Chapitre 31 – Sérieuses complications

Seksy Tonic maintenait la pression sur la petite troupe qu’elle conduisait. Bien que métamorphosée en Frostalf grâce aux pouvoirs des Chiens de Boxikor, elle n’avait rien perdu de sa paranoïa prudente. Elle estimait que rien n’était joué tant qu’ils n’auraient pas rallié la base avancée de l’Ordre de la Goutte sur Midgard. Situé dans une vallée discrète enchâssée dans les montagnes du Nord du royaume, le camp n’était pas à proprement parler une forteresse de l’Ordre mais il disposait d’une sérieuse garnison recrutée parmi les tribus de Troll Sauvages et insoumis au diktat de Jordheim. L’Avalonienne avait toujours préféré s’appuyer sur des mercenaires sans scrupules mais grassement payés que sur des fanatiques appelant la mort pour la grandeur de l’Ordre…
Une fois rendus, elle se faisait fort de neutraliser son embarrassant colis s’il donnait des signes d’inquiétude. En attendant, la fausse prêtresse d’Odin ménageait prudemment Aèfkabio le Ouik. Elle avait pu constater de visu l’effroyable pouvoir dont il était détenteur et l’extrême dangerosité renforcée par son manque de maîtrise lorsqu’il l’exerçait. Malgré l’énergie qui l’habitait et le renfort des autres Chiens, elle doutait quand même de sa capacité à pouvoir terrasser un si imprévisible adversaire.

- Pas très causants tes compagnons, Dame Seksy ! l’interpella timidement le Ouik sans se départir de son éternel sourire candide si étonnant sur sa grosse face pierreuse.
- Les membres de la Confrérie ne sont pas réputés pour leur amabilité mais pour leur grand sérieux, éluda poliment la Frostalf. Je préfère les savoir concentrés à déjouer les tours de l’ennemi plutôt qu’à animer une aimable conversation, mon ami.
- J’entends bien, ma Dame ! Pour autant, j’en viens presque à penser qu’ils sont muets. Pas une parole depuis notre départ. Même lorsque celui que tu appelles Sraagalf a glissé avant de tomber dans l’abîme qui menait au premier plateau, il n’a émis aucun son. Lorsque nous l’avons secouru et avons soigné les terribles blessures que sa chute avait occasionné, aucune plainte n’a franchi ses lèvres.
- Nous les Frostalfs sommes une race pleine de retenue qui loue le stoïcisme mais abhorre les démonstrations de faiblesse.
- Je comprends. Bien que je trouve qu’il n’y a pas de honte à exprimer sa souffrance. C’est naturel…
- Et que connais-tu à la souffrance, petit Ouik ? s’emporta hargneusement l’Avalonienne sans pouvoir se contenir.
- Ne t’énerve pas voyons… Je ne voulais pas te courroucer…
- Comment peux tu savoir quoi que ce soit de la vraie douleur alors que tu n’as vécu que dans ta petite vallée paradisiaque !!! Vous autres Ouiks êtes bien prompts à porter un jugement aveugle sans en mesurer forcément la portée… gronda la prêtresse de plus belle.

C’est la voix du Chef de Meute qui ramena l’Avalonienne à plus de retenue. Muette, elle explosa dans son cerveau malade comme un million de dards acérés :
- Tu nous fait mal à exercer ainsi ta haine, Hôte !!! Souviens toi que nous ne sommes plus habitués à ce genre de démonstrations et que ta nature spéciale gêne notre osmose complète ! Tu nous remplis de l’intérieur !!! Cesse cela ou nous perdrons notre cohésion et tu en paieras le prix !!!
- Tu me menaces, vile créature ? répliqua en pensée la Furie. Nous avons un accord, je te le rappelle et tant que cette mission n’est pas arrivée à son terme, je te conseille de rester à ta place, toi et tous les autres Chiens !
- Je ne voulais pas être offensant, Mercenaire ! susurra suavement le Chef de Meute. Je tiens seulement à ce que notre quête soit un succès au moins autant que toi et tes éclats colériques pourraient effrayer le Ouik. Sans compter l’effet désastreux que tes sentiment excessifs pourraient avoir sur notre Alliance…

Toute entière à l’échange mental, Seksy ne s’était pas rendue compte qu’elle était tombée à genoux à l’instar de tous les Frostalfs. C’est le geste amical du Ouik qui déclencha la catastrophe. Les faux Frostalfs avaient bien prudemment évité tout contact physique prolongé avec Aèfkabio jusqu’ici. La pluralité évidente de ses talents ainsi que son origine particulière auraient pu cacher une forme d’empathie mentale qui les aurait percé à jour. Mais là, alors que tous ses protecteurs gisaient dans la neige en tremblant, le gentil Troll eut un geste uniquement guidé par la compassion et l’inquiétude. Il posa doucement sa main non gantée sur l’épaule de la Mercenaire, effleurant par mégarde la douce peau d’ébène en murmurant un « Mais que vous arrive t’il donc ?! » angoissé.

Et les images commencèrent à défiler…

Les pensées et les souvenirs les plus secrets se déversèrent en lui avec une telle force qu’il se mit à hurler. La noirceur de celle qui se cachait derrière le masque de la prêtresse d’Odin lui apparut, le glaçant jusqu’au tréfonds de son âme. Toute les pulsions malsaines et la souffrance indicible qui cohabitaient paradoxalement dans le cœur de l’Avalonienne le submergèrent pour être ensuite remplacées par une vague de méchanceté sadique insupportable. A la torture, le Ouik pensait avoir vu le pire qui puisse habiter une enveloppe humaine et il faillit passer à coté du puit obscur qui tentait de s’abriter derrière la personnalité de la Mercenaire. Il regretterait longtemps d’ailleurs d’avoir contemplé cette infime parcelle car lorsqu’il plongea son esprit dedans, il se trouva face au Vide.
Le Vide à l’état le plus pur qui soit.    
Un Vide si ancien qu’il n’avait jamais été nommé et qu’on désignerait un jour sous une appellation mystérieuse : les Chiens de Boxikor.

Quel ironie que ce nom aujourd’hui honni mentionne celui qui n’avait finalement aspirer qu’à être en paix dans son coin, en aucun cas devenir l’héroïque victime de cette Chose de Non-Vie.
Ironique ne voulant pas dire comique comme s’en rendit compte le gentil Aèfkabio en descendant toujours plus avant dans la conscience du Vide étrange…

Juste après la chute des Dieux Originels, à l’époque où les jeunes Divinités façonnaient à nouveaux les Mondes selon leurs vœux, ils constatèrent qu’une forme d’existence échappait à tout contrôle. Unique et multiple à la fois, ni vivante, ni morte, elle avait surgie du néant et avait pris possession d’une jeune planète pour y régner sans partage. Incapable de créer, cette « Force » parasitait et corrompait toutes les créatures présentes qui croisaient son chemin comme une lèpre mentale incurable. Tout d’abord intrigués, les Dieux s’amusèrent de cette ridicule rébellion et se lancèrent dans une forme de compétition tacite. Ce serait à celui qui trouverait le remède à cet agaçant cancer. Contre toutes attentes, aucune des tentatives Divines pour contrer cette Chose ne parvint à la vaincre. Chaque forme de vie que les Dieux tentaient d’implanter sur ce monde finissait inlassablement par renforcer la puissance de la Chose et un Dieu prétentieux qui se faisait fort de mater personnellement l’insoumis faillit même y laisser son Essence. Finalement, lassés de ce jeu puéril qui s’avérait en plus dangereux, les Dieux se détournèrent de la pauvre planète martyrisée et l’abandonnèrent à son triste destin comme à leur détestable habitude.

Lorsque le Troisième Panthéon remporta la lutte cosmique qu’il livrait aux Noirs Anciens et que les Lois de l’Equilibre furent enfin admises de tous, les Négociateurs qui structuraient le partage de l’Univers entre les factions tombèrent sur la planète de la Chose oubliée. N’ayant plus rien à envahir, elle s’était repliée sur elle même, laissant les créatures de la planète se multiplier. Aussi c’est à un innombrable grouillement d’épouvante cannibale que les émissaires des Dieux furent confrontés.

Les Négociateurs étaient bien ennuyés !

L’Accord Cosmique prévoyait que toute chose serait dorénavant nommée et qu’une dualité – même infime – devrait habiter chaque forme de vie pour garantir le statu quo entre les Noirs Anciens et le Troisième Panthéon. Or cette « existence » était antérieure aux Noirs Anciens et ignorait jusqu’aux préceptes de l’Ordre et du Chaos. Elle existait. Simplement. Les Négociateurs furent tentés de laisser à leur tour la Planète bizarre à son curieux destin mais ils craignaient la fureur des Dieux Supérieurs – toutes factions confondues – s’ils apprenaient qu’ils avaient failli sans même tenter de trouver une solution. Tout d’abord, il commencèrent par baptiser la Planète et – eut égard à sa nature inclassable – se contentèrent de l’appeler « Terre » après avoir hésité avec « Eau » car les océans y abondaient.

Ensuite ils tentèrent d’entrer en contact avec la Non-vie mais elle se contenta de parasiter l’envoyé sans même l’écouter si tant est qu’elle en était capable.

C’était très embarrassant !

Les Négociateurs n’étaient pas très emballés à l’idée de partager la non-existence de leur malheureux collègue aussi firent ils une grande réunion qui dura très longtemps.
Du coup, le partage de l’Univers n’avançait plus et les Dieux commençaient à donner des signes d’impatience qui ne laissait rien présager de bon pour les grands causeurs encore très indécis.
Comme la réunion s’éternisait toujours et juste quand ça allait franchement chauffer pour leur matricule, un des Négociateurs eut une idée brillante.

Même si au départ l’accueil fut limite peu enthousiaste pour ne pas dire frais…

Le Négociateur Brillant qui avait trouvé l’idée dit : « On a qu’à envoyer Boxikor sur Terre !!! »
Une pléthore de « C’est qui celui là ?! » plus tard, le Négociateur Brillant expliquait enfin : « Rhhhaaaa mais si enfin !!! Boxikor !!! C’est un Dieu neutre ! »
L’excellente saillie déclencha immédiatement une attendue rigolade générale car les Dieux Neutres – coincés qu’ils étaient à l’époque entre le Troisième Panthéon et les Noirs Anciens – n’étaient pas vraiment en odeur de Sainteté comme chacun sait. Néanmoins, ça n’était pas le tout de se marrer – même si elle était bonne ! – et on se calma enfin pour laisser le Négociateur Brillant continuer son exposé non sans s‘être préalablement enquis d’une question d’importance : « Il est Dieu de quoi, ce Boxikor ? ».
C’était souvent le problème avec les Dieux Neutres.
A force de ne pencher ni d’un coté, ni de l’autre tout en observant un retrait prudent à l’égard de concepts aussi fastoches que le Bien et le Mal, on en était arrivé à se retrouver avec des Dieux très originaux mais limite utiles quand même…
« Ben… C’est le Dieu du « Tout en Un » en fait… » répondit le Négociateur Brillant avec un sourire forcé.
« Ah ?! Et il fait quoi ? Nan parce que même un Dieu Neutre comme Patatoros le Tibia on comprend mais ton Boxikor, c’est pas évident ! » demanda un Négociateur dubitatif.
« Il est Dieu de quoi Patatoros ? » demanda un autre Négociateur interpellé.
« Ben il est Dieu des Tibias ! » répondit le Négociateur dubitatif.
« Droit ou gauche ? » insista le Négociateur interpellé.
« Ah mince… Ah ben là tu me poses une sacrée colle… » s’exclama le Négociateur interpellé.
« On s’en fout des tibias de Patatoros ! » s’énerva un peu quand même le Négociateur Brillant qui sentait déjà les pires misères leur tomber dessus s’ils ne se magnaient pas un peu. « Boxikor est celui qu’il nous faut ! En tant que Dieu Neutre du Tout en Un, on le balance sur la planète Terre, il récupère TOUTES les créatures de la Chose de Non-Vie et il en fait une seule et on peut négocier ! ».
« Et il fait quoi avec le gros morceau de Non-Vie qui aura récupéré ensuite ? » souffla presque à regret un Négociateur plutôt sympa et vachement lâche aussi.
« On s’en fout nous ! C’est lui le Dieux ! Il avait qu’à être le Dieu du « Tout en Un et après Plus Rien » s’il voulait être tranquille !!! » s’exclama un Négociateur très lâche aussi mais moins sympa.
« Ouais d’abord ! On est des Négociateurs, nous, pas des Solutionneurs ! Moi je dis que c’est bien comme ça paske après il restera pleins de place sur la planète et que les Dieux Majeurs pourront balancer leurs créatures à eux et se pouiller ensuite par créatures interposées comme partout ailleurs ! » tempêta le Négociateur brillant.
« C’est une super idée !!! » décidèrent l’ensemble des Négociateurs qui n’en avaient pas d’autres et utilisaient en plus un pauvre Dieu tout moisi et Neutre dont tout le monde se contrefichait.
« Par contre comment on le fait venir ? Il viendra pas si on lui dit ce qu’il y a sur la Terre… » se lamenta un Négociateur qui couinait plutôt souvent.
« Ca recherche quoi un Dieu du « Tout en Un » ? » se demandèrent alors fébrilement les Négociateurs.
« Je connais Boxikor de réputation ! Demandons lui simplement son aide et il viendra ! » pontifia un vieux Négociateur que personne écoutait jamais normalement parce qu’il postillonait un peu.  
« Il va venir comme ça ? Juste parce qu’on lui demandera ? Pas de chantage, pas d’Artefact, pas de pouvoir ni de compensation ? » s’étouffa littéralement un Négociateur qui postillonait carrément plus que le vieux mais qu’on écoutait parce que sinon il répétait jusqu’à ce qu’on lui réponde et que c’est chiant.
« Oui. C’est un très vieux Dieu, Boxikor ! Le genre de Dieu qui font des trucs pour que les autres soient heureux ensuite mais sans penser à lui ! » précisa le vieux Négociateur qui savait bien qu’on se ficherait un peu de lui mais qui avait l’habitude.
« Jamais entendu parler de ça ! » ricanèrent cyniquement tous les autres Négociateurs.
« Ben c’était avant quoi… » insista le vieux Négociateur d’un ultime postillon timide.
« Bon !!! De toute façon on risque rien à essayer même si ça sent l’arnaque ! On le contact et s’il vient sans négocier, tant mieux ! Sinon on lui demande ce qu’il veut et on lui donne tant qu’il va faire un tour sur la Terre ! » coupa le Négociateur brillant.

Comme le Vieux Négociateur l’avait prédit, Boxikor le Dieu Neutre du « Tout en Un » décida d’accorder son aide avec plaisir. Il descendit sur la Planète Terre et la Chose de Non-Vie fut bien embêtée quand elle tenta de parasiter Boxikor vu que ce n’était pas possible car c’est lui qui était Un. Par contre son Tout à Elle ramassa méchant… Incapable d’empêcher l’absorption de ses créatures par le Dieu, elle tenta de se planquer partout mais Boxikor la retrouva après avoir choppé toutes les créatures qu’elle habitait et elle fut bien eu aussi.

Entre temps, les Négociateurs avaient réglé le sort de la Terre.
Bon…
C’était un peu bâclé mais il fallait qu’ils se dépêchent sous peine de se faire salement gronder.
En gros ça donna du Chaotique et de l’Ordre en surface avec une majorité de bonnes bestioles mais quelques mauvaises quand même pour équilibrer, le gros des Chaotiques Mauvais sous terre, le tout saupoudré par du Neutre un peu partout pour boucher les trous. Comme il restait de la place, on mélangea ce qui restait pour le coller dans les océans et il resta même quelques trucs à envoyer dans les Cieux.
C’était pas nickel, nickel mais ça permettait quand même aux Dieux de commencer à balancer quelques Elfes, deux ou trois Trolls voir un humain à droite à gauche pour commencer à se taper dessus.

Par contre celui qui était bien couillonné c’était le Boxikor…

Vu que la Terre était maintenant soumise aux accords Cosmiques de partage, il se faisait un poil avoir !

Habité par une Force non répertoriée par les Dieux, il ne pouvait plus sortir de l’endroit ou il avait été choper le dernier morceau de la Non-Vie. Comme elle s’était planquée au cœur de la Planète et que les Négociateurs avaient vraiment bossés comme des cochons, cet endroit échappait heureusement au partage comme de nombreux autres. N’empêche que même s’il avait de quoi se promener, il n’y avait pas un seul chemin complet pour lui permettre de s’échapper de ce monde pourri. Il avait tout essayé mais à chaque coup, « PAF » : il se heurtait à une zone d’Ordre ou une zone de Chaos et même les rares zones Neutres le l’acceptaient plus à cause de son encombrante nouvelle unité. Une chance pour les Terriens, Boxikor n’était pas un tordu. C’était même franchement un Dieu plutôt sympa. Le genre moderne avec des idées très progressistes genre « pas de sacrifice en mon nom » et ce style de conneries mais pas avec un pouvoir Divin dément quand même, faut l’avouer. Paumé sur ce caillou, ignoré de tous et sans adorateurs pour lui donner de la puissance, il se mit à bricoler pour s’occuper au lieu de tout massacrer ou de relâcher la Chose de Non-Vie comme aurait fait n’importe quel autre Dieu.

Il se passionna de voir les multitudes de races débarquer et se sauter à la gorge pour des bricoles.
Pas résistantes  pour deux sous, ces bestioles, mais quel enthousiasme s’agissant de s’étriper !!!
Puis les Royaumes se structurèrent et les guerres reprirent, plus sanglantes que jamais.
Il avait beau être prisonnier, au moins il ne s’ennuyait pas.

En plus, de temps en temps le Dieu avait de la visite et on lui demandait son aide alors il donnait un morceau de la Chose de Non-Vie pour rendre service si c’était demandé poliment. Y avait bien toujours des profiteurs qui faisaient ensuite pleins de bêtises avec mais dans l’ensemble ça se passait pas mal. Et vu que les créatures qui hébergeaient la Chose de Non-Vie finissaient obligatoirement complètement ratatinées de l’intérieur à cause des Règles Cosmiques et que l’énergie revenait toujours vers le Dieu du Tout en Un, y avait pas de mal à donner un petit coup de main. C’était le seul problème avec le don : ça rendait méga fort si on le voulait mais plus on l’utilisait, plus on se rapprochait de son trépas…
Même les Elfes ou les Nains qui pouvaient espérer profiter de l’énergie pendant un bon bout de temps comparé à des humains, terminaient toujours plus secs qu’un cul de nonne et momifiés comme des pommes blettes.

Du coup y avait bien des visites mais on se bousculait pas au portillon non plus.
On va dire qu’en plus des Hôtes de la Chose de Non-Vie, ça tuait aussi le temps et que ça aurait pu continuer gentiment très longtemps.

Mais un jour, Boxikor reçut MazoMazo dit « le Piqué »…

A priori, rien ne laissait supposer que MazoMazo puisse être plus taré que ceux qui l’avaient précédé : tatoué, des piercings et des scarifications pleins la couenne, une coupe de fondu et la bave aux lèvres, il ne se distinguait pas particulièrement des autres humains alors le Dieu ne s’était pas méfié. Le problème avec MazoMazo c’est qu’il ne souhaitait pas vraiment dominer le monde comme les autres mais simplement le mettre à feu et à sang avec ses hordes. Un poil secret, il ne s’en ouvrit pas à Boxikor qui lui donna un morceau de Non-Vie ainsi qu’à tous ses copains présents qui étaient quand même un sacré stock il faut bien l’avouer. De retour à la surface, « le Piqué » et ses potes ne perdirent pas de temps et ravagèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage en s’autorisant même un petit écart non planifié de temps en temps si c’était peuplé. La Chose de Non-Vie lui permettait de déambuler d’un royaume à l’autre, de faire bouillir ses ennemis de l’intérieur voir de se transformer en Golem d’acier avec des piquants partout enfin un peu ce qu’il voulait quoi !

Et comme MazoMazo « le Piqué » était aussi créatif que timbré, il inventa des trucs plutôt pas sympas qu’on raconte d’ailleurs encore aux petits Kobis pour les faire tenir tranquille…

Ce sombre épisode des Royaumes donna lieu à la toute première inter-alliance entre les ennemis de toujours pour mettre fin définitivement à cette sanglante menace.

Cinq cent milles Albionais, Midgardiens et Hiberniens opposèrent un front uni à l’avancée de MazoMazo dans ce qui était alors un véritable paradis, la verdoyante vallée de Muspelheim au nord du royaume de Midgard.
Lorsqu’il débarqua enfin à la tête de ses quelques milliers d’amis pas encore auto-consummés, MazoMazo - que tous appelaient en tremblant « la terreur qui marche en répandant une mort affreuse qui fait très mal » - aurait dit : « Cool ! Ca m’évitera d’aller les chercher, ces gros noobzors ! »
Mais on connaît les Skalds et parfois ils enjolivent un peu quand même pour que ça fasse genre épique et tout…
D’aucuns disent qu’il se serait contenter de dire « Gggrrrrrraaaaaaagggggrrr » ce qui est déjà plus plausible au vu de ce que l’on connaît de MazoMazo.

Quoi qu’il en soit, durant les trois jours que durèrent l’affrontement, on ne s’entendait plus mourir d’après la Légende.
MazoMazo et ses compagnons n’étaient pas vraiment à la fête non plus et ils tirèrent un peu trop sur la corde si bien qu’à la fin, ils s’effondrèrent enfin complètement morts, le corps ratatiné et plus sec que le cœur d’un Instructeur Sicaire.

Des innombrables héros des Royaumes, il ne subsista qu’une poignée de survivants hébétés.
Tous avaient été gravement blessés durant l’épouvantable bataille qu’ils avaient livré et ils dépêchèrent l’unique Kobold rescapée et miraculeusement intacte pour qu’elle ramène de l’aide de toute urgente .
Malheureusement, la Kobold mit deux semaines pour rallier Fort Atla - qui n’est pourtant qu’à deux heures de marche - et le temps que les secours arrivent enfin sur place, les valeureux Héros avaient succombés.
Bien qu’on soupçonna fortement la Kobold – une sournoise Assassin rousse au nom stupide - d’avoir légèrement traîné en chemin pour détrousser les cadavres des combattants tombés, elle était la seule et unique survivante et fut donc fêtée à travers tous les Royaumes.
Avec la bataille et le déchaînement aveugle de forces magiques incontrôlées, ce qui avait été la verdoyante vallée de Muspelheim avait été transformé en terre hostile ravagée par des flots de laves et hantée par les hordes de mort-vivants tombés durant la bataille.
A noter que le prix de l’immobilier là bas s’en ressentit de façon significative.

Boxikor – qui eut vent de l’affaire et s’en trouva fort peiné – décida de ne plus jamais accorder son aide à une créature de la Terre.

Il tint sa parole  jusqu’à l’arrivée de la Mercenaire.
Lorsque celle ci lui proposa de l’aider en échange de la destruction pure et simple de l’Univers connu, Boxikor accepta.
Pas par méchanceté mais simplement parce qu’il commençait quand même à trouver le temps long et souhaitait pouvoir retourner chez lui quitte à devoir ensuite tout reconstruire. Il s’était juré de ne pas provoquer un cataclysme pour s’évader mais considéra que c’était pas pareil si la catastrophe se produisait à cause d’un tiers. Comme quoi tout gentil qu’il soit, Boxikor était quand même un peu faux derche quand il s’y mettait…
Pour être certain de permettre à l’Avalonienne de parvenir à ses fins, il avait été jusqu’à lui octroyer le concours de la Pensée  Principale de la Chose de Non-Vie qu’il avait baptisé « le Chef de Meute » en rappel du surnom que les habitants des Royaumes lui avaient donné. En fait, les autres Chiens qui accompagnaient la Folle n’étaient pas des créatures autonomes mais plutôt des réserves d’énergie sur pattes qui renforceraient considérablement le potentiel de la Mercenaire et qu’elle dirigeait avec le concours plus ou moins coopératif du Chef de Meute.
Le Dieu espérait maintenant que la Manchote – point d’ancrage des créatures de Non-Vie qui la flanquaient – parviendrait à mener sa mission à bien avant de se transformer en pomme blette ! Déjà qu’elle était pas très douée pour commander ses extensions – elle en avait même fait tomber un dans un ravin par manque d’attention, la sotte ! Boxikor espérait aussi que la créature de Non-Vie ne déserterait pas son Hôte car elle était devenue drôlement susceptible avec les années, la saleté ! Avant elle allait dans ses Hôtes sans discuter mais à passer des siècles sans rien glander, elle se la jouait un peu rebelle. A la moindre pensée extrême de l’Hôte, elle se mettait à chicaner comme quoi elle allait revenir dans Boxikor puisque c’était comme ça et minaudait constamment en exerçant tout un tas d’autres chantages carrément puérils. Manquerait plus qu’on puisse utiliser les Chiens de Boxikor sans se transformer en momie et que ça se sache !!! Bonjour le foutoir que ça serait ! Alors le Dieu grondait la Chose de Non-Vie et la surveillait de près pour s’assurer qu’elle ne quitterait pas l’Avalonienne avant sa métamorphose en pomme blette.
Vu le caractère de cochon de la Mercenaire, ça n’était pas gagné…

Quand Aèfkabio le Ouik retrouva ses esprits, il comprit que la fausse Frostalf avait compris qu’il avait compris et que ça allait peut être bien détériorer légèrement leur très récente amitié. Quand la prêtresse d’Odin le regarda droit dans les yeux, il se dit que le « peut être » devenait salement probable. Quand elle se mit à beugler comme une foldingue, il n’eut plus aucun doute :

- C’est plus fort que toi, hein cochonnerie de Ouik ! On aurait pu faire les choses en douceur mais il fallait que tu compliques tout !
- On va pas en faire un plat non plus, tempéra le Troll. C’était bien joué, tu as essayé et tu t’es planté alors maintenant tu me laisses repartir tranquillement et il n’y aura pas de bobo !
- Ben voyons… Je passe un pacte avec un Dieu débile pour qu’il m’octroie une puissance capable d’ébranler les Royaumes mais qui finira par me tuer et je devrai te regarder t’en aller…
- Oui car sinon, je vais me défendre et tu vas amèrement le regretter ! balança Aèfkabio tandis que tout son corps commençait à irradier un inquiétant halo bleuté.
- Tant pis pour le Creuset de la Goutte alors… Je vais te pulvériser, caillasse ! Quand j’en aurai terminé avec toi, tu ne seras plus qu’un minuscule tas de poussière et on verra bien comment bricoler un truc pour récupérer proprement ton Essence de Goutte. De toute façon j’avais envie de tester mon nouveau pouvoir !

Les cinq Frostalfs ne bougeaient pas d’un pouce tandis que la Prêtresse d’Odin se métamorphosait à nouveau en Avalonienne et Aèfkabio ne savait pas trop comment initier le conflit. Il se contenta de reculer prudemment. Enfin, la Mercenaire avait achevé sa transformation. Sans se presser, elle fouilla dans son sac, ressortant divers armes étranges jusqu’à enfin mettre la main sur une curieuse boule métallique qui crépitait d’une menaçante énergie verdâtre et qu’elle enfonça fermement à l’extrémité de son moignon gauche en déclarant :
- Faudra que je range ! Je ne m’y retrouve plus avec tous ces artefacts magiques !

Et son corps tomba comme un gros sac à patate car sa tête venait de quitter ses épaules au même moment ou sa gorge était transpercée par une lourde Claymore que le Ouik reconnu tout de suite.
- C’est ça le Ouik ? demandait une petite Kobold désagréable qui venait d’apparaître dans le dos de la Mercenaire décapitée et qui rengainait ses hachoirs sanglants.
- Oui, tite Chieuse ! répondit Titetouffe qui s’était matérialisée face à la Blonde raccourcie pour placer son coup favori à la trachée et faisait un clin d’œil complice au Troll aussi médusé que soulagé.
- Sssiyrysssyanahagaa’Tsssiii Gaahha !!! s’étrangla d’émotion le gros caillou.
- Keskidi ? souffla la minuscule tueuse en tournant son index sur sa tempe tout en désignant du menton l’ému.
- Sss‘est mon nom complet, expliqua la Valkyne avec une nuance de menace dans la voix.
- Hin Hin Hin ! ricana la Niaise Bleue qui ne comprenait jamais un avertissement avant de recevoir un coup sur le citron. C’est pas Titetouffe qu’il faut t’appeler ? c’est Sissigaga ?
- Mon amie !!! coupa salutairement le Caillou en étreignant la Velue. Tu me sauves encore la vie !
- Rien n’est moins sur, rugirent de concert cinq voix identiques.

Le curieux Trio se retourna pour constater que les cinq Frostalfs - jusqu’ici immobiles - avaient fait place à cinq Avaloniennes jumelles. Elles se repassaient habilement le sac d’Artefacts de la Mercenaire tronçonnée pour en extraire chacune un étrange objet qu’elles enclenchaient sur leurs moignons en poussant des petits cris de joie émerveillés.
- Ah… se renfrogna Chieuse. Ca va être moyen pour l’effet de surprise maintenant.
- Ne leur fait pas de mal, Seksy ! menaça Aèfkabio en voyant deux Mercenaires se diriger vers les Tueuses avec un méchant rictus. Cette histoire ne les concerne pas !
- Tu en as de belles toi, s’indigna une des Mercenaires restée en retrait. Elles m’ont quand même coupée la tête !!!
- Oui et nous allons d’ailleurs recommencer puisssque ça ne t’a visiblement pas calmée… siffla Titetouffe.
- Je vais adorer « voir » ça, gloussa la tête de la Mercenaire décapitée en souriant superbement pendant que son corps applaudissait en frappant de sa main valide la boule métallique crépitante.
- Ca meurt comment ce truc ? demanda Chieuse avec une moue de tricheuse chopée à l’examen.
- Ben ça meurt pas ! hurla de rire une Mercenaire. Enfin pas tout de suite en tout cas… Par contre, ça tue comme vous allez pouvoir le constater de visu avant que je ne vous arrache les yeux pour les bouffer, misérables larves ! Cinq Seksy…
- …et demi ! corrigea la tête tranchée.
- …contre deux minables Tueuses de Midgard et un pathétique Ouik qui ne maîtrise même pas encore ses pouvoirs, on va se régaler ! acheva une autre Mercenaire.
- Oh Hé, faudrait pas m’oublier quand même ! intervint joyeusement une douce voix en surplomb.

Halaguena la Naine fit un signe amical avant d’exécuter un ridicule pas de danse du haut de son piton rocheux puis ajouta :
- C’est pas parce que je m’étais perdue que je suis hors jeu quand même ! Ah tiens ? C’est qui les grandes saucisses blondes ? Ils sont ou les Frostalfs ?
- Une Guérisseuse… s’amusa une Avalonienne. Voilà qui rend la bagarre bien plus intéressante si elle gère correctement ses sorts d’hypnotisme et d’étourdissement !
- Je suis spécialisée en augmentation et en soins, pas en apaisement, navrée ! corrigea la Tanche.
- Quelle andouille !!! s’exclama Chieuse Grave en portant une main à son front.
- Dans ce cas tu n’amènes rien d’amusant au débat !!! coupa une Avalonienne en pointant son bras mutilé garni d’un effroyable trident acéré sur Halaguena.
- Mais heuuu… gémit la Naine en recevant dans la poitrine le trident expulsé du moignon avec la puissance d’un trait de baliste d’assaut qui la souleva du sol.
- Halaaaaaaaaa !!! hurla Chieuse Grave en s’élançant en pleurs vers l’Avalonienne criminelle.
- Meurtrière !!!! Tu vas payer !!! suivit Titetouffe, l’épée dressée.
- Bouyabouya !!! gémit Aèfkabio tandis qu’il sentait la puissance ravivée par la colère et la tristesse monter en lui.
- Ne plaignez pas cette pauvre nullité de Guérisseuse !!! rétorqua une des Mercenaire faussement affligée. Sa mort fut propre et rapide ! Vous n’aurez pas cette chance !!!

Animées d’un même élan et la bave aux lèvres, les Seksy Tonic se ruèrent sur le trio en grondant comme une meute de bêtes sauvages. 

Prochain, épisode : Chapitre 32 – Mort d’une Légende