Chapitre 32 – Mort d’une Légende
 

N’importe quel quidam qui serait venu à passer à proximité de l’étroite vallée encaissée aurait piqué droit sur ce qu’il aurait probablement pris pour une joyeuse fête foraine. Entre les hurlements de défi, les ricanements hystériques et les pleurs déchirantes – le tout saupoudré du fracas de l’acier où du sifflement des sorts magiques – le  passant aurait eu quelques difficultés par contre à comprendre qu’il assistait à une bataille qui ne s’achèverait que par la destruction totale d’un des deux partis. Jusqu’à ce qu’il voit enfin les raisons du foutoir ambiant…
 

La palme suprême de la démonstration déchirante revenait sans doute possible à Chieuse Grave la Kobold infernale. Poussant des glapissements torturés insupportables, sont petit visage sournois baigné de larmes de crocodile, elle bataillait comme une furie contre des morceaux sanguinolents de Seksy qui se jetaient sur elle frénétiquement. Fendant en deux comme un melon mûr la tête tranchée la plus proche qui menaçait de lui mordre les chausses, elle reprit son couplet aux accents tragiques :
 

-        Halaguena ! Ma Sœur ! Ma vie ! Elles me l’ont tuée ! Vengeance, Vengeance, j’en appelle à toi Odin !!! Que je meurs à l’instant et que mon sang répandu les noie comme un chagrin pourpre et vengeur !
-        Mais arrête un peu, pauvre folle !!! s’énerva Titetouffe la Valkyn en parant d’extrême justesse les lames jumelles nimbées d’une inquiétante lumière pourpre que dardait sur sa gorge la Seksy qu’elle affrontait. Tu me déconsssentre alors mets un frein à ta verve dramatique !!! Au mieux Aèfkabio rezzera la naine, au pire elle en sssera quitte pour une ballade de plusss au Walhalla !!! Même la fameuse Guérisseuse qui se perd partout connaît tellement bien le chemin menant à la demeure Divine qu’elle en reviendra…
-        En es-tu bien certaine, Assassin ?! railla la tête de la Seksy décapitée au départ de la bagarre et qui coordonnait les morceaux infects de ses Clones malfaisants. Demande alors au Ouik pourquoi toutes ses pathétiques tentatives de résurrection se sont soldées par le même résultat…   
-        Vipère !!! cracha la Valkyn un instant désarçonnée par le doute et qu’une Seksy mit à profit pour tenter de l’embrocher proprement. Notre compagnon a déjà fort à faire pour immobiliser tes morssseaux puants !!! Puis shootant à la volée dans un bras qui louvoyait vers elle comme un immonde serpent de chair : N’est ssse pas, mon gentil compagnon ?!
-        Je… ça ne marche pas, ma courageuse amie ! répondit le grand Troll dans un sanglot tout en distillant assez de poisons pour éliminer la population de Jordheim dans le tronc d’une autre Seksy qui avançait vers lui sur des avant-bras mutilés. La Mercenaire dit vrai : Halaguena a disparu de notre Univers. Son Aura n’existe plus !
-        Comment ça ?! s’étrangla la Kobold qui sentait une angoisse affreuse monter dans sa gorge. Mais c’est parce que tu es fatigué, voyons !
-        Pauvres idiots, reprit la tête-Seksy. Vous pensez que j’ai fait forger spécialement ces armes étranges pour décorer ?! Sachez, minables larves qu’elles ne répondent pas aux critères des Trois Royaumes. Elles ont été forgées à partir du Creuset de la Goutte pour tuer le Ouik s’il le fallait ! Imaginez l’effet de ces Artefacts à la puissance incommensurable sur une minable Guérisseuse de seconde zone !!! J’ai tué cette ridicule Naine ! Pour toujours !!! Et vous allez bientôt tous la rejoindre…
 

L’accent de vérité frappa les deux Tueuses avec l’effet d’une lame mortelle. N’eut été Aèfkabio qui s’était mentalement préparé à un tel choc sur ses alliées, elles auraient été proprement égorgées au même instant. Mais lui savait. Le Ouik était bien plus fort mentalement qu’il n’y paraissait Lorsqu’il avait compris que la Guérisseuse était partie pour de bon en cherchant sans succès la trace de son âme meurtrie dans les limbes où erraient les Midgardiens en attente de résurrection, il avait compris que l’Avalonienne utiliserait l’information pour défaire les dangereuses Assassins. De fait il avait vu juste. Seuls le double sort d’immobilisation qu’il balança in extremis avec une précision mêlée de rage impuissante permit à ses compagnes abasourdies d’échapper à un funeste destin. Mais la graine du doute était semée et les pleurs déchirantes non feintes qui ruisselaient maintenant sur le visage décomposé par la haine de Chieuse étaient porteuses de défaite. Car tout combattant de l’Ombre sait qu’une Assassin guidée par ses sentiments ne survit jamais bien longtemps… C’est Titetouffe qui – mettant à contribution une seconde de répit durant laquelle les morceaux de Seksy se regroupaient pour l’hallali – gronda doucement à l’intention de la petite bleue agitée de sanglots incontrôlables :
-        Chieuse… Si tu te laissses envahir par le désessspoir et la fureur, tu mourras…
-        M’en fiche !!! Je ne partirai pas seule… grinça la petite boule de colère bleue.
-        Nous ne pouvons pas la tuer… Nous devons fuir pour trouver un moyen de la vaincre sssinon Halaguena sssera vraiment morte pour rien !
-        Je ne partirai pas !!!
-        Je sssavais que tu dirais sssa ! souffla la Valkyn en lançant son coude droit dans la tempe de la Kobold qui s’écroula comme une masse dans ses bras.
 

Puis s’adressant à Aèfkabio qui restait médusé par le geste imprévisible, comiquement imité par les Seksy qui n’y comprenaient plus rien, Titetouffe hurla au Ouik tout en commençant à courir malgré son fardeau :
-        Comme avec le mignon du prêtre de Hel, Caillou ! Déchaîne sssur sssette horreur la fureur de Thor !!! TUE LA !!!
 

Les Seksys, fussent elles partielles ou entières, comprirent qu’elles venaient de commettre une erreur en se regroupant pour l’assaut final. Elles avaient jusqu’ici encouragé les Tueuses survoltées à les affronter au corps à corps car elles se prémunissaient ainsi des éventuelles attaques de ce surprenant Ouik qui n’était pas en mesure de donner tout son terrifiant potentiel. Elle pensèrent pouvoir bénéficier d’une seconde de répit le temps que la Valkyne alourdie par la Koby assommée ne soit hors de portée mais la fureur trop longtemps contenue dans le gros corps minéral depuis qu’il savait que Halaguena ne reviendrait pas s’abattit sur elles.
 

En une fraction de seconde, le portes de l’enfer s’ouvrirent sur la charmante vallée encaissée.
Le premier éclair gigantesque qui déchira le ciel, frappant les Mercenaires de plein fouet, explosa dans un fracas si terrible que l’onde de choc dégagée fit exploser le granit alentours et vitrifia le sol boueux de sang et de magma immonde.
La terre arrachée et la poussière dégagée aveuglèrent douloureusement le Chaman mais il ne se posa pas la question de savoir si les Avaloniennes avaient survécus à sa foudroyante attaque. Pas plus qu’il ne songea à la possibilité que ses alliées puissent avoir été tuées. Tout à sa folle rage meurtrière, il abattit par trois fois les titanesques marteaux de Thor qui font la Légende des Thanes de Midgard. Malgré sa masse gigantesque, le Troll se retrouva précipité au sol, incapable de reprendre son souffle tant l’air ambiant crépitait d’énergie. 
 

Un silence insupportable s’abattit sur le lieu du carnage.
Un silence si profond, si absolu, que le Ouik pensa avoir irrémédiablement lésé ses tympans douloureux.
Il était vidé.
Jamais il n’aurait pensé pouvoir produire une telle démonstration de puissance et ce qu’il était en train de devenir l’horrifiait bien plus que ce qu’il venait de combattre.
Plantant un monstrueux genoux en terre, il se releva enfin et s’efforça de reculer malgré ses membres devenus plus lourds que la pierre massive dont ils avaient l’apparence.
La voix sifflante de la Valkyne en provenance de la corniche où s’était effondrée la pauvre Halaguena le rassura sur le sort de ses amies et sur une hypothétique surdité :
-        Tu l’as eu ?
-        Je… Je ne sais pas… souffla péniblement l’impressionnant Golem. J’espère car je ne pourrai pas réitérer une telle attaque avant longtemps… Ca va vous deux ?
-        Physiquement oui mais il faudra que je change de braies ! gloussa la Velue. J’ai bondi quand tu as lansssé ton éclair en comptant sssur le sssouffle qui en résulterait pour nous mettre à l’abri et j’ai fait le bon choix. Tout comme toi…
-        Chieuse ?
-        Toujours dans les vapes ! Heureusement d’ailleurs car elle va m’en vouloir terriblement, je la connais. Je préfère lui retirer ssses fichues lames avant qu’elle ne reprenne consssienssse car elle est bien capable de faire des bêtises… Monte nous rejoindre, il y a un sentier moins abrupte sur ma droite. Je surveille la… cette chose affreuse en bas. Au cas où…
 

Le Ouik s’échinait difficilement à gravir la pente douce désignée par la Tueuse lorsqu’il entendit gémir la Velue :
 

-        Aèfkabio, hâte toi !!! Ssse… Sssa… Sssa n’est pas mort !
 

Motivé par une peur panique, le Caillou parvint enfin en haut du tertre et s’élança lourdement – aiguillonné par l’angoisse – jusqu’à se trouver à coté de la Valkyne. En contre-bas, les lourdes volutes de poussière qui flottaient toujours étaient lentement balayées par une brise qui s’était mise à souffler légèrement dans l’étroite gorge. Des… choses… bougeaient encore. C’était indéniables. Pas plus le Ouik que Titetouffe n’étaient certains de pouvoir contempler le cauchemar qui émergerait sans y laisser leur raison.
 

-        Partons d’isssi… souffla la Velue, une once de panique si inhabituelle dans la voix qu’elle contribua à angoisser plus avant le pauvre Ouik déjà terrifié. Tu peux porter Halaguena ? demanda t’elle en désignant le petit corps affalé transpercé de part en part par le trident de combat qui irradiait toujours d’une lueur malsaine.
-        Je vais essayer… Il le faut…
 

Le colosse s’approcha de la minuscule dépouille sanglante toute recroquevillée et tendit la main pour en retirer l’arme maléfique quand la Tueuse féline se mit à crier :
-        Ne touche pas à sssa sssurtout !!! Cette arme a été forgée pour te détruire ! Nul ne sssait l’effet qu’elle pourrait avoir sssur toi ! Tant pis ! Laissse Halaguena isssi. Où qu’elle sssoit maintenant, elle comprendra…
-        Non ! tonna fermement le Chaman. Je ne laisserai pas une amie – fut elle morte – entre les griffes immondes de ce qui ressurgit du néant ! Nul ne sait ce que l’Avalonienne serait capable de faire avec le corps de Hala !!!
-        Mais enfin !!! Tu n’arriveras pas à la transssporter ! Regarde toi, tu peines déjà à tenir debout ! A quoi ssservira ton entêtement à vouloir emporter une dépouille sssi ssse caprissse nous coûte finalement ausssi la vie !
 

Sourd à la raison, le Troll farfouilla fébrilement dans sa besace. Exhibant son curieux sac en peau de Gnurf, le Ouik buté étira silencieusement les rebords du curieux objet magique jusqu’à leur faire atteindre une taille que la Valkyne médusée aurait cru impossible. Avec une douceur touchante, il fit disparaître les pieds du cadavre à l’intérieur, remontant lentement ensuite en prenant garde de ne pas frôler le trident maudit. Enfin, la dépouille de celle qui avait été Halaguena de Montargis disparut entièrement dans l’artefact.
-        Ssstupéfiant… souffla l’Assassin. Sssi je ne craignais pas que cette saleté d’arme maudite ne la blessse, j’aurai bien balansssé Chieuse dedans ausssi.
-        Elle est lourde ?
-        Physiquement non mais intellectuellement plutôt, oui… Je ne l’aurai autorisée à sortir que sssi elle avait promis de ne pas me faire payer le coup de coude !
-        C’était pour lui sauver la vie !
-        On voit bien que tu ne connais pas Chieuse Grave, mon ami !!! s’étrangla de rire la Valkyne avant de reporter son attention sur le péril en contre-bas, grouillant toujours dangereusement mais encore partiellement masqué. Filons maintenant ! Et prions pour que la Mercenaire sssoit asssez affaiblie pour ne pas nous donner la chassse car dans notre état, elle n’aura pas grand peine à nous envoyer retrouver notre infortunée compagne Guérissseuse.
-        C’est ma faute si elle est morte ! s’étrangla de chagrin le pauvre Ouik.
-        Halaguena était une Midgardienne. Même sssi elle donnait souvent l’impresssion d’être un peu originale, sss’était une Guerrière et elle est morte comme telle. Elle aurait sssouhaité qu’il en soit ainsssi.
-        Elle a disparue. Pour toujours. Jamais je ne pourrai me le pardonner.
-        C’est Seksssy qui l’a tuée, pas toi ! La Naine sssavait  les risques qu’elle prenait en s’embarquant dans sssette aventure. Même sssi elle avait eu connaisssance du dessstin qui l’attendait, je sssais qu’elle nous aurait accompagnée malgré tout.
-        Je la connaissais très peu mais elle me manque déjà…
-        Je la connaisssais bien et elle va encore plusss me manquer en me laisssant Chieuse sur les bras, crois moi…
-        Tu crois qu’elle nous voit d’où elle est – quelque soit cet endroit ?
-        Je l’ignore. Mais tout ssse que je sssais c’est que sssi tel est le cas, elle sssourit alors !
-        Parce qu’elle a retrouvé la paix ?
-        Oh non… Sssimplement parssse que sssette drôle de petite chose n’a jamais pu sss’affranchir de ssson éternel sssourire idiot même dans les pires circonstances ! Sssèche tes larmes, puissant ami, car même sssi sssa dépouille est inerte, Hala vivra pour l’éternité.
-        Comment ça ?
-        Halaguena de Montargis était une Légende dans le monde des Trois Royaumes. Oh, pas par sssa puisssanssse plutôt risible ou ssses talents de combattante assez médiocres, non. Mais tout sssimplement par ssses écrits légers où elle ventait les exploits de ssses compagnons avec une bonhomie touchante. Et sssa, l’Avalonienne ne pourra pas le détruire tant que Midgard vivra. Ausssi sss’est à nous de faire le nécesssaire pour éviter l’holocaussste car sssela reviendrait à tuer Hala pour de bon. Et il ne faut pas que les Légendes meurent…
 

Chapitre 33 – Renaissance
 

Groboulé le Paladin était inquiet. De quelle façon pourrait il remporter l’épreuve des Vierges d’Airain ? Même au fait de sa puissance, il n’aurait jamais osé tenter ce qu’il s’apprêtait pourtant à faire maintenant, lui qui  n’était plus qu’un vieillard grotesque, un mort en sursis tout juste capable de porter son armure de guerre sans s’effondrer pitoyablement. Jadis, cette dernière protection qui gardait l’accès secondaire menant à la forteresse de la Confrérie était si impitoyable qu’elle déclenchait des frissons de crainte respectueuse chez les plus purs et les plus redoutables membres de la société secrète eux mêmes. Seuls un être habité d’une droiture sans faille pouvait espérer affronter le péril et y survivre. Hors toute créature, aussi lumineuse soit elle, abrite dans les recoins tourmentés de son âme une part de noirceur. Et le vieux Guerrier ne faisait pas exception à cette règle.
Lorsqu’il avait pénétré dans le temple des Vierges, l’ancien Ouik tentait de son mieux de contrôler la pensée qui fragilisait dangereusement son équilibre intérieur : cette haine irrépressible qu’il ressentait pour son ennemie de toujours, cette Avalonienne diabolique qui avait anéantie son monde.    
 

Il n’ignorait pas qu’à moins d’un miracle, il serait jugé indigne par les dangereuses gardiennes d’airain et qu’elle le châtieraient sans une once de miséricorde pour avoir osé se présenter avec le cœur impur. Lorsque les premières volutes aveuglantes l’entourèrent, une boule d’angoisse l’étreignit. Puis rapidement, la surprise l’emporta. Les douze Vierges restaient à l’état vaporeux au lieu de se matérialiser. C’est tout juste si Groboulé parvenait à distinguer les contours des magnifiques visages. Quand Marada la Louve – Mère originelle de la Confrérie et Haute Gardienne de l’épreuve – s’adressa à lui, ce fut dans un souffle éthéré à peine audible :
-        Te voilà enfin, mon vieux compagnon… Nous avions prédis ta visite mais craignions qu’elle n’arrive trop tard !
-        Loyauté et Honneur, salua le Paladin à la manière des Anciens en frappant ses bracelets d’acier, bras tendu devant lui. Je suis conscient de me présenter devant les Vierges le cœur et l’âme entachés de pensées négatives, Mère Louve ! Pourtant du succès de ma démarche dépend la survie de la Confrérie même. Et peut être des Trois Royaumes.
-        Tu négocies ton passage, Paladin ? Tu espères que les Vierges pourraient être sensibles aux arguments d’un Chevalier dont l’esprit tourmenté est gouverné par la colère et la fureur ? rétorqua la Lumière chancelante avec une douce ironie qui tranchait avec la dureté des propos.
-        J’ai conscience de ce que je suis devenu, Mère Louve. Pour autant, le temps m’est compté et je n’ai d’autre choix que de tenter de faire fléchir les Vierges afin de pénétrer secrètement au cœur de la Confrérie car je crains que la traîtrise qui me fut fatale jadis ne finisse par y régner en Maître.
-        Les Vierges protègent l’accès au sanctuaire de la Confrérie, Paladin. Elle ne se préoccupent pas des conséquences que ta venue pourrait avoir pour sa survie… Tu connais les Règles. Et tu as peur de notre courroux alors que nous ne sommes que pureté ! Je le sens…
-        Je ne discute pas ce fait. Je ne suis plus celui que j’ai été et je dois apprendre à vivre et à avancer avec des sentiments qui m’étaient jusqu’ici inconnu. Et la peur n’est pas le plus infamant des changements que je subis…   
-        T’humaniser te fragilise, Champion de la Lumière. Avec la peur vient le doute. Et le doute n’est pas acceptable pour un combattant de ta qualité…
-        Je ne serai plus jamais le Parangon de droiture implacable que tu as connu. Les récentes épreuves que j’ai traversé m’ont ouvert les yeux sur la grande hypocrisie qui se cache derrière cette supposée Loyauté pour laquelle je combattais. Le bien peut exister dans le Chaos. Tout comme le Mal peut s’abriter derrière l’Ordre… La justesse d’une cause n’est pas une denrée mesurable qu’on dépose dans la Grande Balance Cosmique car la Loi n’est pas le Bien. Revoir Demetor et les Paladins de Sang acheva de m’en convaincre…
-        Tu tiens un discours de Renégat, Groboulé. La Lois est ta vie ! L’Ordre est ton honneur ! Tu as juré de les défendre à tout prix.
-        Avant oui… Mais j’ai changé. La Loi et l’Ordre ne sont plus à mes yeux que des excuses visant à cautionner l’excès et le pouvoir. Seule la Justice importe. Et la Loi s’en est détournée pendant que l’Ordre l’utilisait…
 

Les créatures de lumières se mirent soudain à briller d’un feu irréel avant de s’évanouir à l’exception d’une seule. Puis la lumière décrue doucement, laissant place à une silhouette plus précise que le Paladin ne connaissait que trop bien. Bien que les contours demeurent imprécis, Groboulé pouvait contempler la jeune et belle Marada qui avait été sa compagne toute sa vie durant jusqu’à ce que le temps, éternel vainqueur de la condition humaine, la fasse quitter son enveloppe de chair pour la transformer en Vierge d’Airain à jamais. Emu jusqu’aux larmes, les vieux soldat avança sa rude main calleuse vers le visage intangible de celle qu’il n’avait jamais oublié :
-        Mon Amour ?! Mais comment… ?
-        L’équilibre est irrémédiablement rompu, Groboulé. Mes sœurs viennent de me faire don de leurs dernières étincelles de lumière pour que je puisse prendre cette forme que tu aimais tant une dernière fois car nous avons un dernier cadeau à te faire avant de disparaître à jamais de cet Univers.
-        Le Vierges sont la Force de la Loi la plus puissante qui soit. Vous ne pouvez pas…
-        Tes craintes concernant la Confrérie sont justes, mon aimé ! Notre Société jadis tournée vers le Bien et la Justice n’est plus. Seule un Ordre inhumain et avide perdure. Et le Pouvoir qu’il donne à ceux qui le  défendent à n’importe quel prix. L’Ordre de la Goutte et la Confrérie sont si proches aujourd’hui que seuls quelques Légendes anciennes comme toi et Seksy permettent encore de les distinguer. Mais elles n’ont qu’un seul but en tête l’une comme l’autre : s’approprier le pouvoir du dernier Ouik porteur pour régner sans partage. Quitte a s’entre déchirer ensuite lorsque toute opposition aura été éradiquée. La Lumière a fuit les cœurs de nos membres, nous condamnant irrémédiablement mes Sœurs et moi. Tu es le dernier Chevalier défendant encore cet idéal, Groboulé. Ces troublantes questions que ton inespérée mortalité ont semé dans ton cœur comme des graines d’espoir seront ta force.
-        Tu m’as toujours prêté des qualités d’exception que j’étais bien loin d’avoir, Marada ma douce… Malheureusement, aujourd’hui plus encore qu’avant, cette puissance qui faisait ma Légende s’est enfuie pour ne laisser qu’un guerrier fatigué et usé n’aspirant qu’à pouvoir se reposer. Enfin.
-        Cette heure viendra bien assez tôt. Et je serai là pour t’accueillir lorsque tu rejoindras l’autre Conscience. Mais les Sentiments absolus et égoïstes que j’ai pour toi ne m’aveuglent pas au point d’oublier que tu es le dernier espoir de ce Monde.
-        Aèfkabio le Ouik est cet espoir !
-        Non, mon amour ! Le dernier Porteur n’est que l’Arme. Toi tu seras le bras. Ou plutôt UN des bras…
-        Je ne comprends pas, Marada.
-        Tu comprendras lorsque le moment sera venu, Paladin. Quitte ses terres maudites maintenant. La Confrérie n’est plus celle que tu as connu. Tu n’y trouveras pas l’assistance à laquelle tu aspirais, seulement un trépas misérable de la part de ceux là même que tu considérais à tort comme tes compagnons. Pars et rassemble des camarades prêts à mourir pour leurs idéaux puis apprête toi à livrer ton dernier et plus âpre combat avant de me rejoindre enfin. Comprends que tu devras affronter les forces combinées et impitoyables des deux plus anciennes Puissances des Trois Royaumes.
-        Ca ne se peut ! La Confrérie et L’Ordre ne s’uniront pas ! Même si un but commun menaçait de les rassembler, ils restent des ennemis ataviques l’un pour l’autre !!!
-        L’avidité du Pouvoir les réunira le moment venu. Et tu devras faire de même pour espérer les vaincre ! La Victoire naîtra de l’unité avec ton contraire le plus méprisable…
-        Tu veux dire que… Non jamais !!! Plutôt la mort qu’un déshonneur pareil !
-        Il ne s’agit pas d’un choix, Paladin ! Pour avoir une petite chance de terrasser l’Hydre immonde et malsaine qui naîtra de cette union contre-nature, il te faudra rétablir la Balance en unissant la Lumière aux Ténèbres. Il te faudra convaincre ta pire ennemie de lutter à tes cotés.
-        Même si j’acceptai, l’Avalonienne ne me laisserait pas l’occasion de l’approcher assez pour m’expliquer.
-        Je ne peux malheureusement pas t’aider à ce sujet. Votre… relation est si fusionnelle par sa passionnelle violence qu’aucune force extérieure ne serait en mesure de solutionner ton problème. Sache seulement qu’elle est le second bras nécessaire pour que la puissance du Ouik soit déchaînée. Elle est l’Obscurité à son apogée !
-        Je ne suis plus le représentant de la Lumière, Marada. L’équilibre ne sera pas atteint.
-        C’est pour cela que nous t’attendions, Groboulé mon aimé. Pour rétablir l’équilibre suffisamment longtemps pour que tu puisses tous nous sauver. Au revoir, mon Amour. Je serai là pour toi lorsque tu auras enfin trouvé la Paix.
-        Marada… Attends…
 

Aucun halo éclatant ne vint concrétiser le Don ultime que les Vierges d’Airain firent au vieux Chevalier fatigué et il douta un instant d’avoir rêvé la scène. Tout à sa profonde tristesse, il sut que ce court moment de bonheur intense n’avait pas existé que dans son esprit tourmenté lorsqu’il essuya l’unique larme qui coulait lentement sur son vieux visage raviné par le temps. Retirant sa main comme si la goutte de peine avait été du plomb fondu, il secoua la tête, torturé par un doute où se mêlaient espoir et exaltation. Attirant devant lui son gigantesque Bouclier, il constata en contemplant son reflet que les ravages de l’âge l’avaient quitté. Il avait devant les yeux le reflet d’un jeune homme solide au regard fiévreux, celui là même qui s’était abîmé dans le gouffre de lave sous les coups de Seksy Tonic il y avait si longtemps maintenant. N’osant y croire, il prit d’une main ferme RocTitan, son marteau de guerre qu’il peinait à lever des deux bras une minute plus tôt et le fit tournoyer comme s’il eut s’agit d’une frêle baguette de chêne. La fatigue l’avait abandonné tout aussi miraculeusement que cette étrange lassitude désespérée qui le rongeait pareille à une lèpre mentale insoutenable.
 

Ainsi les derniers représentants de cette Justice passée lui donnaient la chance de partir en Héros en livrant sa plus belle bataille… 
Groboulé le Paladin, dernier Chevalier de Lumière, ne les décevrait pas.
Repartant d’un pas ferme et assuré, il fouettait l’air de ses terribles armes en riant comme un enfant.
Une Légende Vivante hurlant au monde le bonheur d’avoir retrouvé sa phénoménale puissance qu’il était bien décidé à utiliser au mieux pour la Justice et la Liberté !!!
 

Puis il trébucha et se vautra de tout son long dans une stupide flaque boueuse en pensant à cette saleté d’Avalonienne…
 

Prochain, épisode : Chapitre 34 – Fuite en avant