Chapitre 26 – les Chiens de Boxikor

La Mercenaire regrettait amèrement sa vanité provocatrice.
Quelle stupidité d’avoir évoqué une pareille alliance simplement pour jouir de l’effet d’annonce sur ces misérables pleutres du conseil aussi !!!
Probable qu’ils devaient bien jubiler maintenant que l’effroi initial était passé. D’autant que les chances de réussites de l’Avalonienne étaient aussi réduites que l’espoir de survivre à sa mission. Elle n’ignorait pas que son comportement fantasque faisait d’elle une gêne dont ils seraient enchantés d’être débarrassés. Ils préféraient se complaire dans la médiocrité et le statu quo que de réaffirmer l’idéal qui avait donné naissance à cet Ordre millénaire et à son pendant tout aussi perverti qu’était la Confrérie. Quelle ironie de défendre une cause dont le succès impliquait votre disparition ?!
Les buts de l’Ordre de la Goutte importait peu à la Mercenaire dans la mesure où elle ne les avait pas décidés et qu’elle considérait son statut de membre comme un partenariat implicite entre deux compléments aussi retors l’un que l’autre. Elle utilisait les ressources de la société secrète tout autant que l’organisation l’utilisait pour éradiquer ses ennemis.

La Mercenaire s’était si profondément plongée dans sa propre folie qu’elle n’était en fait même plus capable de maintenir un cap réfléchi depuis très longtemps. Toutes les épreuves par lesquelles elle était passée avaient même eu raison de son appétit de pouvoir qui constituait jadis sa meilleure motivation. Elle ne pensait plus qu’à infliger autant de souffrance et de dommage que possible aux autres. A tous les autres. Tous ceux qui étaient encore jeunes et idéalistes, qui n’avaient pas vu leur beauté somptueuse détruite et qui jouissaient d’un bonheur ou de satisfactions qui lui faisaient venir aux lèvres une bile si aigre qu’elle en était douloureuse.
Elle n’était plus qu’une coquille vide et pathétique qui s’était lentement gorgée de haine et de noirceur pour combler un manque et survivre.
Que les Univers disparaissent demain ne la chagrinait pas tant qu’elle était assurée qu’aucune créature si misérable soit elle ne lui survivrait.

Alors qu’elle descendait péniblement la falaise escarpée qui devait la mener dans l’Antre de celui qu’elle espérait convaincre de devenir son allié, la Mercenaire fulminait en pensant qu’elle pourrait perdre la vie avant qu’une destruction totale n’ait anéanti toute vie.
Tout à fait le genre de petit détail qui la rendait encore plus maboule qu’elle ne l’était…

Sa concentration altérée, une pierre roula sous sa main intacte et elle perdit l’équilibre. Durant une seconde, elle resta figée, oscillant entre l’abîme apparemment sans fond et la relative sécurité de la paroi qu’elle escaladait. Une fois de plus, ses incomparables réflexes de survie sursirent à son inévitable trépas sous la forme d’une réaction aussi audacieuse qu’insensée : d’un coup de rein rageur, elle décolla ses pieds toujours en contact avec la falaise et – suspendue en l’air et avant même de commencer à chuter – elle ramena son bras mutilé de toute ses forces droit sur la pierre verticale qui n’offrait que des prises ridicules. L’effrayante griffe magique qui remplaçait maintenant sa main tranchée pénétra profondément dans le granit et elle se retrouva à nouveau plaquée au mur minéral comme une vilaine araignée malsaine.

Récupérant doucement son souffle, elle se félicita d’avoir rendu visite à Magaï Veur l’artisan avant de quitter la forteresse de l’Ordre.
Il avait réellement donné le meilleur de lui même. Surtout si on considérait que la griffe n’était pas le plus puissant artefact qu’il avait créé pour l’Avalonienne pour compenser la perte de son membre, loin de là. Et déjà, quelle merveille ! Elle sourit en repensant avec une joie mauvaise au début de la discussion et au prix honteusement élevé qu’il revendiquait pour ses services. Il n’imaginait pas combien la Blonde pouvait être une fine négociatrice. Il aurait le temps d’y songer le temps que ses genoux qu’elle avait broyé à la masse ne guérisse. S’ils guérissaient un jour… Heureusement qu’elle ne s’était pas trop énervée finalement car elle avait été tentée de lui massacrer les mains et un artisan aux doigts détruis n’aurait pas été en mesure de façonner les merveilles qu’elle conservait maintenant religieusement dans son épais sac de cuir renforcé.

Comme quoi parfois un peu de retenue était bénéfique !

Elle reprit sa descente en constatant que la douleur sourde qui émanait de son moignon engoncé dans l’épais cerclage de Mithril pur devenait supportable. Cette partie du travail de Magaï Veur aussi avait été en tout point remarquable car il avait été obligé de solidariser la pièce centrale appelée à recevoir la griffe et les autres options de combat directement dans l’os et la chair de la Mercenaire pour garantir une solidité totale de l’ensemble. Le métal magique avait été fondu et travaillé directement sur le corps de l’effrayante combattante. Elle n’avait pas laissé échapper un son durant la longue opération qui s’était horriblement étendue sur plusieurs heures et aurait rendu fou de douleur n’importe qui d’autre en moins d’une minute. Les apprentis de l’artisan avaient vomi à foison et leurs prières tremblantes avaient fini par tellement déconcentrer le Maître qu’il avait terminé seul son ouvrage sous l’œil dément de la suppliciée qui ne cessa pas d’afficher un sourire admiratif au fur et à mesure de l’avancement à la stupeur générale.

Lorsqu’elle avait quitté les ateliers de Magaï Veur non sans le remercier et lui souhaiter un prompt rétablissement, tout ce que la Forteresse de l’Ordre comptait de Clercs un tant soit peu compétent s’était précipité pour remettre d’aplomb les ouvriers traumatisés et gémissants. Traînant derrière elle un fumet de viande fraîche carbonisée et admirant le poing d’acier qu’elle avait fixé pour l’occasion, elle s’était dirigée vers le bâtiment des Erudits. A l’intérieur, les milliers de scribes affairés et les centaines de chercheurs, magiciens, sorciers et savants de tous poils étaient plongés dans leurs manuscrits et ne lui prêtaient pas attention ce qui la contraria un peu. La tête très étonnée d’être séparée de son corps qu’elle balança dans la monumentale fontaine qui occupait le cœur de la bibliothèque principale ne déclencha des réactions hystériques que le temps d’en ajouter deux autres qui s’enfoncèrent avec un « plouf » discret mais relayé dans tout le bâtiment à la sonorité parfaite et étudiée. Elle mit à profit cet inespéré silence – tout juste troublé par de rares claquements de dents discrets – pour afficher son masque le plus amical qui soit et déclarer avec une touchante timidité :

- Navrée de vous déranger, honorables Penseurs de l’Ordre, mais j’ai une question qui ne peut être éclairée que par vos connaissances reconnues et louées de tous.  
- Nous t’écoutons, Mercenaire ! répondit avec difficulté une vieille sorcière dont le simple nom transformait les braies des plus braves en couches de nourrissons et qui crut bon d’ajouter comme si elle grondait une petite fille pas sage, Et ça n’était pas utile de décapiter nos disciple, enfin !
- Pardon, Vénérable ! s’excusa fielleusement la Blonde en se trémoussant, déclenchant quelques ricanements satisfaits et des grognements réprobateurs et outrés un peu partout. La prochaine fois, je les écorcherai avant des LES MANGER !!! CA SERAIT PLUS ACCEPTABLE A TES YEUX, VIEILLE BIQUE FLETRIE ?

L’hystérie criminelle qui émanait de la Folle déclencha un mouvement de panique que les Mentors des Erudits eurent toutes les peines à calmer, aussi agacés que terrorisés qu’ils étaient par les vociférations ordurières que la Manchote vomissait sur eux sans discontinuer.

- Que veux-tu savoir ? reprit la Sorcière livide. Parle et laisse nous étudier en Paix pour la Gloire toute puissante de l’Ordre !
- Je… Veux… Savoir… Où… Je… Peux… Trouver…

Tous les occupants de la monumentale bibliothèque affichaient des mines idiotes à mesure qu’elle égrainait les mots comme une prière enfantine. Lorsqu’elle marqua une pause, tous retinrent leur souffle comiquement, la bouche en cul de poule et l’oreille tendue, plus immobiles que des statues de bronze.

- …BOXIKOR !!!

Le hurlement inattendu tout autant que le mot craché eurent cette fois ci raison des Erudits tétanisés de trouille qui s’égayèrent dans une panique totale dans toutes les directions sous les éclats de rire cristallins de la Fêlée qui applaudissait à chaque chute et alla même jusqu’à grogner de plaisir quand elle constata que certains affolés avaient été piétinés et ne se relevaient pas.
 
- Folle ! grondait la vieille sorcière qui n’avait pas bougé, totalement hors d’elle. Non contente d’être devenue une monstruosité alors que tu fus mon élève la plus excellente à tous points de vue, tu terrorises et tu tues tes frères maintenant !!!
- Oh ça va, si on peut même plus rigoler ! railla la Blonde joyeusement. T’énerve pas mémère et contente toi de me renseigner tant que je réprime l’envie de trancher ton cou de dinde pour tous les coups de baguette que tu m’as flanquée sur les doigts jadis. Puis exhibant fièrement son moignon, elle gloussa : La ça serait plus dur, hein, vieille chouette ?!

Un manuscrit sombre et poisseux se matérialisa dans la paume ouverte de la Vénérable écœurée. Elle souffla légèrement dessus et le rouleau immonde fila droit sur l’Avalonienne qui l’attrapa prestement de sa main valide et tourna les talons sans mot dire.

- Prends garde, Mercenaire ! l’invectiva la Sorcière alors qu’elle s’éloignait. La lecture de ces écrits maudits doit s’accompagner de précautions absolues ou tu y perdras la raison !
- On lui dira ! répondit la Blonde sans ralentir.
- Elle ne risque rien, Mère, murmura un grand Magicien décharné à la Sorcière, nulle raison n’habite plus ce corps rongé par la démence.
- SEKSY TONIC !!! gronda la redoutable vieille femme en utilisant à dessein le nom maudit qui avait été celui de la Mercenaire.
- Tu oses… se retourna l’intéressée, la bave aux lèvres.
- OUI, J’OSE ! Toi qui fut ma réussite la plus totale et qui s’est transformée en cette… chose ignoble, je me dois de te prévenir car j’ai ma part de tort dans ta déchéance.
- Mais je vais trèèèèèèèès bien, voyons… s’empourpra l’Avalonienne scandalisée, les poings sur les hanches.
- Mercenaire, Boxikor n’est pas l’ennemi ! Méfie toi de ses Chiens car sinon tu rejoindras la Meute ! trembla la vieille avec une tristesse non feinte. Et même ce que tu es devenue ne le supportera pas…
- Je suis lasse de ces devinettes, Vénérable ! répondit la guerrière avec une déférence non feinte. J’apprécie l’avertissement mais je traiterai le péril à ma manière. Et je vaincrai !
- Tu ne pourras pas te vaincre toi-même sans mourir, ma fille…
- Si tel est ma destiné, alors qu’elle s’accomplisse !
- Ta destinée n’est pas écrite. Elle n’est que ce que tu en fais.
- Il y a bien longtemps que je ne dirige plus rien, Mère vénérable !

Tournant les talons brusquement pour que l’unique Mentor qu’elle avait jamais respecté ne voit pas les larmes du regret qui coulaient de son œil, la Mercenaire quitta l’enceinte qui avait hébergé son autre vie en espérant ne plus jamais avoir à y pénétrer.
 
La suite avait été plutôt simple.

La Mercenaire avait ouvert la relique maudite, tué efficacement et sans passion les cinq élémentaires qui en étaient sortis en rugissante avant de supplier puis pris connaissance du contenu. C’était une simple carte représentant les redoutables grottes de Dodens Gruva qui permettaient de circuler d’un Royaume à l’autre. La Manchote qui connaissait parfaitement l’endroit pour y avoir souvent massacré de faibles novices ennemis qui venaient s’y entraîner faillit passer à coté de l’étrange point noir qui palpitait comme un minuscule cœur de noirceur. Elle connaissait la zone désignée située au plus profond du labyrinthe pour s’y être rendue mais n’avait pas souvenir d’un quelconque intérêt à cet endroit. Elle oscilla entre retourner à la Bibliothèque faire des misères à sa professeur de Jadis et vérifier la justesse du parchemin puis se dirigea vers les écuries après une dernière hésitation. Elle étouffait dans la Forteresse, un peu d’air frais lui ferait le plus grand bien. Et il serait toujours temps de punir la Vieille au retour si elle le méritait…

Le trajet pour Dodens lui permit d’essayer ses nouveaux jouets enchantés sur tous ses concitoyens Albionais qui firent l’erreur de s’adresser à elle. Elle continua fort joyeusement ses tests à l’intérieur des galeries en croisant une bande d’Hiberniens un peu mous mais qui tombaient bien ainsi qu’un groupe de Midgardiens très bruyants mais distrayants une fois découpés. Les créatures monstrueuses qui hantaient les profondeurs avaient par contre la détestable habitude de la fuir comme la peste… Ca remontait à l’époque où elle avait fait cuire dans son armure un Thane rigolo identifié comme un de leurs chefs redoutés et qui avait troublé la beauté de ses chansons de marche en testant ses sorts de foudre. Enfin parvenue dans la salle désignée sur la carte, la Mercenaire dépitée qui aurait bien essayé encore ses gadgets se disait que décidément les Monstres n’étaient plus ce qu’ils étaient.  

Vide.
La Salle offrait des murs désespérément lisses.
Elle se décida à vérifier une dernière fois sur le parchemin si elle n’avait pas confondu avec une autre salle et fut surprise de voir que la carte avait disparue pour être remplacée par des runes mystérieuses et scintillantes aux déliés magnifiques mais dont la signification lui échappait totalement. Elle regrettait de ne pas avoir traîné la vieille Sorcière jusqu’ici par les tifs car elle était convaincue que la momie aurait décrypté ce charabias immédiatement.

Alors qu’elle remontait des tréfonds du donjon, elle croisa miraculeusement son vieil ami le Thane grillé.

Le balourd tenta bien de s’enfuir mais elle le plaqua au sol allègrement, bien décidée à vérifier s’il serait aussi rigolo à démembrer qu’à cuisiner. Durant la mêlée, le parchemin était tombé à terre et le Thane - dégoutté par tant de malchance - posa son regard dessus et ne put réprimer un « BOXIKOR ! » terrifié qui rendit immédiatement le sourire à la Dingue. Elle tapa un peu sur le grand cramé  dans l’espoir d’avoir des explications mais le gaillard n’était pas tellement coopératif. Quelques coups de poing d’acier dans le casque plus tard, il consentait enfin à l’accompagner en tremblant. De retour dans la salle aux parois toujours intactes, elle contraignit la grande saucisse terrifiée à prendre en main le morceau de peau huileuses et le motiva à en lire le contenu à son inimitable façon percutante. Le Thane qui n’était plus prêt de retirer son heaume bosselé sans l’aide d’un forgeron particulièrement habile balança une volée de grognements bizarres en gémissant et le fond de la pièce s’évanouit  comme par enchantement.
Ce qui était probablement le cas d’ailleurs…

Poussant devant lui l’immense guerrier plus tremblant que jamais, la Mercenaire découvrit le vide insondable qui bordait maintenant le sol de la salle.
Quelle profondeur pouvait bien avoir cet abîme ?
Après lui avoir fait un grand sourire charmeur qui calma sensiblement ses tremblements, la sournoise Blonde précipitait le colosse amadoué dans le vide en tendant l’oreille pour distinguer une potentiel bruit de ferraille écrabouillé lorsqu’il toucherait enfin le fond. Mais autant le cri déchirant dura longtemps, autant le choc se fit attendre. Remplaçant sur son moignon son poing d’acier par sa griffe magique, la Mercenaire avait enjambé le bord du gouffre et entamé sa périlleuse descente.

Plusieurs risques de chute miraculeusement évités plus tard, la Manchote s’arrêta un instant de piocher la paroi de sa griffe pour dresser l’oreille. Une plainte sourde et lancinante émanait du vide à une courte distance. Reprenant sa reptation verticale, la Fondue sentit enfin le sol sous ses pieds. Les gémissements plaintifs étaient tout prêt et elle sortit une torche de son sac qu’elle alluma avec son briquet à silex. Elle se trouvait dans une salle étroite d’où partaient huit galeries opposées. Comme elle le pressentait, les suppliques provenaient bien du Thane qui avait miraculeusement survécu à la chute mais nécessiterait un sacré paquet de travaux de tôlerie avant d’être à nouveau d’attaque. Elle commençait à comprendre comment fonctionnait ce surprenant parchemin à tiroirs et savoura d’un claquement de langue satisfait la nouvelle forme qu’il avait pris lorsqu’elle le déplia une nouvelle fois. Il y avait huit larges cercles lumineux avec une créature différente en son centre. Les bestioles allaient d’un truc tout moche qui ressemblait à une araignée gigantesque exhibant une carapace de chitine garnie d’innombrables piquants impressionnants à une espèce de gros phacochère aveugle au corps boursouflé de pustules suintantes immondes pour les plus impressionnantes. Il y avait même un Tomte !!! Mais il y avait surtout un cercle unique lui renvoyait une représentation exacte d’elle même. Les petits dessins finement détaillés étaient vivants et s’agitaient avec une surprenante fluidité. La Manchote fut déçue de ne pas les voir réagir quand elle les taquina sadiquement du bout de la griffe. Elle admira encore quelques instants le parchemin puis le roula et le remit dans son sac.

Bon et bien c’était très simple une fois de plus.
Huit galeries gardées par sept bestioles et… elle.
Une gnégné c’était d’un banal !
Sans parler du gros cochon boutonneux !!!
Et que dire des autres nullités…
 
C’était décidé, elle se liquiderait elle même avec joie.
D’autant qu’elle avait secrètement souvent pensé à un affrontement aussi exaltant…
Passant à coté du Thane toujours méchamment aplati, elle cogna trois fois sur son heaume en disant « Toc, Toc, Toc, y a quelqu’un ? » puis s’enfonça dans le boyau central en gloussant stupidement de sa désopilante prestation.

Il n’y avait aucune espèce d’odeur dans la galerie et la torche renvoyait l’image d’une paroi si régulière qu’on l’aurait cru taillée dans du quartz brut. Son pas de souple panthère était si naturel que la Mercenaire ne produisait aucun son et comme elle n’appréciait que très moyennement le pesant silence, elle se lança dans des vocalises à faire démissionner un ménestrel, massacrant avec entrain « le Kilt du Sergent ». Elle en était au troisième couplet quand elle déboucha enfin dans l’oasis et se mit à siffler d’admiration.
A des centaines de pieds sous terre, elle venait de découvrir un lieu paradisiaque. Une immense plage de sable ocre faisait face à une mer transparente au bleuté charmant. Le clapotis discret des flots venait poétiquement briser la quiétude absolue du lieu baigné par une douce lumière reposante.

C’était mignon tout plein !

Reniflant à tour de rôle ses aisselles crasseuses sans une once de discrétion, la Mercenaire se dit qu’un petit bain ne serait pas de trop et avança sans se poser plus de questions sur l’incongruité absolue de l’apparition. Retirant ses bottes de guerre avec une moue dégouttée, elle apprécia la douceur de minuscules grains sous ses pieds et s’abandonna un instant. C’est à ce moment précis que la charmante voix qu’elle connaissait si bien la tira de sa torpeur :

- Bienvenue, Mercenaire ! Bienvenue à toi qui a bravé tous les périls pour rencontrer Boxikor.

Ouvrant les yeux, elle sourit en constatant qu’une réplique exact d’elle même se trouvait à quelques pas. Levant la main en signe d’apaisement, elle se mit à fureter dans son sac sous le regard surpris de l’autre Mercenaire, en sortit le parchemin, le déroula, constata qu’il était revenu à son état initial et représentait la carte de Dodens Gruva, le roula de nouveau, le remit dans son sac puis lança avec détachement :

- Nous y voilà enfin ! Alors c’est donc toi, le terrible Boxikor ?
- Ai-je donc l’air si terrible ?
- Non. Et c’est bien pour cette raison que je me méfie. Tu prends mon apparence et je sais combien je suis redoutable sous mon air charmant.
- Quelle lucidité… s’amusa Boxikor du même rire de gorge déplaisant que l’original. Bien que le qualificatif employé soit assez discutable te concernant. Qu’attends tu de moi, Mercenaire ?
- J’ai besoin de ton aide pour capturer une créature très spéciale et particulièrement douée pour m’échapper. C’est devenu très agaçant…
- Qu’est ce qui te fait penser que je pourrai t’être d’une aide quelconque alors que tu ne sais visiblement rien de moi ?
- Ah ça, c’est bien la question qui me dérange à posteriori pour tout te dire. Car je n’en sais rien moi même.
- Curieuse démarche…
- Oui et non. Je me souvenais de légendes effrayantes qui couraient sur toi et tes Chiens à qui personne ne pouvait échapper. Et j’étais là, à discuter paisiblement avec mes employeurs, quand j’ai eu envie de les secouer un peu. Du coup, quand ils m’ont dit « Mais que te faut il pour accomplir ta mission, vaillante Mercenaire » ou un truc dans le genre, j’ai balancé ton nom. Pour voir leurs têtes.
- Et ?
- Et c’était très amusant.
- Et pourquoi m’impliquerai-je à nouveau dans les conflits des Royaumes si tant est que j’en sois capable ?
- A toi de me le dire. Tout le monde a un prix.
- En es tu certaine ? Qui te dit que je ne me suis pas justement retiré ici parce que j’étais parvenu à assouvir mes envies les plus secrètes ? Ou pour expier mes fautes les plus impardonnables…
- Personne. Et je me fiche de tes motivations pour être honnête. J’étais intriguée à propos du Légendaire Boxikor donc me voici. J’espère maintenant que nous parviendrons à un accord et que tu m’aideras.
- Et si je refuse ?
- Alors je te tuerai et je repartirai traquer ma proie que je trouverai quand même.
- Quelle franchise ! rit à nouveau le double. Tu es bien sure de toi décidément, redoutable guerrière.
- Le fait que je sois devant toi prouve que je suis assez grande pour assumer ma vanité.
- Détends toi, Mercenaire. Tu m’intrigues suffisamment pour que je ne te veuille pas de mal non plus avant d’avoir étanché ma curiosité.
- Et ensuite ? demanda la Manchote rendue nerveuse par le calme inquiétant de la créature.
- Ensuite tu regretteras probablement que je ne t’ai pas tuée, lâcha Boxikor comme à regret.
- Je ne crains pas de t’affronter ! gronda l’Avalonienne piquée.
- Qui te parle de me combattre voyons, gloussa tristement son reflet. Tu oublies vite la Légende qu’on m’attribue, ma fière amie.
- Que… ?
- Mes Chiens. Ce sont mes Chiens qui s’occuperont de toi…
- Pour le moment je ne vois qu’un pâle reflet de moi même à la langue bien pendue tant qu’il en a une, menaça la Manchote en pointant sa griffe.
- Probablement parce que tu ne sais pas regarder où il faut avec ton œil valide… Peut être que si tu utilisais l’autre pour une fois, tu comprendrais où je veux en venir.
- Mon œil gauche est MORT, pauvre imbécile ! rugit la Borgne qui détestait qu’on le lui rappelle.
- Je le sais bien. C’est bien pour cela que j’en parle…

Sa curiosité piquée malgré la colère qui montait en elle, la Mercenaire releva brusquement sa longue mèche blonde, dévoilant sa face défigurée. Lorsque son œil maudit acheva de se reconstruire à l’instar de tout le coté, elle leva sa paupière toute neuve et hoqueta d’horreur :

- Par tous les Dieux de l’Enfer… !!!

Son œil pourrissait déjà mais elle avait eu le temps de VOIR.
Relâchant ses cheveux comme s’il eut s’agit de serpents venimeux, elle trembla de la tête au pieds, en proie à une terreur absolue. Pour la première fois depuis bien longtemps, la Mercenaire sentait monter dans sa gorge une boulle de peur primale si pure qu’elle n’osait plus ouvrir la bouche car elle savait que si elle commençait à crier, jamais elle ne s’arrêterait.

- Alors maintenant que tu as vu ce qu’ils me font, courageuse mercenaire, souhaites toujours me tuer et rester seule avec mes « amis » ? demanda Boxikor d’un ton badin plus effrayant que n’importe quelle menace.

Chapitre 25 – Retrouvailles

L’imposante silhouette encapuchonnée avançait d’un pas pesant dans les rues du village. De la taille d’un Viking mais beaucoup plus large d’épaule, il ne laissait voir que sa mâchoire glabre et volontaire sous sa  lourde étoffe rabattue. Son pas résolument martial tranchait plus encore que son apparence générale parmi les Midgardiens qu’il croisait et s’afféraient en tous sens avec leur désordre habituel. Le mystérieux personnage s’arrêta devant la masure sinistrée de Tronchaclac le nain. Des bruits de marteaux et des jurons provenaient de l’intérieur et le visiteur sortit un poing massif et frappa fermement à la porte.

- Par le cul laiteux d’Eir, ils vont me rendre fous avec cette foutue porte !!! s’emporta Tronchaclac en écartant les planches disjointes qu’il venait de recevoir sur le crâne pour la sixième fois de la journée.

Le bosselé se retourna pour déterminer s’il était de taille à purger sa mauvaise humeur sur ce nouveau démolisseur mais resta stupidement bouche bée puis balbutia :

- Toi ? Non, c’est impossible… Ca ne peut pas être toi ?!
- Bonjour mon vieil ami, répondit la silhouette d’une voix grave et assurée. Ca fait bien longtemps…
- Ah mais tu es fou de venir ici, paniqua le Nain en se relevant. Entre vite et remettons cette porte en place avant d’avoir de sérieux soucis !!!
- Coquin de nain, railla l’encapuchonné. A peine nos retrouvailles effectuées, voilà déjà que tu veux m’isoler dans ta bicoque !!!
- On rigolera après, fou que tu es ! Et si ça te dérange pas trop de m’aider, puissant crétin, s’afféra le petit barbu en barricadant tellement la porte qu’ils étaient bien partis pour sortir par la fenêtre à l’avenir.

A priori peu concerné par les travaux de menuiserie, le visiteur rendu encore plus immense à l’intérieur de la modeste cabane fit glisser la lourde capeline par dessus sa tête et apparut tel qu’il était réellement. Des larmes de joie ruisselaient sur les joues rougeaudes de Tronchaclac qui s’élança bras tendus avec une touchante maladresse vers le monstrueux Highlander qui mettait un genou à terre pour le réceptionner.

- Groboulé… sanglota le nain recroquevillé comme un enfant entre les bras d’acier qui s’étaient refermés sur lui, avant de repousser le Chevalier, honteux. Mais comment ? Tu était mort !!! Les Guides de la Goutte l’avaient affirmé !!!
- C’est une longue histoire, mon meilleur et plus vieil ami, murmura le Paladin.
- Laisse moi te regarder, sanglotait le petit personnage en se reculant. Toujours cet aura de puissance… Mais tu es différent… Je n’ose pas penser aux périls que tu as dû affronter pour nous revenir enfin !
- Je ne suis pas celui qui a payé le plus lourd tribut, mon ami, s’assombrit le géant. Oh non… Mais je vais tout te raconter autours d’un repas si tu daignes m’accueillir comme le Commandeur Tronchaclac en avait le secret par le passé. Je t’avoue que je suis affamé et que mon gosier est au moins aussi sec que le cuir fatigué de mes bottes !
- Ah mais par les couilles velues d’Ymir, bien sur ! Pardonne moi et prends place, vieux brigand ! C’est la surprise et l’émotion ! Je vais te soigner à ma manière, ne t’en fais pas ! Tu vas voir que j’ai beau avoir quelques filaments d’argent supplémentaires dans ma barbe, ça n’a en rien entamé ma maîtrise des fourneaux et la qualité de ma bière !

L’enthousiasme du Nain retombait d’un cran à mesure que l’humain engouffrait à la chaîne les denrées qu’il s’évertuait fébrilement à poser devant lui. Pourtant, même la radinerie maladive de sa race ne parvenait pas à remplacer la joie qu’il avait de retrouver son camarade de toujours. Posant à regret un nouveau pâté de Hobgobelin devant l’Highlander qui en tailla une tranche qui aurait suffit à nourrir une tribu Kobold pendant deux hivers, il remplit une sixième fois les chopines et lança fébrilement :

- Raconte, vilain ogre !!! Tu me coûtes une fortune pour remplir ce puit sans fond que tu appelles ton ventre alors improvise toi au moins Skald un instant pour payer ton écot !
- Je suis heureux de voir que rien ne change décidément, explosa de rire le dévoreur. Ton avarice est bien aussi grande que ton cœur, méchant pingre ! Aaaaahhhhhh… Je me sens mieux maintenant en tout cas, souffla t’il d’aise en frappant son armure de Plate ouvragée.
- Bien, bien, dans ce cas accouche, glouton à Kilt !!! Et n’oublie aucun détail !
- Voilà toute l’histoire, se renfrogna un instant Groboulé. Durant le combat qui m’opposa à Seksy Tonic et ses séides, il m’était rapidement apparu que je ne survivrai pas cette fois ci. Ils étaient trop nombreux et leurs pouvoirs combinés auraient raison de ma résistance à terme. Pour gagner, je devais donc me perdre et trahir finalement ce en quoi je croyais le plus et d’où je tirais mon énergie même : ma Foi.
- Loki me damne… gémit Tronchaclac. La Légende telle que racontée par l’Ordre de la Goutte était donc fondée…
- Oui Da, mon ami, reprit tristement le combattant, soudain vieux et voûté. Je savais qu’en renonçant à mes croyances de la pire façon qu’il soit pour un Paladin de Lumière, mon Dieu ne permettrait plus à mon enveloppe d’héberger l’énergie de la Goutte qui était en moi. C’est pourquoi j’ai lutté jusqu’à la limite de mes forces en espérant un miracle qui ne viendrait pas.
- Nous ne savions pas… éclata en sanglots le pauvre Nain.
- Tu m’éclaireras sur ce point une fois que j’en aurai fini, mon ami, tempéra le chevalier avec douceur. Seksy allait l’emporter. Son prochain sort me viderait comme une coquille creuse et elle aurait gagné. Elle me ramènerait tel un mort vivant dans sa forteresse maudite ou les Nécromants se livreraient sur moi au rituel de séparation. L’énergie de la Goutte qui m’habitait deviendrait leur et rien ne pourrait plus les empêcher de dominer les Royaumes. J’ai donc calé la poignée de Mellandrana mon épée bénie entre deux dalles du pont et je me suis empalé dessus. Mon suicide – acte le plus infamant qui soit pour ceux de mon Ordre – a eu le résultat que j’escomptais et la Goutte m’a quitté tandis que je basculait vers l’abîme de lave. Libérée mais sans réceptacle pour l’accueillir, elle a évidemment implosée et frappé mes ennemies avec les effets que tu connais.
- Mais toi ? Tu étais perdu ! Entre ta blessure et le magma bouillonnant de Muspelheim qui t’avait englouti.    
- C’est justement là qu’eut lieu le miracle… Alors que je tombais du pont, une fraction de seconde avant que je ne disparaisse dans la lave en fusion, une minuscule fraction de cette énergie qui m’avait quitté m’a touché à mon tour. Oh pas de quoi redevenir ce que j’étais, non… Juste de quoi survivre au fleuve de feu pour m’en extirper et me traîner misérablement jusqu’au passage du creuset de la forteresse des Géants de Glace. L’entité de la Goutte n’eut pas d’autre choix que de laisser passer un Elu des Ouiks puisque je l’avais porté en mon sein.   
- Tu es donc retourné chez toi, sourit le Nain en mettant fraternellement la main sur l’épaule musclée de son presque frère. C’est bien. Tu en avais assez fait pour les Royaumes au regard de ce qu’ils avaient fait pour toi. Mais si cela explique ta survie, cela n’explique en rien ton retour ?!
- J’y viens, petit impatient. La Vallée Bénie n’hébergeait plus qu’un seul Elu porteur comme tu le sais. Il y a quelques jours, il a senti l’Appel des Royaumes. Ensuite, les évènements se sont précipités. L’Ordre corrompit certains Ouiks pour retenir l’Elu le temps que leur Envoyé n’arrive dans la Vallée. Je le défendis de mon mieux et il parvint à s’enfuir. C’est alors qu’arriva l’Envoyé. Lorsque je compris qu’ils s’agissait de Seksy qui avait elle aussi survécu au combat qui m’avait été fatal, je sus que nous étions perdus. J’étais las de toutes ces morts, de toutes ces souffrances, et je m’étais préparé à m’enfoncer dans la terre avec les miens mais une vieille sage m’a convaincu que ma tâche n’était pas achevée et j’ai fui la Vallée avant qu’elle ne disparaisse à jamais.
- La Vallée Bénie n’est plus ?
- Seksy y a éteint les dernières manifestation de la Goutte… Elle n’a donc jamais existé. Pour ma part, je me suis à nouveau retrouvé dans le Creuset secondaire face à une Entité très ennuyée. J’étais un ancien Elu qui ne portait plus la Goutte et elle se demandait bien ce qu’elle allait pouvoir faire de moi. Après m’avoir ignoré en espérant probablement que je dépérirais, elle a préféré me renvoyer sur les Royaumes une ultime fois pour que je cesse de troubler sa quiétude.
- Par les tétons de la Louve, qu’as tu fait à cette pauvre Entité ? s’esclaffa Tronchaclac.
- J’ai simplement entonné deux jours durant toutes les chansons de marche Albionaises dont je me souvenais. Juste quand je venais de terminer « la Nonne du Curé »et que je reprenais mon souffle pour lui asséner « j’ai des munitions de catapulte sous mon Kilt », elle a craqué.
- Avec ta voix de rocaille, je comprends que la pauvre Goutte ait mis fin au supplice ! renchérit le Barbu hilare. Mais alors que te reste t’il de tes pouvoir d’antan, subtil berceur ?
- Hormis ma capacité à circuler entre les Royaumes comme tu peux le voir, plus rien. Mes pouvoirs de lumière m’ont été définitivement enlevé par mon Dieu après mon suicide et la puissance de la Goutte est à jamais enfuie. Il me reste donc seulement ma science du combat et ma volonté de vaincre.
- C’est déjà plus que n’importe qui…
- Certes mon ami mais tu sais que pour moi, comme pour tout porteur de la Goutte - qu’il soit Ouik ou non - il n’y aura pas de retour possible d’entre les morts.
- Sauf s’il s’agit d’une résurrection déclenchée par un habitant des Royaumes. Tu restes soumis aux Lois que la Confrérie partage avec l’Ordre. Il ne me reste plus qu’à te coller une superbe Guérisseuse Naine aux fesses jusqu’à la fin de tes jours et tu me survivras !
- J’ai bien peur que non, rétorqua le Paladin déchu d’un ton badin mais qui n’abusa pas son compagnon.
- Tu vieillis, c’est ça ?
- Oui, Tronchaclac. L’énergie de la Goutte n’est plus là pour arrêter le temps et mon corps d’humain rattrapera fatalement tous ces siècles que je lui avais dérobé. Je le sens au plus profond de moi. Le phénomène n’est pas encore physiquement flagrant mais il est irréversible.
- Combien de temps avant que…
- Le temps nécessaire pour que je puisse remplir ma dernière Quête j’espère…

Un silence plus profond que n’importe quel discours rapprocha les vieux compagnons encore plus sûrement que par le passé. Mais comme ni l’un ni l’autre n’était de nature à disserter sur des notions abstraites comme le sens de la vie ou la justice divine, ils se reprirent bien vite lorsque le Commandeur remit sa tournée :

- A toi maintenant de m’éclairer sur quelques zones d’ombre, petit filou ! sourit l’Highlander. Comment cette garce de Seksy s’en est elle sortie ?
-  Concernant la survivance de la blonde, je n’ai que des éléments de réponse imprécis. Il semblerait que ton énergie ne l’ait frappée que de façon infime et qu’elle ait survécu ensuite grâce à un pacte immonde.
- Cette satanée fille a la vie encore plus chevillée au corps que moi, s’emporta le Chevalier. Peste soit de ces femelles Avaloniennes au torse plat et aux hanches droites !!!
- Oh elle n’en est pas sortie indemne, camarade ! L’énergie de la Goutte est toujours en elle. Nous ne savons pas comment elle continue à exister c’est vrai, mais elle a été contrainte d’abandonner le chemin des Arcanes pour celui des Armes.
- J’ai donc pleinement ma chance contre elle si le sort me sourit et que je croise son chemin !
- Méfie toi, Groboulé ! Celle que tu connaissais sous le nom de Seksy Tonic est maintenant une Mercenaire redoutable. Depuis qu’elle est revenue, aucun membre de la Confrérie qui a eu le malheur de la rencontrer n’a été en mesure de rapporter ce qui était advenu. Seuls leurs corps atrocement mutilés nous a éclairé sur sa redoutable adresse au combat. Les Albionais eux mêmes et jusqu’à ses propres compagnons de l’Ordre semblent lui vouer une haine si farouche que c’est uniquement la peur d’échouer en tentant de la tuer qui les empêche de la faire disparaître. Elle s’est taillée un réputation qui me rappelle celle qui était jadis la tienne mais avec une différence majeure : l’énergie de la Goutte ne la sert pas, elle ! Elle n’est habitée que de sa seule cruauté et de son indestructible volonté de nuire.
- J’ai déjà éliminé cette bête féroce, je le ferai à nouveau même si elle m’emporte avec elle. Et puis ce serait une belle fin pour une Légende du passé vieillissante, non ?
- Certes. Bien que je préfèrerai voir la vieille Légende s’éteindre avec sérénité en racontant ses impossibles exploits à la veillée aux jeunes de la Confrérie…
- Quelle horreur ! Me transformer en ménestrel ? Quelle déchéance !!! explosa de rire le Paladin avant de reprendre, les dents serrées. Maintenant je m’adresse au Commandeur de la Confrérie, Tronchaclac… Dis moi comment le groupe de Seksy est parvenu à m’acculer sans espoir d’être secouru par la Confrérie ?
- Tu as été trahi, mon frère.
- Qui ?
- Nul ne le sait. Ta disparition a eu des conséquences si tragiques sur nous que nous ne nous en sommes vraiment jamais relevé pour être honnête. Bien que tu ais emmené avec toi dans l’au-delà les plus puissants membres de la Confrérie, nous ne pouvions lutter contre leurs hordes moins entraînées mais innombrables. Lorsque la nouvelle de ta mort a été confirmée, ils ont été galvanisés. Ils ont déferlé sur nos frères comme les vagues de l’océan. Nos forteresses sont tombées l’une après l’autre jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’Académie que nous ne sommes parvenus à préserver que par miracle. En quelques sortes, la Confrérie a disparu avec toi, Paladin Groboulé. Nous menons bien encore quelques offensives timides de temps à autre mais les épiques batailles que nous livrions à nos ennemies sont définitivement terminées. Les habitants des Royaumes ont grandi et nous ont remplacés. Ils sont les vrais Maîtres de leur monde maintenant ! Et nous n’en sommes plus que les ombres…
- Et toi dans tout ça ?
- Oh moi je continue à faire la seule chose dont je sois capable, tu sais : garantir un fragile équilibre sur Midgard en évitant que l’Ordre n’y prenne trop d’importance. Je suis parvenu à tisser des relations de confiance avec quelques puissantes Guildes qui partagent mon amour de l’équilibre et je m’appuis sur la réputation de quelques amis pour rester en vie.
- Aèfkabio ?
- Il est ici. J’ai d’ailleurs dépêché mes plus précieux alliés à son secours. Ils sont guidés par une jeune novice de la Confrérie qui a été conditionnée pour le retrouver.
- Tu as envoyé une gamine et des mortels mener à bien la mission la plus cruciale de tous les temps ? Tu as perdu la raison à mesure que ta barbe s’allongeait, Commandeur ?
- Groboulé, comprends enfin que nous n’avions pas le CHOIX !
- Je vais me porter à leur secours…
- Non ! Ton retour doit avoir lieu à l’Académie de la Confrérie ! Imagine ce qu’il signifie pour les quelques centaines de membres qui s’accrochent encore à notre idéal !!! Imagine l’impact sur les générations ! C’est enfin le moyen de renforcer nos rangs et d’en terminer une fois pour toute avec l’Ordre quitte à ce que nous disparaissions dans ce dernier baroud d’honneur. Nous écrivons les dernières lignes de notre histoire, Paladin ! Nous n’avons plus notre place dans les Royaumes. Pas plus la Confrérie que l’Ordre. Nous devons maintenant nous assurer que notre ennemi sera anéanti avec nous.
- Mais s’ils s’emparent de Aèfkabio, il n’y aura pas de dernier combat, pauvre fou !
- Si car la Goutte de sa mère reste introuvable. Tout comme elle d’ailleurs… Nul ne comprend – aussi bien nos savants que ceux d’en face – comment elle est parvenue à échapper à notre surveillance mais c’est ainsi. Tu comprends maintenant que l’enjeu est multiple… Tu dois redonner l’espoir et faire confiance à mes alliés en ce qui concerne l’Elu. Tu n’es plus celui que tu étais, mon frère, et il te faut accepter de ne plus porter le poids du monde sur des épaules qui peinent déjà à assumer ta lourde armure de guerre.
- Tu as raison, souffla le colosse après quelques secondes. Je ne suis plus qu’un fou usé et qui doit apprendre à rester à sa place !
- Ca n’est pas ce que je… intervint le nain mortifié en contemplant le masque de tristesse touchante qui avait remplacé le dur visage volontaire.
- Pas de ça entre-nous, mon courtaud complice ! coupa le Paladin, son assurance cassante recouvrée. Je rends grâce sur ma déchéance physique alors n’insulte pas mon intelligence qui elle est restée intacte. Comme d’habitude, ton avis l’emporte sur la fougue stupide que je ne suis plus en mesure d’assumer. Je vais me rendre à l’Académie et refaire de la Confrérie l’armée de Lumière qu’elle n’aurait jamais dû cessé d’être !
- Nous nous retrouverons pour notre dernier combat, Groboulé la Légende ! dit le Nain en serrant avec émotion l’avant-bras musculeux du Paladin qui s’était levé.
- Oui Da, petit bonhomme !

Puis il souleva par surprise le Barbu gesticulant et l’étreignit un instant avant de plaquer un baiser mouillé sur sa joue velue et de le déposer comme un sac.

- Aaaaahhhhhhhh !!! vociféra Tronchaclac en faisant mine d’essuyer sa barbe tressée. Peste soit de ces Conserves aux mœurs de femelles !!! Pas étonnant que tu te promènes en jupe et je crains que ces plaisanteries salaces qui abondent sur votre compte ne soient en fait que la vérité vraie !!!
- C’est un Kilt, corrigea le géant en riant avant d’enfiler à nouveau sa longue capeline épaisse. Et c’est la marque du Highlander autant que la barbe pour certains avortons ridicules aux jambes aussi courtes que leur générosité pécuniaire ! Une dernière chose, mon ami, ajouta le Chevalier en arrachant la porte suppliciée pour sortir malgré les cris scandalisés de son hôte. J’aimerai être certain que tu n’es pas en danger maintenant que tes protecteurs se sont lancés sur les traces du Ouik…       
- Et moi j’aimerai que tu te mêles de tes grosses fesses et me laisse réparer ma porte une bonne fois pour toute, vilaine nounou pataude !!!
- Bon… Je n’insiste donc pas… sourit une dernière fois la Légende revenue. Prends soin de toi, le chétif !
- C’est ça et bon vent, fesses à l’air !

Alors qu’il regardait tristement la grande silhouette disparaître parmi les passants, le Nain renifla agressivement et rugit à ceux qui le regardaient, étonnés de voir les yeux de ce petit bonhomme normalement si jovial s’embuer :

- Quoi ? Avec autant de bons à rien qui brassent la poussière à passer ici pour ne rien faire, ça vous étonne que j’en ramasse une dans l’œil ?!

Puis il cracha par terre en grommelant de plus belle avant de passer son émotion sur les pauvres planches innocentes qui avaient été une porte.

Prochain, épisode : Chapitre 26 – la rencontre