Chapitre 29 – Trahison

L’imposante silhouette progressait avec une puissante assurance. Il avait négligé à dessein d’emprunter les galeries secrètes qui protégeaient l’accès à la forteresse cachée car il avait quelques détails à régler avant que tous n’apprennent son retour.
Et s’y préparent…
L’escalade était risquée. A plusieurs reprises, les troupes de l’Ordre de la Goutte en avaient fait la cruelle expérience. Depuis des siècles, cet escarpement naturel garantissait à la Confrérie une confortable protection contre des attaques de masse. Seuls un groupe restreint particulièrement doué et déterminé aurait pu emprunter cette mortelle route et espérer y survivre. Mais quand bien même il serait parvenu à vaincre les murailles de granit, le commando se serait ensuite fatalement heurté aux premières défenses actives de la société secrète. Celles là même que le massif grimpeur devrait affronter et vaincre pour poursuivre son périple maintenant qu’il venait de franchir le dernier éperon rocheux surplombant l’abîme.
Rejetant sa lourde capuche, Groboulé le Paladin s’accorda une pause en grognant. Jadis, nulle halte n’aurait été nécessaire… Tandis qu’il reprenait lentement le contrôle de son souffle oppressé et massait un peu trop virilement les muscles de ses membres endoloris par l’effort fourni, il fulmina intérieurement sur ces très humaines faiblesses avec lesquelles il allait devoir composer. Le vieux guerrier appréhendait avec angoisse le moment ou sa volonté d’acier devrait s’incliner devant la fatigue ou les blessures. Puis jugeant ses négatives pensées indignes de ce qu’il était encore, un Chevalier de la Lumière, il se concentra sur l’étendue de rocaille qui s’étendait devant lui.
Bien qu’il ne puisse plus lancer l’incantation idoine pour les révéler, il les sentait grouiller tout autours de lui. Ainsi, même si ses sorts actifs d’hier faisaient maintenant défaut, il bénéficiait toujours de son empathie à percevoir le Mal et cette nouvelle étira ses lèvres minces en une ébauche de sourire.
Cependant, sans ses pouvoirs divins, la lutte serait plus qu’incertaine et il avait plus qu’intérêt à éviter l’affrontement s’il le pouvait.
Partisan inconditionnel de la prévention sur la guérison, il troqua son épée bénie pour RocTitan, son terrible marteau de guerre, car une lame serait d’un bien piètre secours contre ses adversaires là.
Arrimant solidement dans son dos son bouclier pour palier aux attaques traîtresses qui ne manqueraient pas de se produire, il empoigna avec une rageuse assurance son gigantesque briseur de crânes et s’avança sans que son pas ne laisse présumer une quelconque hésitation.

Le bord de la falaise était bien loin derrière lui quand les premiers sifflements devinrent perceptibles. Le Paladin savait qu’ils l’avaient reconnu depuis qu’il avait franchi la barrière du précipice et il se félicitait de voir que sa réputation opérait encore sur ses ennemis de toujours. Il ne put cependant réprimer un frisson d’angoisse lorsque la voix immonde parvint à ses oreilles comme un souffle fétide charrié par le vent :

- Quel honneur, Seigneur Groboulé…   

Impossible pour le Paladin de distinguer un sentiment parmi les propos d’une créature qui était bien en peine d’en exprimer. Hormis peut être la haine et la joie de faire souffrir…

- Les années n’ont donc pas eu raison de toi, Demetor le Boucher ? répondit le chevalier d’un ton neutre sans stopper sa progression. Décidément, la Justice a tendance à devenir par trop miséricordieuse et il me faudra y mettre bon ordre à l’occasion.
- Et pourquoi pas maintenant ? rétorqua la voix désincarnée. Tu l’ignores visiblement mais notre perception de ton Halo mystique s’est altérée, Saint Homme… Je te contemple… Ouiiiiiiiii… Je PEUX te regarder sans que ton éclat intérieur ne brûle les tréfonds de cette noirceur qui m’habite. Et ce que je vois empli mon cœur desséché d’une douce chaleur car tu n’es plus… protégé !
- Certaines choses changent, Demetor, gronda Groboulé, surpris que les guerriers maudits l’aient percé à jour aussi facilement. Je dois t’avouer que ta soudaine clairvoyance m’étonne !
- Ton aura est une chose… Mais nous avons aussi été informé de ton retour… Et de ta déchéance… Ouiiiiiiiiii…
- Mais comment ? rugit le chevalier, regrettant immédiatement son emportement.
- Tu ne comptes pas que des amis au sein de la Confrérie contrairement à ce que tu sembles penser… Ton retour embarrasse ceux là même qui te trahirent il y a des années, caqueta l’invisible.
- Qui sont ils ? Parle et je vous épargnerai !
- Nous épargner ? reprit le monstre très amusé. Mais nous épargner de quoi ? Que peut il nous arriver de pire que cette non-vie éternelle sur cette terre oubliée battue par des vents glacés qui ne nous font même pas frissonner ? Tu n’as rien à marchander, Groboulé le Preux ! Pas même ta vie car nous allons la prendre de la plus effroyable façon !
- Une seconde rencontre se soldera à nouveau par votre défaite car le Droit est toujours à mes cotés, n’en doute pas !
- Le Droit… Ouiiiiii… Le droit de nous faire ce que tu nous as fait… A nous… Tes frères d’Armes…

Le mort-vivant avait quitté l’abri relatif des rochers alentours et se dressait de toute sa taille. Son corps ravagé par la pourriture supportait toujours l’armure Ebenique, marque du bataillon Sacré des Paladins du Sang. Désignant Groboulé de son poing d’acier piqué de rouille il cracha – couvrant brièvement les sifflements de ses compagnons maudits qui apparaissaient à leur tour et entouraient lentement le chevalier : 

- Tu nous as trahi, Groboulé !!! Toi notre Guide ! Le plus brave d’entre-nous ! Le plus impitoyable aussi finalement lorsque l’on considère ce que tu nous as fait…
- Tu as renié tes engagements de la façon la plus impie qui soit et tu en as payé le prix, Demetor ! rétorqua le vieux soldat en pointant à son tour un doigt accusateur sur la choses putréfiée. Ta punition ne rachètera jamais les horreurs que tes hommes et toi avez perpétrées.
- Notre cause était juste !
- Ta cause était comme tes méthodes : immonde !
- NOUS avions des RESULTATS !!!
- A un prix inacceptable pour les Paladins que vous étiez !
- Nous avons terrassé les ennemis de la Noble Albion !!!
- Tes cibles n’étaient pas l’ennemi !
- Ils avaient initié cette guerre et avaient fait couler le sang de mon peuple ! TON PEUPLE !!!
- On ne combat pas un adversaire en utilisant ses méthodes ou cela revient à te perdre à ton tour dans l’obscurité !
- ILS sont la noirceur ! ILS sont le mal !!!
- Vous les avez massacré comme des bêtes sauvages en vous abritant lâchement derrière une bannière faite de droiture et d’honneur pour apaiser votre soif de carnage !
- Nous défendions la pureté de notre Ordre !!!
- Vous avez à jamais terni l’éclat des Paladins d’Albion en faisant couler le sang de l’innocence…
- Des monstres ! Nous avons éliminé des monstres ! D’immondes déviants qui salissaient la survivance d’une race élue de par leur simple existence !
- Qui es-tu donc pour t’arroger le droit de commettre un génocide ?
- J’étais le dernier rempart de droiture contre l’abomination !!!
- TU étais l’abomination que tu dénonçais ! Toi et tes troupes de mort !!! Des chiens de guerre aveuglés par leur propre suffisance haineuse pour tout ce qui était différent !!!
- QUI PARLE DE DIFFERENCE !!! Je parle des créatures malsaines adorant des idoles païennes ! Des saletés repoussantes qui se reproduisent comme des rats en attendant d’être assez nombreux pour déferler sur l’humanité et l’engloutir !
- Non, Demetor… Tu as tué de la plus épouvantable façon des innocents désarmés sans préoccupation de sexe ou d’âge, allant jusqu’à noyer des villages entiers dans des flots de flammes. J’ai vu ce que vous avez osé commettre au nom d’un idéal que vous avez perverti lorsque je vous traquais sans relâche. L’odeur des bébés Lurikeens brûlés vifs ne s’effacera jamais… Ce qui restait des habitants démembrés des villages Kobolds hantera mon sommeil jusqu’à mon dernier souffle. Et seul le châtiment qui fut le votre m’aide parfois à en atténuer l’horreur…
- Tu n’es qu’un faible…
- Je suis la Force du Juste !

Pendant qu’ils parlaient, Groboulé savait que les compagnons de Demetor manœuvraient pour l’encercler et lui couper toute retraite. Il s’était rapproché lentement d’une saillie de granit qui lui permettrait de combattre de front le moment venu. Car le chevalier ne se faisait plus d’illusion sur l’issue de la rencontre : il lui faudrait en découdre avec les damnés de son Ordre. A moins d’un miracle, il finirait submergé sous la masse grouillante et immonde. Sans ses pouvoirs de Lumière, il ne les repousserait pas. Pas cette fois.

- TU nous as condamnés à un sort pire que la mort, compagnon ! s’emporta le chevalier maudit en désignant la troupe de cauchemar, menaçante et innombrable. Regarde autours de toi ! Regarde ce que nous sommes devenus ! Regarde car ces choses repoussantes que nous sommes aujourd’hui vont te faire payer leur cruelle déchéance !
- MENSONGE !!! Contrairement à toi et à tes sbires, je sais quelle est ma place ! Je vous ai traqué oui… Je vous ai enfin stoppé dans votre course aveugle et sanguinaire mais je ne vous ai pas jugé ! Vous avez été jugés par celui que vous aviez trahi !
- C’est impossible… balbutia Demetor, visiblement décontenancé. Nous Le servions… C’est EN SON NOM QUE NOUS…
- IL SUFFIT ! Comment crois tu que je sois parvenu à défaire seul l’armée des Paladins du Sang si ce n’est parce qu’Il vous avait renié et abandonné ! Habité de Son pouvoir, je vous ai vaincu car nulle étincelle n’habitait plus vos cœurs maudits ! Et aujourd’hui, même Lui vous a renié et oublié ! Vous n’êtes plus prisonniers que de votre propre haine qui vous consume !!!

Le flottement général devint perceptible. Les morts-vivants dodelinaient de la tête comme sous le coup d’une force invisible et Groboulé reprit espoir.  

- C’est LUI qui vous a défait à travers moi ! Je n’ai été que son bras armé pour que cesse ce carnage que vous exerciez iniquement en Son nom. C’est Lui qui vous a condamné à errer en ces terres hostiles, jugeant probablement que votre rédemption devait servir à protéger la Confrérie qui défend les Royaumes contre la noirceur de l’Ordre de la Goutte. Mais personne ne vous a damné par contre car Il n’en a ni le pouvoir ni la cruauté. Vous vous êtes damnés tout seul. Votre punition vous appartient et cette prison, vous l’avez créée vous mêmes… Votre Salut ne peut venir que de votre propre capacité à la rédemption. Embrassez à nouveau la pureté qui fut la votre, rejetez la noirceur qui vous ronge et vous vous libérerez enfin !

Le monologue aux terribles accents de vérité commença alors à produire son effet. Les premiers Paladins putréfiés tombèrent en cendre, retournant au néant. L’une après l’autre, les imposantes armures Ebeniques qui avaient tant fait trembler les Royaumes durant leur croisade insensée s’effondrèrent sur le sol de pierre, enfin vides. Finalement, il ne resta plus en face du chevalier que celui qui avait été le commandeur Demetor, l’ultime soldat de la Justice qui avait basculé du coté du mal le plus noir en pensant le combattre. La face décharnée se fendit d’une expression presque heureuse avant de souffler :

- Durant tout ce temps, nous étions nos propres bourreaux…
- Oui, mon ami, acquiesça tristement Groboulé. C’est votre absence de miséricorde qui vous a entravé plus sûrement qu’une chaîne de mythril… Probable que l’étincelle divine vous habitait toujours sous l’ombre du mal. C’est elle qui vous a vaincu plus sûrement que ma lame.
- Le repentir pourra t’il sauver nos âmes perdues maintenant que nous avons fait face à nos effroyables errements ?
- Je l’ignore. Seuls vos victimes seraient à même d’accorder leur pardon. Prie pour qu’elles soient capables de compassion à ton égard, toi qui n’en eut aucune.
- Je disparais, mon frère. Je le sens.
- Je le sais, répondit le vieux Chevalier la gorge nouée en constatant que les contours de son ami de jadis s’estompaient.
- J’ai peur de ce que je vais trouver ensuite…
- Je te souhaite de retrouver enfin la Paix.

Le lourd pectoral de Plate et toutes les pièces de métal s’écrasèrent dans un fracas définitif. Le vieux Paladin s’agenouilla un instant en priant pour le salut des hommes bons et loyaux qu’ils avaient aussi été avant de sombrer puis il se releva avec difficulté et se remit en route. Il avait une seconde épreuve encore plus redoutable à passer et il devait y arriver car il avait un traître à démasquer…

Chapitre 30 – le duel

Muranbrik le Troll Guerrier ne put réprimer plus longtemps son gros rire caverneux. Cassé en deux, il se tapait sur les cuisses sans pouvoir s’arrêter en désignant la Kobold qui boudait dans son coin, bras croisés et les yeux au ciel.

- Oh ça va hein… s’emporta Chieuse Grave, déclenchant une nouvelle vague d’hilarité encore plus violent chez le Caillou qui s’en étranglait.
- Ah ben qu’est ce qu’il y a ? demanda Halaguena en partant à son tour d’un petit rire idiot avant même d’avoir une réponse car elle était plutôt bon public même sans trop savoir pourquoi.
- La tronche qu’elle fait !!! pleurait la Caillasse sans pouvoir s’arrêter.
- Bah quoi ? s’étonna la Naine Guérisseuse sans se départir de son sourire. Elle fait la gueule… Comme d’hab… C’est tite Chieuse, quoi !
- Tu te demandes même pas pourquoi elle a cette mine d’enterrement depuis que nous sommes entrés en zone de Guerre, Hala ? s’étonna le Guerrier.
- Heu… Non. Normalement elle a pas besoin d’une raison, tu sais. Puis ajoutant d’un ton de confidence : Où alors elle a perdu des soussous…
- Mais non, innocente ! C’est à cause des deux autres là bas, expliqua le Troll en montrant Carmina et Will Kinson tendrement enlacés qui se chuchotaient des mots doux, le visage extatique.
- Ahhhhhhh… s’excita la Malcomprenante chronique avant de glisser d’un air entendu : Tite Chieuse est amoureuse du grand Viking aussi et elle est jalouse de la Zerk, bien sur…

Elle fit un bond de coté et poussa un couinement surpris en voyant que sa subtile théorie venait de faire tomber Muranbrik par terre tellement il se gondolait.

- Mais heuuuu… s’indigna la Naine. Pourquoi personne m’explique jamais rien ?
- Paske tu comprends queue dalle, tête de Tomte, pesta Chieuse d’un ton évident.
- Ma chère Halaguena, coupa l’immense Guerrier en se mettant à genoux, massant son gros corps douloureux de joie, tu es une vraie bouffée d’air pur sur notre bien sauvage Royaume et je t’adore !
- Ouais ben doucement, contre-attaqua l’Encensée, je ne suis pas une naine facile !
- Chieuse n’est pas amoureuse, rassure toi ! éluda le Caillou.
- Ouf ! Tu m’as fichue une de ces trouilles !!! T’imagines qu’elle se reproduise ??? asséna la Guérisseuse avec un grand sérieux qui scandalisa la Bleue boudeuse.
- C’est très simple en fait ! QUI Chieuse aime t’elle ? demanda Muranbrik.
- Personne ! répondit spontanément Hala avant de se reprendre en bégayant comme s’il s’agissait d’une question pour décrocher son diplôme de Guérisseuse. Ah non, ha non !!! Je sais !!! ELLE !!! Chieuse s’aime elle même !!! Et les soussous aussi mais c’est pas des gens…
- Exactement ! Et qui déteste t’elle plus que tout ?
- Ah ben là fastoche : tout ce qui n’est pas elle !!! Quand tu comptes, ça fait du peuple…
- Ben voilà ! Et ce qui l’agace encore plus que les gens au naturel, ce sont les gens heureux ! Alors quand tu vois la tronche de nouille des deux autres oiseaux là bas, ben ça l’énerve…
- Aaaahhhh d’accord !!! C’est pas très gentil de ne pas être contente de voir nos copains contents, tite Chieuse, tu sais…
- M’en fous !!! rétorqua la Peste.
- Moi j’aime tout le monde ! répliqua la Naine avec son plus beau sourire.
- Je le sais bien et ça m’agace aussi suffisamment d’ailleurs alors joue pas avec ta chance… Les gens heureux sont nuls ! Ils font plus attention à rien et sont encore plus chiants quand ils ne sont plus heureux ce qui finit par leur arriver OBLIGATOIREMENT !!!
- Moi je suis tout le temps heureuse…
- C’est le propre des vrais imbéciles donc t’es excusable vu que t’es Maîtresse absolue dans cette spécialité !
- Merci, ma tite Chieuse, c’est très gentil !
- Gnniiiiiiiiii
- Bon Chieuse, interrompit à regret Muranbrik qui appréciait plus que tout les dialogues de sourd entre les deux sœurs, tu vas pas nous en caguer des barriques ! Ca fait deux jours que tu fais la tête et tu vois bien qu’ils ne s’en rendent pas compte alors lève le pied !
- Je peux pô c’est plus fort que moi !
- Ben alors pense au moment où ils seront devenus malheureux !
- Ah oui tiens, c’est pas idiot ça ! s’illumina la Nuisible. Hin Hin Hin comment ça va couiner dans les chaumières avec l’inévitable rupture !!!
- Y a de l’eau dans le gaz entre les amoureux ? s’inquiéta Halaguena. Quelle tristesse ! Un si joli couple !!!
- On se recentre sur notre mission maintenant ! Chieuse, tu pars en éclaireur et je vais remotiver un peu les tourtereaux parce qu’on devient un peu mou du genoux je trouve ! On a un Ouik à retrouver, faudrait pas l’oublier !!!

La Kobold venait juste de se relever lorsque la pointe de la terrible claymore apparut, cherchant sa gorge. Aucun membre de la petite troupe – pas même Will le Maître Sauvage – n’aurait pu éviter que la pointe d’acier ne lui perce la gorge jusqu’au cerveau. Hormis Chieuse Grave. L’imperceptible mouvement d’épaule qu’elle donna par réflexe lui évita la mort mais le fil de l’épée lui arracha une sourde plainte en mordant profondément dans son casque de cuir, fendant superficiellement la peau dessous. Son assaillante était apparue en même temps qu’elle avait raté son coup et elle repartait déjà en arrière dans une cabriole époustouflante, suivie d’un pouce par la Kobold agressée qui dégainait ses hachoirs de bataille en même temps. Dans un dernier salto arrière périlleux, la tueuse Valkyne retomba sur ses pieds en parant des ses armes jumelles sorties de nul part le premier assaut de la petite bleue folle furieuse qui chargeait.
La suite fut aussi époustouflante que rapide et aucun des infortunés spectateurs n’eut le temps pour intervenir avant l’hallucinant final. Animées de la même fureur, les deux Assassins se livrèrent à une démonstration d’escrime épique. Les quatre lames mortelles s’entrechoquaient à une cadence telle qu’elles formaient un son métallique continu. Les étincelles qui jaillissaient en tous sens illustraient mieux que les grognements de rage des combattantes la rudesse des coups portés. Bien que toujours abasourdis par la soudaineté de l’attaque et la réaction de Chieuse, les amis de la Kobold réagirent enfin. La distance qui les séparait du duel ne leur permettrait pas d’aider la petite bleue avant qu’un coup mortel ne soit donné, ils le savaient. Aussi Muranbrik, Carmina et Will se mirent ils tous à hurler d’une même voix sur une Halaguena souriante qui applaudissait un coup de boule vicieux que la Kobold venait de recevoir dans le nez et le coup de genou au thorax que la Valkyne avait ramassé en retour :

- MAIS ASSOMME LA, HALA !!!
- L’assommer avec mes sorts pendant un duel à la loyal ? Zêtes pas bien des fois ? répliqua la Naine Guérisseuse sans même les regarder.

Le silence soudain frappa le trio de braillards comme la foudre. Reportant leurs yeux angoissés sur la bataille, craignant que la fin du combat ne révèle une issue fatale pour leur copine Bleue, ils affichèrent des mines contrites avec un si bel ensemble que Halaguena se retourna pour voir ce qui pouvait bien les étonner à ce point en balançant un angoissé :

- Ben quoi ? Qu’est ce qui se passe encore ?

Les deux tueuses qui s’étripaient allègrement une seconde plus tôt s’étreignaient avec chaleur en plaisantant :

- Nulle ton attaque franchement ! se moquait Chieuse.
- Dis sssa à ton casssque… Et sss’est parssse que j’étais fatiguée de cavaler pour te rejoindre que tu m’as vue, frimeuse ! répliquait la Valkyne, faussement outrée.
- Je ne t’ai pas vu, je t’ai senti, boule de poils ! ricana la Kobi.
- Vu l’état de ton pif maintenant, ça ne risssque plus d’arriver avant longtemps !!! balança la Velue.
- Mais c’est quoi ce cirque ? demanda Will le Sauvage avec bonne humeur.
- Ben c’est Titetouffe voyons ! répondit Halaguena avec évidence.
- Mais elle a failli tuer Chieuse… n’en revenait pas Carmina, franchement furieuse de la frayeur que l’épisode venait de lui causer.
- Oui mais elle est fatiguée, elle l’a dit. Normalement elle la tue à chaque coup quand elle fait ça ! expliqua sentencieusement la Naine.
- Cette saleté de Kobi me fera avoir une attaque un jour, grognait Muranbrik sans pouvoir empêcher un sourire soulagé d’apparaître sur sa grosse face burinée.
- Bienvenue Titetouffe l’Assassin ! salua Will Kinson à la stupeur de Carmina Bartaba.
- Bonjour Maître Sssauvage, répondit la Valkyne avant de se fendre d’une élégante courbette. Dame Zerk, Seigneur Guerrier…
- Et moi je sens le pâté, s’indigna la Guérisseue.
- La meilleure pour la fin, Dame Halaguena ma vieille amie, sourit la Velue en s’agenouillant pour réceptionner la Naine qui venait l’embrasser en lançant un « Ah ben tout de même ! » joyeux.
- Mais enfin je ne comprends rien !!! Si quelqu’un pouvait m’expliquer… s’emporta la jeune Viking.
- Mince, la maladie de Hala s’attrape ! gloussa Chieuse.
- C’est Midgard ! murmura Muranbrik avec emphase.
- Dame Titetouffe est une amie de Chieuse, ma douce ! ajouta Will.
- Et donc elles s’étripent quand elles se rencontrent ! tenta cyniquement la Berzerker.
- La dernière fois, ma frangine l’avait empoisonnée simplement, corrigea la Naine.
- J’avais eu le temps de l’éventrer avant d’y passser, je précise… ajouta la Vakyne.
- De justesse… conclut Chieuse, laissant la Viking bouche ouverte et se demandant quelle folie frappait ce Royaume.

Carmina renonça à comprendre définitivement lorsque Titetouffe éclaira le petit groupe sur la raison de sa présence. Tandis que Chieuse pestait sur les frais de réparation dont elle devrait s’acquitter pour son casque endommagé réparé, la Velue narra par le début sa rencontre avec Aèfkabio le Ouik et les aventures qui avaient suivi jusqu’à leur rencontre avec la troupe des Frostalfs.

- J’ai sssu que j’étais tombée dans un piège lorsque ssselle qui commandait la troupe a mensssionné ton nom et détaillé ta sssois-disant implication, dans l’histoire, Chieuse. Mais ils étaient trop nombreux et j’ai préféré venir vous prévenir plutôt que de tenter une action qui n’avait aucune chanssse d’aboutir.
- Tu es certaine du nom de cette prêtresse d’Odin qui dirigeait ceux qui se sont emparés du Ouik, Dame Titetouffe ? intervint Carmina, très préoccupée.
- J’en sssuis sssure ! Ssseksy Tonic ! Tu la connais, ma jeune amie ?
- Aucun membre de ma Confrérie n’ignore ce nom… Seksy Tonic est une Légende bien noire dans cette lutte qui nous oppose à l’Ordre de la Goutte. Elle est responsable de la mort de notre plus grand Héros et elle a assassiné à elle toute seule suffisamment de nos compagnons pour satisfaire l’appétit du redouté Légion jusqu’à le faire exploser. Mais Seksy n’est pas plus un Odin qu’une Frostalfs. C’est une Avalonienne de pure lignée et elle exerce ses redoutables talents parmi les rangs des Mercenaires d’Albion !
- Malgré sssa nature Frostalfs qui lui permet d’échapper à mon pouvoir de révélasssion, ssson Aura était trouble… Exactement comme sssi plusieurs persssonnes habitaient ssson enveloppe ! Je ne peux pas être plus présssise.
- A la limite, on s’en fiche un peu qu’ils soient plusieurs dedans ! On les retrouve, on les tronçonne, on libère le Ouik, fin de l’histoire ! coupa Chieuse avec son pragmatisme habituel.
- Sssa le fait ! sourit Titetouffe.
- Voilà qui est parlé ! gronda Muranbrik.
- Excellent plan ! approuva Will Kinson.
- Toi, vas lécher la figure de ta rouquine et laisse faire les Pros, siffla la Koby, rancunière.
- On lèche qui ? se réveilla Halaguena.
- Je crains que nous n’ayons quand même un problème majeur pour concrétiser la très subtile approche de Dame Chieuse, mes amis… murmura Carmina, le visage tendu et pas uniquement par la faute des commentaires de la Kobold. Il nous faut considérer la nature même de nos ennemis. L’avalonienne est vraiment une terrifiante combattante et la sous-estimer en l’attaquant en si petit nombre n’aboutira qu’à notre mort certaine. Et la mienne sera définitive…
- Nous sommes les meilleurs du Royaume, se rebiffa Muranbrik. Tu as d’ailleurs pu le constater de visu si je ne m’abuse…
- Loin de moi l’idée de rabaisser vos très concrets talents, compagnons. Pour des mortels, vous êtes effectivement hors normes mais la Mercenaire n’est pas une habitante des Royaumes. Elle est l’arme ultime de l’Ordre, une furie de haine et d’acier dont la puissance peut défaire une armée entière. Il nous faut des renforts. Et les seuls à même de nous donner le pouvoir de la vaincre sont ceux qui m’ont envoyée parmi vous. Je ne suis même pas certaine que l’aide de la Confrérie suffira…
- Admettons donc que nous sollicitions le concours de ta société secrète, bougonna Will qui n’aimait pas voir ses talents reconnus de tous remis en cause et encore moins par sa dulcinée. Combien de temps mettront ils avant d’agir ? Pardonne ma réaction, ma Douce, mais notre présence à tes cotés est la meilleure illustration de leur incapacité manifeste à gérer l’urgence. J’ai peur que le destin du Ouik ne soit scellé avant qu’ils ne réagissent.
- Nous n’avons pas le choix, mon aimé… gémit la Vicking en posant un regard langoureux sur le grand Sauvage qui se pâma d’extase.
- Et gnagnagna et gnagnagna !!! singea Chieuse. Oh les débiles !!! On a une situation d’urgence là, vous échangerez vos fluides plus tard, bande de lubriques !!!
- Hum… se reprit Carmina le visage à l’unisson de sa chevelure. Il faut que nous rallions la forteresse la plus proche pour que je contacte le Commandeur Tronchaclac. Lui saura quoi faire !!!
- S’il est pas blindé comme une porte de fort, on aura du bol… glissa Muranbrik.
- Je propose que la Kobi, Dame Halaguena et moi même reprenions la pissste des kidnappeurs avant qu’ils ne quittent le Royaume puisssque Dame Carmina affirme qu’ils font toujours route vers le Nord. Il faut impérativement les ralentir à défaut de pouvoir les ssstoper.
- Excellente idée, Titetouffe ! approuva Will le sauvage. Muranbrik et moi même nous assurerons de la protection de Carmina.
- Protection rapprochée… gloussa la Bleue, venimeuse.
- En quoi Dame Halaguena va t’elle vous être d’une quelconque aide ? Elle n’a aucune compétence furtive ? s’étonna la jeune Viking.
- Non mais son sort de rapidité nous permettra de les rattraper, répondit Chieuse.
- Certes mais une fois que ce sera fait, ne risque t’elle pas d’être en danger en restant la seule à demeurer visible ? insista la Zerk.
- Ah ben j’espère bien sinon qui fera l’appât pour attirer la bande de noirpiots pas beaux voyons ?! ricana la Fourbe.

Prochain, épisode : Chapitre 31 – Sérieuses complications