous…
- Vous ne vous sentez donc pas concernée ?
- Non. Il peut bien faire ce qu’il veut dans ce bled pourri, je suis de Gotham City !

« Voilà qui clôt notre micro-trottoir de bien belle façon. Vous aussi qui avez un avis et des commentaires à apporter sur le dossier « Monsieur Social », n’hésitez pas à vous exprimer sur le numéro d’appel habituel – soixante influs la minute. Nous vous rappelons que les plus chanceux d’entre-vous qui passeraient ensuite à l’antenne pourraient être sélectionnés pour figurer dans le public de « l’As d’Atlas ».

« Et maintenant, la météo de Paragon. Les pluies acides sur Skyway… »

Prochainement : Roxy