Chapitre 27 – l’engagement

L’Ordre de la Goutte avait sciemment pris un risque énorme, preuve incontestable de l’urgence à éliminer la représentante de la Confrérie. Comme Chieuse Grave et ses sœurs avaient déjà balayé les deux groupes de tueurs qu’il avait dépêché, il était évident que ses forces sur l’Univers de Midgard avaient été dramatiquement affaiblies. Pourtant, plutôt que de prendre le temps d’acheminer de nouveaux Midgardiens comme à son habitude, la société secrète avait envoyé directement ses membres les plus proches déjà implantés– fussent ils Hiberniens ou Albionais.

C’est ce que constatèrent Carmina Bartaba et ses compagnons en voyant les armures de mailles des Guerriers Trolls côtoyer la Plate des Maîtres d’Armes et l’écaille des Protecteurs Hiberniens. Seuls les lanceurs de sort « étrangers », à cause de leur utilisation du mana par trop repérable d’un royaume à l’autre, étaient absents à l’exception des trois magiciens de Midgard. Simplement des brutes créées pour écraser l’ennemi. C’était déjà en soit une entorse manifeste aux règles des Royaumes. C’était aussi exposer dangereusement cette troupe à la colère des Midgardiens qui vouaient une haine totale à ces adversaires de toujours, spécialement lorsqu’ils venaient sévir à l’intérieur de leurs terres malgré les accords.

Mais ça n’était pas pour déplaire aux malades pur jus qui composaient la garde rapprochée de la jeune Zerk et qui étaient eux aussi taillés pour le corps à corps et le joyeux massacre sans merci.

Les camps ennemis déchaînés entrèrent en contact avec une violence inouïe.
L’immense Highlander qui chargeait en tête des vilains de la Goutte décolla du sol comme un nouveau né lorsque Muranbrik Le Petit testa la solidité de son gigantesque bouclier sur lui. Les attaquants les plus avancés se figèrent un instant pour regarder l’étrange projectile humain passer au dessus de leur tête et aller s’écraser bruyamment quelques mètres plus loin sur leur arrière garde. Opportuniste, Will Kinson le Sauvage en profita pour se propulser en plein milieu de leurs rangs pour exercer son effroyable technique.

Aucun combattant classique ne pouvait espérer survivre une fois qu’il était encerclé.
Même le plus exceptionnel Guerrier défensif à l’instar du Grand Troll catapulteur d’Albionais ne pouvait espérer survivre longtemps dés lors que l’ennemi le débordait et passait dans son dos.
Un Maître Sauvage, c’était tout l’inverse !
Il exerçait ses talents à leur apogée une fois plongé au cœur même de l’ennemi car le Sauvage n’était pas un tacticien : c’était un Boucher !
Si à l’instar d’un Maître de cet Art comme Will, le Sauvage cumulait un haut sens de la stratégie guerrière et l’épouvantable sauvagerie de sa Classe, le résultat était pire qu’effrayant…

Will Kinson n’avait pas encore atterri sur ses deux pieds qu’il se métamorphosait déjà de l’intérieur. Tirant ses pouvoirs les plus destructeurs des tréfonds de sa propre énergie vitale, il se déchaîna. Sa vitesse, sa puissance de frappe et ses dons naturelles pour l’esquive se décuplèrent en un instant et ses impitoyables  lames de combat entrèrent en action. Frappant les défauts des cuirasses avec une précision impossible, il entama un ballet mortel en hurlant des rugissements de combat bestiaux sans discontinuer. Malgré tout leur entraînement et leur courage, ses opposants reculèrent devant cette furie qui parvenait à frapper simultanément jusqu’à quatre d’entre eux sans qu’il ne parviennent seulement à le frôler. En bons professionnels, ils savaient que la folie du Sauvage ne durerait pas et qu’il finirait par retomber - vidé de l’intérieur et vulnérable - une fois que son énergie ferait défaut aussi se contentèrent ils de tenter de le contenir.
En espérant survivre jusque là…

Un autre groupe délaissa la toupie mortelle pour se concentrer sur leur objectif premier : Carmina.

Muranbrik avait eu le temps d’expliquer à la jeune Viking ce qu’il attendait d’elle et leur donnerait une petite chance de survivre. Lorsque les premiers adversaires vinrent briser leur élan sur le bouclier impassable, d’autres contournèrent l’obstacle pour tailler en charpie les flancs et le dos du garde du corps. Ils se retrouvèrent en face d’un monstre immense et fou furieux car la belle rouquine était entrée en rage Berzerker. La vision était toujours aussi fascinante et terrible. Elle fut pourtant injustement peu  appréciée par les deux soldats de l’Ordre qui s’effondrèrent avec un bel ensemble, le crâne ouvert comme un melon trop mûr sous les coups de couperets de la jeune femme métamorphosée.

Malgré leurs lourdes pertes, les membres de la Goutte ne calmaient pas leurs frénésie et les seuls soigneurs qui soutenaient leurs rangs – un grand Guérisseur Viking et deux minuscules chamans Kobolds - avaient fort à faire pour compenser de leur mieux les incalculables dégâts causés sur leurs compagnons. Surtout que Halaguena la Naine les bombardait de sorts d’amnésie à la cadence d’un trébuchet fou… Ce sort curieux et injustement sous-employé n’avait pas pour but de blesser mais il annihilait la concentration des cibles et rendait finalement inutiles les efforts des magiciens qui épuisaient leur « mana » pour rien.

Arriva quand même le moment ou les coups et les esquives de Will devinrent moins précis. Son explosion de colère allait se traduire par une baisse instantanée de son énergie vitale et il ne survivrait pas à la contre-attaque des ennemies rendus enragés par les dégâts dévastateurs qu’il avait causé. Sauf si la petite Hala le guérissait magiquement le temps qu’il puisse à nouveau se déchaîner… Malheureusement la Naine était occupée à contrer ses équivalents d’en face et Carmina n’osa pas attirer son attention sur le pauvre Sauvage encerclé de peur de ruiner la concentration de la Naine.

Sans le Sauvage qui occupait le terrain au cœur même de l’ennemi, Muranbrik et elle seraient submergés.
Sans le Garde du corps, Halaguena ne pourrait plus lancer de sorts.
Sans les sorts de la Guérisseuse, les prêtres et chamans ennemis donneraient la victoire à leur troupe en immobilisant magiquement les Midgardiens.
Et Carmina mourrait et avec elle l’espoir de secourir Aèfkabio le Ouik.

La jeune Viking dont la rage retombait - car même la magie du Dieu Modi avait une fin - en était arrivée à cette dramatique conclusion que rien ne semblait pouvoir empêcher.
Lorsque la belle rousse vit le courageux Will Kinson s’effondrer à cause de l’effort fourni pour périr sous les coups furieux de l’ennemi sans une plainte, elle comprit que la route s’arrêtait là.
Délaissant le corps mutilé du Sauvage massacré avec un plaisir revanchard, les rangs ennemis se resserrèrent pour le dernier assaut.

Rien ne les stopperait cette fois !

Sauf peut être une pénible homoncule bleue qui choisit ce moment de flottement pour apparaître derrière les utilisateurs de magie ennemis, preuve que même les combattants les plus aguerris commettent des bourdes en négligeant de laisser des protecteurs garder leurs faibles compagnons pour assouvir leur soif de carnage.

Personne parmi les envoyés de l’Ordre de la Goutte ne comprit l’impardonnable erreur avant d’entendre le hurlement strident de Chieuse Grave :

- HALAAAAAAAAA !!! MAINTENANT, VIEILLE CROUTE !!!

A l’instant ou marteaux, haches et épées convergeaient vers Muranbrik qui gémit de douleur sous la poussée sans rompre, la Naine abandonna ses cibles prioritaires et déchaîna le pouvoir majeur qui lui valait les faveurs de la déesse Eir : une tempêtes bénie aveugla un instant les adversaires galvanisés en traversant leurs rangs pour achever sa course dans la pauvre carcasse déchiqueté de Will Kinson. Au même instant, la petite assassin bleue décollait de leurs épaules les trois têtes ébahies des soigneurs de l’Ordre restés en retrait, privant instantanément les combattants ennemis des précieuses incantations qui renforçaient jusqu’ici leur pouvoir de destruction.

Une minuscule Lurikeen multicolore arborant l’armure redouté des Protecteurs d’Hibernia – vétéran d’innombrables batailles pas toujours heureuse d’ailleurs – comprit immédiatement ce qui était en train d’arriver. Fort heureusement pour Carmina et ses amis, son ridicule cris pour prévenir ses alliés fut noyé par le fracas de l’acier qui continuait de marteler le Bouclier de Muranbrik qui recula d’un pas. Quand enfin le  « RESURECTION !!! » hystérique de la petite Luri Protectrice parvint aux oreilles de ses alliés, il était trop tard : Will Kinson le Sauvage - le plus jeune et le plus talentueux Maître de la Caste qui ait jamais foulé le sol de Midgard – était à nouveau debout au coté de ses compagnons, tous son effroyable potentiel de destruction intact. Son seul commentaire fut un clin d’œil amusé en direction de la Lurikeen dégouttée par la bêtise de ses camarades qui accourait sur lui dans un assaut suicidaire, son bouclier de guerre dressé. Puis il sauta par dessus la petite chose folle furieuse qui s’assomma en arrivant bille en tête sur un Muranbrik hilare et - d’une élégante cabriole – replongea  dans la mêlée en recommençant son sanglant ouvrage.

Attaqués du milieu par le Sauvage revenu de l’au-delà, privés de soutien et toujours contenus de face par l’infatigable bouclier du Troll survolté et la folle Berzerker hirsute que la vieille naine sournoise soignait maintenant sans discontinuer, les combattants de la Goutte commencèrent à douter. L’apparition de la Kobold décapiteuse sur leurs arrières qui s’acharna à trancher les jarrets découverts de l’arrière garde exposée eut raison de leur volonté. La troupe se disloqua et les rares survivants s’enfuirent pour sauver leur peau avec une Chieuse Grave enchantée aux fesses qui beuglait des « Attendez moi !!! » suppliants.

- Quelle cinglée !!! Je la rappelle ! s’énerva Muranbrik en posant un genoux à terre, visiblement à la limite de ses monstrueuses forces.
- Autant endiguer un typhon !!! gloussa Will. Déjà qu’elle s’est pliée une fois encore à ton plan sans se faire prier…
- Elle braillait comme une dingue, tu rigoles !!! s’esclaffa le Troll avant de singer la Koby d’une petite voix geignarde comique : Et moi aussi je veux taper ! Et moi je veux pas être derrière ! Et moi je suis plus forte que vous ! Et gnagnagni, et gnagnagna…
- Oui bon d’accord mais finalement elle a obéi alors tu peux bien la laisser s’amuser un peu, plaida le Sauvage.
- Elle est pas là, Chieuse ? demanda Halaguena sans visiblement s’en préoccuper plus que ça avant de lancer un « Chouette !!! » enthousiaste et de faire les poches des macchabées.
- Hala, c’est vraiment pas un comportement de Guérisseuse ça, gronda Will.
- C’est des soussous ! sourit candidement la Détrousseuse.
- Avec ce genre de pratiques, un jour la déesse Eir ne t’accordera plus ses pouvoirs !!! tança une fois encore le Viking aux lames dégoulinantes de sang sans grand espoir.
- Ben je deviendrai Sauvage alors, c’est plus fastoche que Guérisseuse ! ricana l’Insolente sans arrêter une seconde.
- Y a des trucs bien, Hala ? demanda timidement le grand Caillou sous l’œil réprobateur du Viking qui se détourna des deux vautours incurables pour sourire à Carmina qui essuyait son visage gluant de fluides immondes.
- Ca va, belle amie ? s’enquit le charmeur.
- Maintenant oui… souffla la jeune femme. J’ai eu si peur quand je t’ai vu tomber, Will
- S’était prévu, douce Carmina. Nous jouons régulièrement à l’ennemi ce tour mis au point par le Gros en fait. Quand Halaguena n’est pas en train de penser à autre chose, ça marche plutôt bien. Comme on ne sait jamais si ça sera le cas, ça met un appréciable piment d’incertitude dans cette technique…
- Je suis contente qu’elle y ait pensé.
- Pour être honnête, moi aussi car les banquets d’Odin je commence à connaître un peu trop à mon goût, rit le grand blond avant de regarder autours de lui – très gêné – car la jeune femme s’était jetée dans ses bras puissants et l’étreignait tendrement en soufflant des « si contente… » qui le faisaient fondre.

Il vérifia que le Troll et la Naine étaient toujours occupés à se départager à coups de grimaces une bel anneau ocre encore sur le doigt qui le portait. Il s’assura ensuite que la peste bleue n’était pas de retour. Enfin, il profita avec un bonheur jusqu’ici inconnu mais – oh combien ! – plaisant de la démonstration touchante en caressant les longs cheveux de cuivre et en égrenant des « Tout va bien maintenant » qui le surprirent lui même.

L’instant magique dura une éternité infinie dont il apprécia chaque instant et qui le baigna d’une plénitude qu’il n’aurait simplement jamais imaginé. Pourtant Will Kinson n’était pas un ignorant dans l’art de la séduction et appréciait tout autant la bagatelle que les ribaudes de Jordheim appréciaient ses puissantes « démonstrations » et les espèces dorées qu’il leurs laissait ensuite. Simplement que là, dans cette plaine perdue et glacée, les pieds profondément plantées dans un bourbier de boue et de corps mêlés, le fils du légendaire Park se disait que si ça n’était pas le bonheur, ça devait s’en rapprocher pas mal. Il fut donc compréhensible qu’il souhaita corriger physiquement l’azur empêcheuse de tourner en rond qui le sortit de cette euphorique douceur d’un subtil :

- Hin Hin Hin !!! On vous trouve un bosquet ou vous survivrez jusqu’à une auberge ?

Alors que les deux tourtereaux se séparaient – rouges comme des pivoines – en affichant des bouilles idiotes et honteuse, la Kobold revenait en tirant derrière elle un monceau de ferraille sanglant sur lequel elle s’assit en lançant son détestable ricanement habituel :

- Hin Hin Hin ! Bon ben, napu d’vilains !!!
- Ah tiens, Chieuse ! intervint Halaguena en susurrant à Muranbrik un empressé : Planque tout, elle va nous piquer les trucs les mieux !
- Tu les as tous eu, Chieuse ? s’enquit Will d’un ton ferme et distant un peu forcé.
- Hé oh ! Tu sais à qui tu causes, Casanova ? balança fielleusement la Saleté, trop contente de voir Carmina s’empourprer à nouveau. J’ai une tête à laisser partir des armures de ce prix avec un crâne intact dedans ? D’ailleurs à ce propos, ça donne quoi les récompenses sur les autres carcasses, là ?
- Nul ! coupa Murambrik en regardant Halaguena qui acquiesçait avec la tête d’une pilleuse de tronc d’église prise sur le fait. Vraiment nul ! Pas étonnant qu’avec un équipement aussi misérable, nous les ayons balayés si facilement en fait.
- Mouais… se renfrogna la Koby. Je verrai bien en vous faisant les poches de toute façon, tas de gros arnaqueurs !
- On bouge, mes amis ! coupa le Sauvage. Rien ne nous dit qu’il n’y a pas un autre groupe lancée sur nos traces. Carmina ?
- Le Ouik est au Nord. Plus très loin…

Le petit groupe se remit allègrement en route en suivant le sentier principal qui menait aux forteresses des zones frontières septentrionales de Midgard. Légèrement en retrait, Will avait glissé sa main dans celle de la belle rousse et l’y avait maintenu en constatant que ce simple geste amical les emplissait tous deux d’une douce chaleur qui aidait bien agréablement à supporter le froid ambiant. Chieuse Grave qui allait devant, se retournait de temps en temps pour ensuite cracher son venin à ses deux compagnons de tête peu concernés :

- Hin Hin Hin ! Y a du rejeton de Vik dans l’air !!!
- Ah bon ? Où ça ? sourit Halaguena en jouant les girouette jusqu’à se vautrer comme un sac pitoyable.
- Occupe toi de ton derrière de crevette, saleté bleue ! conseilla fermement Murambrik en relevant la Naine plantée dans la neige.

Enfin, les puissantes tours de Vindsaul Faste furent en vue et ils accentuèrent leur effort. Arrivés devant les fières Sentinelles qui défendaient l’accès au dernier château bordant les zones de guerre, la Berzerker s’extasia devant l’époustouflante puissance brutale des monumentales murailles :

- Par la Confrérie, que c’est… imposant !

La remarque attira l’attention des Trolls de faction qui l’étaient tout autant :

- Tu n’es pas d’ici visiblement, petite… J’aimerai savoir d’où tu viens car nous avons eu suffisamment d’espions à la solde de l’ennemi ces derniers temps…
- Sokoy, mes frères ! intervint Muranbrik la main levée, paume ouverte. Elle nous accompagne et nous nous portons garants de cette fière Berzerker !
- Je te respecte ainsi que le légendaire Maître Will Kinson, puissant Muranbrik le Petit, Guerrier du Clan des GraaahÔÔumf Brouzzaaahaaaar, rétorqua le Troll. Pour autant, il me faudra d’autres garanties pour que je laisse cette inconnue arpenter les chemins de ronde de notre dernière défense face aux Hordes qui nous menacent.
- C’est notre sœur ! s’exclama Chieuse qui venait d’apparaître en contournant Muranbrik.
- Jumelle !!! crut bon d’ajouter Halaguena qui ne voulait pas être en reste et arrivait à son tour.
- Whhhhaaaaaaaa ! s’épouvanta le Garde. Les Folles !!! Les Folles sont de retour !!!
- Chieuse, t’es prévenu que si tu mets le cirque, ça ira très mal cette fois ! la tança un second monstre de pierre irrité à l’avance. Tu voles rien et si tu veux te bagarrer, c’est de l’autre coté des portes qu’il faut aller sinon ça va péter pour ton matricule ! Le Seigneur Barbak t’en veut encore pour la dernière fois alors fais toi toute petite !!!
- Ca devrait pas être dur, crut bon d’intervenir Hala joyeusement.
- C’est ça, ramène là toi ! s’étrangla le Caillou. Si tu testes encore tes stupides sorts de masse dans l’enceinte, je te jure que tu envieras les désagrément que nous feront probablement subir à ta malade de frangine avant.
- Mais heu… Je nettoyais mon doigt quand le coup est parti…
- Muranbrik mon frère, comprends que c’est déjà limite de laisser entrer ces deux fléaux ici alors une hypothétique sœur de plus, c’est hors de question, je suis navré ! Vous devez faire demi-tour !!!
- Mon frère, je comprends mais nous allons entrer quand même, gronda férocement le Guerrier au bouclier dont la patience n’était pas le fort.
- Muranbrik mon frère, je vais appeler la Garde… menaça l’autre en tremblant.
- Chouette !!! ricana Chieuse Grave.
- Quoi, quoi ? Qu’est ce qu’il y a ? s’enquit Halaguena de son plus beau sourire.
- On se calme, intervint soudain Will Kinson. Cette femme a le droit de pénétrer dans la Forteresse de part ses liens de sang avec des Midgardiens reconnus !
- Sans t’offenser, Maître Will, je crois autant à la fratrie de cette Viking avec les deux timbrés qu’à une paix avec Albion alors…
- Qui te parle de fratrie, honorable sentinelle ?! Cette Viking entrera avec nous car elle m’est attachée !
- Ah oui ? s’étonna le Garde, dubitatif. Et serait ce trop te demander que de m’expliquer ce qui te lie à cette jeune personne, Maître Will ?
- Non pas. Cette femme, Carmina Bartaba, est ma fiancée !!!
- Ah tiens !? s’amusa Halaguena, y a Carmina qu’est tombée par terre.
- Ah ben ça alors ??? ajouta Muranbrik, Chieuse aussi !!!

Chapitre 28 – la rencontre

L’armée s’ébranlait lentement dans un vacarme indescriptible. Entre les impressionnants chants de guerre des Nains, les grondements sourds et gutturaux des Trolls qui se saluaient, les bravades bruyantes échangées entre Vikings, les étonnants sifflements des fiers Valkyns et les glapissements horripilants et discontinus des Kobolds, Aèfkabio l’ex-Ouik espérait que la stratégie de la Horde n’avait pas pour base première de passer inaperçu. Titetouffe qui s’amusait du regard stupéfait affiché par le grand Caillou lui glissa un amical :

- Sssa en jette, n’est ssse pas, mon ami !
- Ohlala oui, rétorqua l’Ebahi. Je n’ai jamais vu autant de gens. Et comme je n’avais même jamais vu de soldats avant de te rencontrer, c’est drôlement intimidant ! Toutes ces armes étranges ! Toutes ces couleurs !
- Et ssses odeurs… renifla la Velue, dégouttée. Pessste sssoit de ssses sssupposés alliés qui n’imagine pas le sssupplice que leur puanteur exerssse sssur les sssens démultipliés des Valkyns !!! Sssertains doivent probablement sussser leurs chausssettes le matin pour exhaler une si pessstilensssielle odeur de bon matin !!! Ah tiens !!! Parler des pue-du-bec revient à les appeler, s’esclaffa Titetouffe en voyant débouler sur eux le joyeux Capitaine Nobrèk visiblement en pleine forme.
- Mes amis !!! J’avais peur de vous avoir perdu et de mourir seul, quel rigolade !!! éructa le jovial officier des sixième escadron lourd des volontaires libres de Vasudheim.
- Comment sssa ssseul, Capitaine ? s’enquit la Tueuse de l’Ombre avec étonnement. Il ressstait une sssoixantaine de Volontaires vivants hier sssoir. Je leurs ai même présenté notre nouveau compagnon.
- Mmmm ?! Ah bon ? Ah mais oui, c’est vrai !!! Ah ben disons qu’hier, c’était la forme ! Malheureusement, un léger différent nous a opposé aux troisième peloton cuirassé des Ecrabouilleurs de Petit Doigt Velu en fin de soirée…
- Capitaine, et malgré tout le ressspect que je vous dois, ssse genre de comportement est vraiment infantile !!! Vous exterminer entre alliés avant une bataille majeure, sssa n’est pas sssérieux !!!
- Ah mais c’est eux qui avaient commencé… se tortilla drôlement l’immense barbu.
- Une chanssse que vous aillez déjà sssurvécu au carnage !
- J’ai marché sur ma cape en chargeant et je me suis cogné sur mon bouclier en fait ! s’excusa la grande Nouille avant de marquer son étonnement en s’adressant à Aèfkabio qui hésitait entre rire et trembler. Ben c’est quoi ça, recrue ???
- Heu… De quoi donc, mon Capitaine ? demanda l’interpellé.
- Ben cette tenue bizarre, voyons !!! Un pavois de Thane, une armure de Guerrier, ce qui ressemble à une hache à double tranchant de Berzerker, le tout porté par un Chaman ! Comment c’est possible ça, foutre de Nonne ?! S’pas possib’ ça d’abord !!!
- Je ne sais pas, mon Capitaine. Dame Titetouffe m’a dit de choisir mon équipement et je me suis simplement exécuté.
- Bah peut être mais ça se peut pas !
- Je vous avais dit qu’il était ssspécial, Capitaine ! intervint la Valkyne.
- Ah mais enfin comme c’est drôlement bizarre alors tiens donc !!! Tu sais bloquer avec ton bouclier, recrue ?
- Ben oui.
- Tu ne croules pas sous le poids de la maille la plus lourde qui soit ?
- Ben non.
- Tu cognes avec ton arme ?
- Ben oui.
- Et tu lances des sorts ?
- Drôlement bien et même des trucs de Guérissseurs, précisa joyeusement la Velue.
- Qu’est ce que c’est que cet oiseau là ?! s’époumona en riant le Jovial. Mais c’est qu’il va tous nous foutre à la retraite, le surdoué !!! Regarde moi, le débutant qui sait tout faire : je suis censé être la foudre de Midgard, le représentant vivant de la fureur de Thor, et j’en chie déjà des caisses de bière pour balancer trois marteaux magiques sur la cafetière des ennemis !!! Si ça se trouve, tu sais lancer des Mjollnirs mystiques et des éclairs mieux que moi, hé !
- Je ne sais pas, mon Capitaine.
- Ben essaie, nounouille !!! Tiens… Vise le Familier du Prêtre de Hel Koby la bas !!! Le truc un peu transparent qui le suit !
- Franchement je ne pense pas que ce soit une très bonne…
- Ah mais heu qui c’est le chef, enfin ?! Allez vas y !!! Balance lui un éclair sur la fiole !!!
- Ca ne marche pas, mon Capitaine ! s’excusa Aèfkabio après quelques instants. Je ne dois pas savoir faire ça…
- Mais si, mais si ! Regarde, moi j’y arrive bien !!! C’est simplement qu’il y a un truc ! Notre pouvoir nous vient de la Colère de Thor ! Fous toi en colère et ça va griller sec, c’est sur !!!
- Je ne sais pas comment faire ça…
- Ahlalalalala ces jeunes, faut tout faire pour eux ! Tiens, je t’aide ! Quand je veux carboniser une cible, moi je pense à ce que les Luris ont fait à mon frère Grolag et ça part aussi sec !!!
- Ils ont fait quoi ?
- Ils l’ont privé de bière durant toute sa captivité, les sadiques… Plus de trois jours… répondit Nobrèk les dents serrées et les yeux embuées.

Le terrible éclair stria le ciel et fit exploser le pauvre servant du petit prêtre de Hel qui se retourna, furieux, et accourut en désignant d’un doigt accusateur le Capitaine tout péteux :

- CaGrosPoiluVilainPasBeau !!! CaFaireGentilCopainDeçaNousToutMort !!! CaPayerPleinsSoussousçaVivivi !!!
-  Ah mais crottes de Lycan, je l’ai pas fait exprès, j’expliquais au gamin !!!
- CaPasçaNousProblème ! Nononononon !!! CaAboulerSoussousVivivivi !!!
- Pffffffffff profiteur, maugréa le Viking en donnant une fortune au petit prêtre bleu qui criait tellement qu’une armée d’autres Kobolds glapissants étaient venus se renseigner sur le foutoir et y ajouter le leur.

Une fois le calme revenu, l’officier qui pestait contre toutes les créatures bleues passées et à venir remit le sujet de sa récente disgrâce pécuniaire sur le tapis. Il désigna le nouveau Familier que le Prêtre de Hel courroucé venait enfin de faire apparaître après une belle incantation appliquée :

- Pense à un truc qui te fais de la peine ! Un truc très triste et scandaleux et diriges l’énergie que tu sentiras monter sur le serviteur de ce voleur en robe !
- Capitaine, je penssse qu’il ssserait plus sssage de ne pas insssister… gémit Titetouffe en voyant les yeux de Aèfkabio se réduire à deux fentes de douleur et irradier un feu surnaturel insoutenable.

La trentaine d’éclairs gigantesques qui s’abattit sans prévenir sur l’armée des Mids en marche eut comme épicentre le pauvre Servant visé. Toutes les créatures vivantes qui se trouvaient dans un rayon de vingt mètres furent instantanément foudroyées et réduites en petits tas de cendre, armes et armures comprises. Titetouffe poussait déjà l’ex-Ouik à contre courrant du flot des curieux qui accouraient en rigolant pour venir constater les dégâts. Nobrèk – à l’instar de tous les soldats qui s’étaient tenus assez près de la catastrophe – avait les cheveux et la barbe hérissés comme des pieux de défense et ânonnait sans discontinuer :

- putaindeputaindeputaindeputain…

Alors qu’une nouvelle bagarre éclatait entre ceux qui voulaient égorger tous les Thanes du coin en représailles, ceux qui étaient Thanes et n’avaient rien fait et ceux qui étaient bien contents de se bastonner un petit coup, la Valkyne faisait asseoir l’ex-Ouik tremblant de peur et de surprise qui balbutiait :

- J’ai pensé à ma Mémé puis à Groboulé… je suis désolé…
- Tu es un être à part, gentil Aèfkabio ! lui déclara Titetouffe avec une douceur respectueuse. Et il est évident que ton combat n’est pas ssselui des brutes bagarreuses que nous sssuivons… Continuer dans sssette voie ne pourra que t’attirer des ennuis et je pense qu’il est préférable que tu regagnes le fort puis le Royaume.
- Je ne sais pas ce que je dois faire, s’effondra l’immense Troll. Je sens toute cette puissance qui bouillonne en moi mais j’ignore comment l’utiliser et la canaliser.
- Ah bon ? s’étonna la Valkyne, taquine. Et bien allons demander ssson avis sssur le sssujet à Nobrèk que tu as transssformé en hérissson capillaire, je sssuis convaincue qu’il te trouve très doué !
- Je suis… un monstre !
- Toi non. Nous oui, sssans aucun doute ! Nous jouisssons de partisssiper à une Guerre millénaire et sssans fin alors que tu n’assspires finalement qu’à retrouver une paix intérieure qui t’a été dérobée. Tu es détenteur d’un pouvoir sssi immenssse que j’ai encore de la peine à croire ssse que j’ai pourtant conssstaté de mes propres yeux. Tu as une tâche d’importanssse à accomplir, Aèfkabio le Ouik. Sss’est certain.
- Je voudrais juste vivre normalement. Comme avant.
- Quelle ironie ! N’importe lequel des habitants des Royaumes vendrait jusssqu’à ssson âme pour détenir une infime parssselle de sssette énergie qui t’habite et ton unique sssouhait ssserait d’en être débarasssé…

Tout à leur discussion, aucun des deux compagnons n’avaient entendu approcher l’étrange créature noire aux cheveux d’argent et aux formes masquées par sa robe de Grande Prêtresse d’Odin. La Frostalf, ainsi désignait on sur Midgard les représentant de cette race mystérieuse qui n’avait intégrée l’alliance des peuples du Nord que récemment, intervint d’une voix hypnotique à la sensualité troublante :

- J’ai vu ce qui s’est passé…
- Alors tu n’auras pas l’occasion d’en faire état à quiconque, siffla dangereusement Titetouffe qui avait dégainé ses lames en un instant et se dirigeait vers la ténébreuse silhouette engoncée dans sa tenue.
- Tout doux, coléreuse terreur ! tempéra la prêtresse d’Odin à la peau d’ébène et au visage toujours mystérieusement dissimulé sous sa lourde capuche rabattue. Je ne viens pas chercher querelle mais vous apporter mon aide.
- Pardonne mon incrédulité prudente, Prêtresse, se contint la Tueuse sans abaisser ses armes pour autant, mais je sssais d’expérience que les Midgardiens n’accordent pas leur aide sssans un but précis. Et les Frostalf encore moins…
- Et tu parles sagement, Assassin, approuva la noire apparition sans se départir de son calme. Sais tu seulement pourquoi nous avons décidé de rejoindre les rangs d’une Alliance qui ne nous avait jusqu’ici jamais concernés ? Sais tu pourquoi notre peuple ancien et sage s’est impliqué dans une guerre qui n’était pas la sienne ?
- Je ne cherche pas à connaître les motivations de ta curieuse rassse… Sssans vouloir t’offenssser, tu rappelles par trop à la Valkyne que je sssuis ssson plus mortel ennemi : l’Elf !
- En plus bronzé, je sais… ironisa la Mystérieuse. Tes désopilants camarades Vikings se sont déjà allègrement exprimés sur le sujet avec leur retenue coutumière. Pourtant, et si tu me permets de revenir à mon  propos concernant notre but final à participer aux pathétiques luttes que se livrent les Royaumes, je souhaiterai ajouter que j’en ai justement l’unique  physique représentation en face de moi.
- Mon ami est un Troll comme il y en a tant. Trouve toi le tiens !
- Ton ami est Aèfkabio le Ouik, dernier Porteur de la Goutte et Ultime espoir de survie des Univers.
- Ah quand même… sourit gentiment Titetouffe au jeune Troll gêné qui lui retourna timidement son sourire.
- Et les envoyés de l’Ordre de la Goutte, ses pires ennemis qui militent pour l’anéantissement des Mondes une fois qu’ils se seront emparés de lui, doivent être parvenus à rallier le fort de Vindsaul malgré tous nos efforts pour les en empêcher. Sans mon aide et celle de mes frères, vous êtes perdus tous les deux car tes talents ne sont rien face à eux, Tueuse. Même la terrifiante puissance du Ouik ne pourra pas les arrêter. Avec notre aide, vous pourrez vaincre et rejoindre enfin la Confrérie qui a juré de protéger le Porteur.
- Qu’esssssse qui me dit que tu ne nous mens pas sssur toute la ligne ? Notre rencontre fortuite tombe très curieusement à point, non ?
- Sens tu le mensonge en moi, Tueuse ?
- Ta rassse est un myssstère même pour les sssens des Inisssiés Valkynes et tu le sssais, Frossstalf. Comme tu n’ignores pas que sss’est même la raison du conflit qui nous a opposé aux autres membres de l’Allianssse lors de votre acceptasssion en ssson sssein. Tu m’inssspires de la méfianssse bien que tes paroles sssonnent jussstes.
- Alors laisse le Ouik à notre garde, Tueuse. Tu as déjà formidablement œuvré pour la survie des Mondes mais ce combat n’est pas le tiens.
- Qu’en penssses-tu, Aèfkabio, mon ami ? demanda la Velue sans quitter la Ténébreuse des yeux.
- Ces propos recoupent le peu que je sais. Je pense que cette rencontre est en fait un signe de Bouyabouya et que tu as déjà suffisamment risqué ta vie pour préserver la mienne, Dame Titetouffe.
- Fort bien dans ssse cas… Je te confie la vie de mon camarade, Frossstalf. Si j’apprends que tu m’as trompée, je mettrai le temps qu’il me reste à vivre sur Midgard pour te traquer et te tuer, toi et tous ssseux qui t’auront aidée.
- Je ne t’ai pas trompée, courageuse Tueuse, et tu as pris la bonne décision, fais moi confiance, salua respectueusement la Prêtresse sombre. Maintenant je pense qu’il vaut mieux nous hâter car les envoyés de la Goutte progressent dangereusement vers nous et qu’il importe de mettre notre précieux compagnon à l’abri dés que possible.

Une douzaine de Frostalfs supplémentaires étaient apparus silencieusement, sortis de nul part. Ils saluèrent cordialement la Valkyne et l’ex-Ouik qu’ils invitèrent très respectueusement à les suivre. Aèfkabio s’agenouilla devant la velue et l’étreignit avec une vraie tendresse touchante :

- Au revoir, valeureuse Sssiyrysssyanahagaa’Tsssiii Gaahha la Valkyne. Merci d’avoir préservé mon existence et surtout de m’avoir traité comme un ami.
- Mais tu ES mon ami, Aèfkabio le Ouik. Tu es habité par une bonté sssi pure qu’avoir été à tes cotés ressstera le plus beau moment de toute ma très sssanglante existence. Au revoir et porte toi bien, gentil sssauveur de l’Univers.

Les fascinantes créatures d’ébènes entourant le monstrueux Troll s’éloignèrent lentement d’un pas hautain et superbe. Alors que la Prêtresse d’Odin saluait à son tour la Velue et s’apprêtait à prendre congé, la Valkyne lui posa fermement la main sur l’épaule et déclara :

- Une dernière chose, je te prie ! Qui sssont ces meurtriers lansssés sssur la pissste du Ouik ? Que j’informe les autorités et mette tout en œuvre pour les éliminer ou au moins ralentir leur progesssion !
- Ils sont au nombre de cinq et ce sont les plus redoutables membres de l’Ordre maudit. Une blonde berzerker guide leurs pas et elle est épaulée par un Guerrier Troll, un Maître Sauvage, une Guérisseuse naine de petite taille et une Assassin Kobold sournoise.
- Une Asssasssin ? Comment sss’appelle sssette traîtressse à sssa Cassste ?
- Chieuse Grave. Et son cœur n’est que noirceur et vilenie.
- Je te crois, car je connais cette engeanssse de réputation et sssait combien ssson âme est mauvaise. Maintenant que je sssuis apaisée sssur le sssort de mon ami Aèfkabio, quel est donc le tiens, providensssielle alliée dont j’ignore encore le nom ?
- Je m’appelle Seksy. Seksy Tonic, pour te servir…

Prochain, épisode : Chapitre 29 – Trahison