Chapitre 24 – les Bébés

La chose Antirox, redevenue simplement Antirox le Ouik, n’en menait pas large…
Probable qu’il aurait fait dans son pagne s’il en avait encore eu un mais il était plus nu qu’un Doudoumou Violassou et, conscient de sa fragilité, regrettait vraiment sa trompe puissante et sa carapace chitineuse.
Il barbotait prudemment dans une mélasse inodore et huileuse jusqu’au cou et se demandait s’il était devenu aveugle ou si c’était cet endroit qui était plongé dans une obscurité totale. De toute façon, la cécité lui inspirant la même frayeur que cette nuit presque palpable, il avait la gorge nouée par la terreur et se maudissait d’avoir ingéré la seconde Goutte puis franchit la Barrière pour se retrouver dans cette effrayante situation.
Fichu Snifouilleur !!!
Il l’avait probablement abusé en plus avec ses menaces voilées !
Il avait de la chance que Antirox soit aussi pleutre que sournois, le coincé des naseaux !
Attends qu’il lui remette la main sur la trompe, il lui ferait passer le goût de la farce !

Une heure d’immobilité angoissée plus tard, le Ouik prit ce qu’il restait de son courage à deux mains tremblantes et se décida de vérifier s’il était aussi devenu muet :

- Heu… Pouyou… Y a un Ouik ?
- Antirox ? murmura en retour une petite voix nasillarde toute proche qu’il ne connaissait que trop bien.
- C’est toi Snifouilleur ?
- Woui… Je crois que je suis aveugle, Antirox… sanglota l’enrhumé.
- Ou alors on est dans le noir paske je vois rien non plus…
- Oh non pas le noir… J’ai peur dans le noir moi…
- Si t’es aveugle c’est pire paske t’es dans le noir pour toujours…
- Ouuiiiinnnnnnnnn, couina le Snifouilleur. Je veux pas être aveuuuuuuuuugle dans le noiiiiiiiiir…
- Tais toi, pôv Blablatien voyons, tu vas nous faire repérer !!! intervint sèchement Antirox.
- Snif… Où on est, Antirox ?
- Je sais pas.
- Je patauge dans une espèce de morve moi…
- Moi aussi. Y a quoi autours de toi ?
- Je sais pas, j’ose pas écarter mes bras.
- T’es vraiment un gros Pétouyou, Snifouilleur ! tança Antirox qui n’avait pourtant pas osé non plus écarter ses deux mains qu’il tenait frileusement devant ses zoubinous recroquevillées. Ecarte les bras doucement et explore lentement ce qui se trouve autours de toi, je vais faire la même chose…
- WWHHAAAAAAAAA !!! se mit à hurler le Snifouilleur qui venait de toucher un truc mou juste à coté de lui.
- YAAAHHHHOOOOO !!! répliqua Antirox qui venait de se faire toucher par un truc mou juste à coté de lui.

S’en suivit un vacarme aussi intense que ridicule quand les deux Ouiks qui se trouvaient finalement juste à quelques centimètres l’un de l’autre se tombèrent dessus en voulant s’éviter et s’emmêlèrent les crayons en braillant comme des déments jusqu’à ce qu’un apaisante lumière diffuse n’éclaire le lieu ou ils se trouvaient et qu’une voix désincarnée retentisse :

- Mes Bébés !!!
- Hiiiiiiiiiiiiii !!! gémit le Snifouilleur en sautant dans les bras d’Antirox qu’il précipita au sol et étouffa à moitié avec ses bras serrés comme des lianes tueuses autours de son cou malingre.
- Lââââââââcheuuuuuuuu boiiiiiiiiii, aaaaabruuuuuutiiiiiii… râlait l’étranglé en enfonçant ses doigts dans les orbites et la bouche baveuse du trouillard pour lui faire perdre prise.
- Venez à moi, mes bébés ! reprit la voix mystérieuse, permettant à un Antirox violet d’échapper miraculeusement à son tentaculaire compagnon. Je sens ma toute puissance en vous… Elle vous consume et vous rapproche de l’Unité, mes Bébés.
- Hum… Pouyou…, se reprit bravement le Violacé. Pardon de vous déranger… Vous nous montrez la sortie et on vous dérange pas plus longtemps.

Puis il se redressa pour se mettre à pousser un « Coulamoooooooooor » de folie lorsqu’il avisa la sublime Ouikette aux longs cheveux pourpres et à la peau délicieusement bleutée assise en tailleur au bord de l’étrange bassin dans lequel ils pataugeaient toujours.
 
- BouyaBouya… s’extasia le Snifouilleur qui reprenait pied à son tour, les yeux écarquillés et le pyoupyou gourdinant.
- Tripoti ? Tripota ? proposa Antirox sur le ton suave qui avait fait son succès et sa réputation.
- Ca va pas recommencer, se renfrogna la tiptop Ouikette qui perdit étrangement ses contours avant de réapparaître sous la forme d’une vieille ouikette toute boudinienne avec des pouètines flasques et tombantes.
- Beeuuurrkkkkk, s’indigna le Snifouilleur scandalisé et soutenu par la réaction de son pyoupyou retombant.
- Maintenant j’ai une chance d’avoir votre attention, mes Bébés ! Tout d’abord, bienvenu dans le Creuset Secondaire. Nous sommes… Disons plutôt JE suis l’Entité, l’incarnation de la Goutte.
- C’est plutôt ses tétouilles qui sont en goutte, ricana le Snifouilleur à Antirox.
- Pouyou l’Entité, leva la main Antirox qui savait vivre en balançant dans la foulée une vilaine calotte sur le chignon du Snifouilleur qui gloussait. Je suis Antirox le Ouik et lui là, c’est le Snifouilleur.
- Je vous connais, gentils Ouiks… Mon énergie irradie de vos frêles enveloppes…
- Ah ?! intervint le Snifouilleur en se tripotant sans vergogne pour constater, rassuré, qu’il n’était pas devenu lumineux contrairement à ce que cette vieille figue molle sous-entendait. Bon ben maintenant que les présentations sont faites, on va pas abuser si tu nous expliques comment on peut rentrer chez nous, hein !
- La Vallée bénie n’existe plus. La Mercenaire y a détruit toutes traces de mon pouvoir et votre monde n’avait dés lors plus qu’à disparaître dans le néant.
- Ma collection de Zazouyeurs !!! couina le Snifouilleur.
- Comme tout le reste. Evanouie à jamais.
- Mais qu’allons nous devenir alors ? paniqua Antirox en regardant le Sniffouilleur avec une détresse si absolue que l’autre se mit à pleurer à gros sanglots bien qu’il n’ait pas tout suivi.
- C’est justement ce que nous devons établir ensembles, gentils Ouiks, ajouta l’Entité. Un retour dans la Vallée Bénie étant exclu, vous n’avez dés lors pas d’autre choix que de vous fondre dans le Creuset pour y fusionner dans une non-vie apaisante et désincarnée le temps que nous soyons à nouveau complet. Il faut comprendre que vous n’êtes actuellement détenteurs de mon énergie que de façon artificielle. Aucun de vous n’êtes des Elus à l’instar de Aèfkabio et aucun pacte ne me lit à vous comme aux membres de l’Ordre de la Goutte. Je peux donc reprendre ce qui est à moi sans risquer la colère des Forces de l’équilibre et vous ingérer maintenant. Ou alors…
- Oui ? encouragèrent les deux Ouiks qui n’avaient pas été franchement transportés d’enthousiasme à la lecture du programme.
- …vous m’aidez et je sursois à votre disparition.
- C’est drôlement mieux, ça ! approuva Antirox rapidement imité par un Snifouilleur au sourire aussi éclatant que son œil était torve et sa langue pendouillante.
- Mes Alliés de toujours me trahissent ! s’emporta l’Entité. J’ai compris combien j’étais naïve en dissertant avec cette pauvre démente de Mercenaire. L’Ordre qui avait été créé pour m’unifier voilà des millénaires s’est en fait écarté de son but d’origine. Ses dirigeants veulent mon pouvoir pour régner sans partage, pas ma liberté qui impliquerait leur sacrifice. Ces lâches veulent survivre !!!
- C’est fou ça… s’indigna le Snifouilleur.
- Vous êtes actuellement tous deux détenteurs d’une telle puissance depuis que vous avez absorbé une seconde Goutte qu’elle vous détruira fatalement si je n’interviens pas en vous permettant de rejoindre les Royaumes.
- Ah ben allons y alors, s’excita Antirox qui sentait son Trouillometeur personnel dangereusement monter dans le rouge.
- C’est par où ? s’enquit innocemment le Snifouilleur.
- Tout doux, mes Bébés, tout doux… souffla suavement l’Entité, sa vieille carcasse desséchée soudain nimbée d’un halo aussi sombre qu’inquiétant. Les Royaumes échappent à mon contrôle même si mon pouvoir s’y exerce et je n’accepterai plus de m’amputer d’une partie de mon Tout sans garantie de loyauté.
- J’aurai bien laissé ma collection de Zazouyeurs en gage mais elle est perduuuuuue !!! renifla tristement le Snifouilleur.
- Cet imbécile à raison… Nous n’avons plus rien à offrir, créature ! pleurnicha en écho Antirox. Toutes nos possessions, tous nos trésors, jusqu’à nos pagnes sont restés dans notre Vallée bien aimée qui a disparu.
- Qui vous parle d’objets, gentils Ouiks ?! coupa la créature avec des accents venimeux et fébriles. Non, si vous voulez survivre en me servant, vous allez m’offrir la seule chose qui vous appartienne vraiment et que vous êtes les seuls à être en mesure de donner : l’étincelle Divine que le Dieu de Sagesse qui vous créa a mis en chacun de vous ; cette lueur unique qui confère aux Ouiks leur naturelle bonté naïve et leur insouciance. Même si je constate que la votre est sensiblement altérée…
- C’est notre âme que tu demandes, mauvaise chose… se rebella Antirox.
- Ca fait mal ? demanda le Snifouilleur.
- Vos âmes ? Oui… C’est un terme qui peut convenir en effet maintenant que vous êtes parvenus à cette état de conscience autonome surprenante alors que vous n’étiez normalement que des enveloppes passives, approuva l’Entité avec un rictus déplaisant. Donnez moi vos âmes en gage de votre allégeance à ma cause et je vous épargnerai le temps de retrouver mon unité. Ou disparaissez en moi à l’instant. Je vous laisse décider…

Et la vieille Ouikette disparue doucement, laissant le duo indécis et sautillant d’un pied sur l’autre, chacun regardant ses doigts de pieds sans oser prendre la parole.

- Je veux survivre et je ferai ce qu’il faut pour cela, se manifesta enfin Antirox d’une voix assurée et résolue.
- Mais Antirox, tempéra le Snifouilleur qui comprenait enfin l’enjeu, si nous acceptons de lui donner ce qui est le fondement même de notre existence nous deviendrons des…
- Des monstres. Oui mon ami. Des monstres à la puissance inégalée et privés de toute Ouikitude. Deux monstruosités absolues lâchées sur les Royaumes pour mener à bien une mission qui n’est autre que la Destruction des Univers, acheva Antirox avec une curieuse emphase douloureuse.
- Ben tu vois franchement, j’ai beau aimer les belles histoires, celle ci est peut être drôlement bien raconté mais moi ça ne me tente pas du tout, grommela le Snifouilleur en remuant fermement la tête en signe de refus.
- C’est ça ou la vieille nous bouffe et on meurt maintenant alors…
- Ca non plus ça ne me tente pas…
- Faut choisir, Snifouilleur.
- Ben je refuse !
- Ah bon ? s’étrangla Antirox.
- Meuh non, j’rigole voyons !!! Je t’ai bien eu hein !
- Ah ça oui ! Tu m’as sacrément fait peur ! L’espace d’un instant j’ai crû que tu allais être héroïque.
- Faut pas abuser non plus. Mieux vaut monstre que mort ! Pis comme dit BouyaBouya, « tant qu’il y a de la vie, y a des ouvertures pour un bon TripotiTripota ! ».
- BouyaBouya la dure de la feuille t’entende car j’ai l’impression que quand nous aurons fourgué nos âmes à la Goutte, on aura plus trop la tête à ça si tu veux tout savoir. Mais bon… Ayé la vieille, on a causé et on accepte !
- C’est une sage décision, mes Bébés, siffla la magnifique Ouikette qui était de retour. Je me suis dit que vous préféreriez cette incarnation pendant que je vous éclairai sur votre mission et les règles étranges qui régissent les Royaumes. Ensuite, nous concrétiserons notre pacte de façon… définitive.
- Snif… gémit le Snifouilleur en regardant Antirox de biais. J’ai tellement peur que même mon Pyoupyou ne réagit plus… Je me demande si on vient pas de faire une grosse bêtise là.

Prochain, épisode : Chapitre 25 – le Groupe de la Mort qui tue Tout

Elle était fatiguée, sale comme un peigne de Valkyn et complètement démoralisée.
Personne à l’Académie n’avait jamais préparé Carmina Bartaba la Viking à affronter les terribles évènements qui étaient son lot quotidien depuis qu’elle avait quitté le giron bourru du Commandeur Tronchaclac.
Retirant avec appréhension sa botte droite, elle gémit pitoyablement en contemplant l’état général de ses jolis petits petons jadis si soignés. Son gros orteil droit luisant d’une graisse douteuse s’était orné d’une nouvelle magnifique ampoule douloureuse qui transformait encore un peu plus son pied martyrisé en une grappe de raisins mûrs sanglante. Elle sentait sourdement son pouls frapper l’extrémité de ses membres mortifiés comme des tambours de guerre Trolls et n’avait même plus la force d’écarter les longues mèches sales et emmêlées qui tombaient sur son visage crasseux. Reprenant le contrôle de sa respiration oppressée, elle se laissa lentement tomber dans la neige épaisse de la petite plage glacée et s’abîma dans ses pensées en se demandant comment elle avait bien pu en arriver là.

Cinq jours auparavant, juste avant qu’elle ne quitte le vieux nain pour enfin commencer sa croisade, elle devait faire la connaissance de ceux qui seraient ses protecteurs et compagnons lors de la quête du Ouik. Tronchaclac, qui ne reculait devant aucune occasion pour vider des barriques, avait organisé une « petite fête informelle » durant laquelle Carmina pourrait sympathiser avec les Héros. La « sauterie » ayant curieusement attiré tout ce que le Bourg comptait d’ivrognes et de curieux, c’est à dire tous les Midgardiens qui n’étaient pas agonisants ou déjà mort, la jeune Zerk avait un peu peiné à les identifier. Le fait qu’elle ait proprement endormi l’organisateur aviné d’un superbe crochet gauche après qu’il se soit permis une liberté de trop sur sa croupe n’avait pas facilité les choses, elle le reconnaissait de bonne grâce à posteriori.

Sans plus personne pour l’éclairer sur l’identité de ses futurs camarades, la jeune Vik se morfondait, époustouflée de voir certains « invités » ingurgiter sans tomber des quantités d’alcool qui auraient suffi à déneiger pour toujours les plus hautes cimes du Royaume. L’arrivée de Chieuse Grave avait été perçu par la belle Viking comme la fin de ses soucis puisque l’assommé ne refaisait toujours pas surface, aucunement gêné par l’impossible barouf ambiant qui secouait pourtant la cabane jusque dans ses fondations les plus profondes.

La bataille générale qui avait curieusement suivi l’entrée de la Peste bleue pour une sombre histoire de « soussous empruntés » - dixit l’intéressée - avait sensiblement amoindri la patience de Carmina qui était finalement entrée à son tour en rage Berzerker et avait alors vidé les convives éméchés par toutes les sorties possibles que comptait la masure du nain inconscient, cheminée comprise. Lorsqu’un calme relatif retomba enfin, tout juste troublé par les ronflements de Tronchaclac toujours profondément enfoncé dans une barrique de bière miraculeusement intacte et les tintements de Chieuse qui comptait un paquet de pièces d’or étrangement tombées du ciel, la furie blonde s’assit sur l’unique tabouret qui n’avait pas souffert de la bagarre et attendit, aussi lasse qu’agacée.     

Carmina avait repéré auparavant l’immense Troll qui se mit de biais pour entrer à nouveau dans la maison et qui dut carrément terminer à genoux en tirant derrière lui un bouclier large comme une porte de fort pour y parvenir. Son gros crâne caillouteux frôlant dangereusement le chaume de la toiture en bataille, il leva  amicalement une main de la taille d’un menhir - mais en plus probablement beaucoup plus  lourd - et gronda à l’attention de la Viking échevelée et toujours furieuse :

- SOKOY, la Zerk ! Muranbrik Le Petit, Guerrier du Clan des GraaahÔÔumf Brouzzaaahaaaar salue toi.

Il tenta une courbette malhabile qui eut pour effet d’achever d’un coup de fesse hautement érotique un meuble déjà bien éprouvé puis désigna Tronchaclac avec une moue comique :

- Hum… C’est le Splock dans le tonneau qui a engagé Muranbrik pour être ton Bouclier.

Puis il se fendit d’un grand sourire crétin qui déclencha chez la Vik une petit rire surpris en retour lorsqu’elle constata qu’un gros trou sanglant remplaçait ses deux dents de devant, parfaite illustration du peu d’entrain que la brute avait mis lors de l’empoignade générale. 

- Honorée de te connaître, Muranbrik Le Petit, répondit Carmina en se demandant s’il était possible qu’il exista un Muranbrik Le Grand avant de s’écarter prestement car le Troll l’ignorait pour foncer sur les trésors que Chieuse Grave couvait toujours d’un œil mauvais.

Comme il plongeait sa grosse patte sur deux épais morceaux d’or larges comme des assiettes, la Kobold s’accrocha à ce qu’elle considérait maintenant comme son bien et décolla du sol avec :

- Mes dents, sale Splock !!! Toi lâcher où Muranbrik assommer tite Splock avec !!!
- Naaaaaaaaaaaaaaaan, couinait de façon suraigu la minuscule Assassin qui ne voulait pas lâcher prise. CaNousTrouver !!!
- Vilaine Splock a arraché belles dents de la bouche de Muranbrik par traîtrise pendant bagarre aidée par ses copines Splocks !!!

Et il se mit à secouer les dents dorées dans tous les sens tout en tentant de frapper Chieuse qui ne lâchait pas prise et se tortillait. L’incongru « toctoc » donné sur le chambranle de la porte d’entrée dégondée détourna Carmina du passionnant spectacle. Une naine entre deux âges aux cheveux de neige regardait la scène avec un amusement non feint et dit sans prêter attention à la Zerk :

- Dix pièces d’or que ce pauvre Caillou ne récupère qu’une seule de ses rattiches !  

La jeune Viking un peu interdite et très vexée allait moucher cette curieuse petite bonne femme mal dégrossie qui entrait maintenant comme si elle était chez elle quand une voix puissante se fit entendre de la rue :

- Tenu, ma vieille !

Un jeune Viking arborant fièrement les curieuses lames de contact qui l’identifiaient sans hésitation possible comme un Sauvage s’invita à son tour. Frappant virilement son cœur de son puissant poing ganté de cuir, il déclama avec une assurance qui plut immédiatement à la jeune femme :

- Bonsoir, belle Carmina Bartaba ! Je suis Will Kinson, fils de Park !

Il désigna sa pommette gauche gonflée et ajouta :

- Et j’aurai pu me présenter il y a encore cinq minutes de la même façon si tu ne m’avais pas très efficacement propulsé par une fenêtre d’une beigne particulièrement salée.
- Je suis désolée, s’empourpra Carmina. Je ne sais pas ce qui m’a pris et…
- Ca n’est pas un reproche, belle fureur, apaisa le flatteur. A l’instar de mes compagnons ici présents, j’ai été engagé par le respectable Tronchaclac pour t’assister dans une mystérieuse quête et garantir ta vie sauve au prix de la mienne s’il le faut !
- Et qui est la malpolie ? maugréa la Rousse en désignant du pouce la naine toute excitée qui  se passionnait pour l’issu du pari en encourageant de façon scandaleuse la Kobold toujours hystérique.
- Elle ? C’est Halaguena de Montargis la Guérisseuse. Je te demande de l’excuser en son nom… Elle n’est pas vraiment mal élevée et c’est même une soigneuse très compétente quand elle y pense mais elle souffre d’une concentration parfois sélective.
- Aaaahhhhhhhh !!! jubila la Naine en voyant Chieuse Grave tenant toujours une des deux dents dorées qui venait d’être propulsée par la fenêtre suite à une bourrade trop enthousiaste du Troll. J’ai gagnééééé !!!
- MA DENT !!! beugla Muranbrik en se ruant dehors, arrachant l’ensemble du chambranle survivant. MURANBRIK SE TAILLER DENT DANS TES OS, SPLOCK BLEUE !!!

Ebahie, ne sachant trop si elle devait rire ou pleurer, la Viking sentit qu’on tirait sur sa manche avec insistance.

- Salut, Carmina Bartaba ! souriait la Naine, main tendue. Je suis Halaguena, je viens de gagner vingt pièces d’or et tu peux m’appeler Hala !
- Bonsoir, Hala ! rit la Zerk en serrant la petite main ferme, toute antipathie disparue. Contente de te connaître.
- Qui a testé ses sorts de Mjolnirs dans ma maison et sur ma tête ?! grogna Tronchaclac en s’extirpant péniblement de son tonneau dans un bruit de bouchon mouillé.

Puis oubliant le capharnaüm total qu’était devenue sa bicoque, il se mit à applaudit avec une joie enfantine :

- Ah mais je vois que vous avez fait connaissance !!! C’est parfait ! Tiens, la Nuisible bleue et Muranbrik ne sont pas arrivés ?
- Le Troll a une dent contre la Kobold, lança Will Kinson en faisant un clin d’œil complice à Carmina qui s’empourpra en pouffant comme une adolescente avant de se reprendre, honteuse. Mais ils ne devraient pas tarder, c’est à nouveau silencieux dehors.

Effectivement, le Guerrier de pierre apparut en lançant à Tronchaclac un « SOKOY » à déraciner un chêne centenaire. Il exhibait fièrement sa dentition intactes et tous purent se rendre compte que les étranges gémissements sourds provenaient de son sac en bandoulière dans lequel il avait tassé Chieuse Grave. Les gémissements allèrent crescendo lorsqu’il posa le sac sur le sol puis s’assit dessus en soupirant d’aise.

- Hihihi !!! Une dent contre la Kobold !!! hurlait de rire Halaguena qui venait de comprendre.
- Et vingt pièces d’or… coupa Will ce qui mit un terme immédiat à l’hilarité de la Naine.
- Carmina, mon enfant, intervint le vieux nain redevenu sérieux, il vous faut partir maintenant. Tes compagnons, bien que… particuliers, sont de redoutables Midgardiens. Fais leur confiance et vous retrouverez l’Elu et sauverez l’Univers.

Comme la Zerk dubitative embrassait du regard les « Héros » sans grande enthousiasme, il crut bon d’ajouter : 

- Comme a coutume de dire Srolarem le Skald légendaire lorsqu’il n’est pas trop ivre, « L’air ne fait pas la chanson ! », jeune femme ! Et le fait qu’il ajoute « alors éviter de me le pomper !!! » n’ébranle en rien cette sage affirmation !
- Commandeur, se permit la Viking à voix basse, je me demande quand même si ce Troll a tout son compte.
- Muranbrik ? Oh il est bien un peu limité selon tes critères mais c’est une sommité au jugement respecté parmi les siens.
- Ah… balbutia la grande rouquine en avalant difficilement sa salive quand elle constata que le gigantesque tas de caillasses s’amusait comme un enfant à sauter à pieds joints sur son sac depuis qu’il avait constaté que « le Splock faisait « POUIC ». Et la Guérisseuse… s’angoissa la Viking. Arrive t’elle à se concentrer en combat parce que j’ai l’impression qu’elle est assez… Comment dire…
- Halaguena ? C’est vrai qu’elle a parfois des absences mais je t’affirme que quand elle veut, c’est une foutue bonne Guérisseuse. Bon là d’accord, ça ne se voit pas très bien parce qu’elle vernit ses ongles de pieds avec mon encre à parchemin mais tu peux lui faire confiance. Des fois.
- Heureusement qu’il y a Will ! s’enflamma Carmina en coulant au beau Sauvage un regard qui n’échappa pas au Nain soudain très nuancé.
- Hum… Will Kinson… Très bonne lignée, c’est vrai ! Son père était le meilleur Sauvage qui fut ! Quelle idée il a eu de parier qu’il parviendrait à raser les moustaches du Dragon de Varul avec ses lames de contact aussi…
- Bon sang ne saurait mentir !!! Et quelle virilité, approuva la jeune femme. Toutes ces cicatrices qui prouvent sans équivoque possible tous les terribles combats qu’il a livré et gagné !
- Ah oui, ça… Oui enfin c’est surtout qu’il commence dans la profession, hein ! C’est pas qu’il soit maladroit mais il a encore quelques réglages à faire et je suis certain qu’il nous épatera lors de son premier combat, tu verras !
- Premier comb… Naaaan ?! couina la pauvre déçue devant la mine artificiellement joyeuse de Tronchaclac.
 
Un silence gênant retomba sur la masure lorsque Muranbrik arrêta de sauter sur son sac très aplati en gémissant « Ah mais heu y a pu de « POUIC » là !!! ». Heureusement, la tension s’évanouit quand Will le Sauvage s’entailla cruellement le gras du derrière lors qu’une démonstration audacieuse avec ses lames. Le Troll hilare lâcha son bouclier gigantesque pour applaudir l’étrange danse de la douleur à laquelle le jeune homme se livrait et Halaguena reçut les trois tonnes de fonte libérées sur ses pieds dégoulinants d’encre épaisse. La Naine hurlante se releva et fit tournoyer son marteau de guerre deux fois plus grand qu’elle, rata Will qui parvint à esquiver en se vautrant subtilement et atteint Carmina en pleine tête, l’étendant pour le compte.

Lorsqu’elle reprit ses esprits, la jeune femme s’aperçut qu’elle était perchée sur l’épaule de l’énorme Troll et qu’ils progressaient en silence dans une charmante vallée boisée. Enfin ils étaient partis ! L’aube baignait le paysage de ses pastels onctueux et la Viking se dit que la vie était vraiment belle.

- Notre beauté est de retour parmi nous, mes amis ! annonça joyeusement Will le Sauvage ce qui tempéra légèrement la douce rêverie de la désignée.
- Qui donc ? demanda Halaguena la Naine qui allait en tête de cortège avec un bandage trois fois comme elle à chaque pied. 
- Hin Hin Hin ! Bien dormi, la Vik ? gloussa Chieuse Grave dix pas derrières ce qui était plutôt étrange pour une éclaireuse furtive.
- Ou sommes nous ? s’enquit la jolie rousse en reprenant contact avec le sol.
- On ne sait pas trop, s’excusa jovialement Will Kinson. On a laissé Hala nous guider.
- Nous sommes perdus ? rugit Carmina.
- Oh perdus ! Tout de suite les grands mots ! tempéra le Viking. Disons qu’on visite !
- Bon écoutez moi bien, s’arrêta soudain la Zerk, plus rouge qu’un bonnet de Tomte. JE ne veux plus entendre personne et vous avez intérêt à filer doux !!! JE vais prendre le commandement de cette mission sinon on ne va jamais s’en sortir ! JE sais où se trouve notre cible car j’ai été conditionnée pour le retrouver.

Les compagnons accueillirent la nouvelle avec une gentillesse réelle avouant benoîtement qu’ils étaient de toute façon tous complètement paumés et que ça tombait drôlement bien. Seule Chieuse Grave savait visiblement exactement où aller mais elle n’était décidée à parler que si on lui rendait « les dents du gros méchant » ce qui semblait non négociable à voir la tête de l’intéressé. Ce que la très remontée représentante de la Confrérie ignorait c’était que la surface du royaume enneigé n’était pas aussi facile à appréhender qu’elle l’espérait…
Son esprit indiquait sans hésitation possible que le Ouik se trouvait au nord aussi s’était elle élancée avec fermeté dans cette direction. Lorsque le petit groupe se retrouva englué dans les Marais de Venara à patauger péniblement deux jours durant pour le traverser, Carmina se dit que les choses seraient peut être moins aisées qu’elle ne l’avait pensé. Lorsqu’ils perdirent deux journée supplémentaires à contourner les ravins de Skona pour éviter de finir embrocher par la horde de Lycanthropes à qui Chieuse Grave avait « emprunté » un collier sacré, elle était très fatiguée. Lorsqu’ils tombèrent tous à genoux, broyés de fatigue, au bord de la rivière qui serpentait élégamment dans la forêt glacée d’Yggdra après une journée d’errance, Carmina était désespérée.

Elle était donc allongée là, le physique aussi ruiné que le moral, à ruminer de noires pensées à l’égard de Tronchaclac qui l’avait acoquinée avec une telle bande de bras cassés quand elle constata que  Chieuse Grave - qu’elle n’avait même pas entendu approcher - était agenouillée à coté d’elle et murmurait de sa voix de crécelle :

- Debout, la Zerk ! Je pensais que tes déambulations idiotes suffiraient à leur faire perdre nos traces mais ils nous ont retrouvés.
- Qui ça ? Mais de quoi parle-tu ?
- Je parle de ceux de la Goutte qui sont sur nos traces depuis le départ, pauvre innocente ! Nous les avions égarés dans les Marais et j’étais parvenue à leur lâcher les Lycans de Skona sur le râble mais ils sont meilleurs que je ne l’aurai cru. Nous avons eu beau éliminer leurs éclaireurs depuis tous ces jours, nous n’éviterons plus le combat et ils sont encore très nombreux.   
- Eliminer les éclaireurs ?!
- Mais oui, enfin ! s’amusa la petite créature bleue. Que faisions nous d’après toi lorsque tu t’évanouissais de fatigue à chaque halte ?! J’avoue goûter l’humour décalé du vieux nain qui nous a employé mais je n’imaginais pas que ses facéties t’avaient à ce point alarmée…
- Alors Will n’est pas un débutant ?
- Will Kinson est l’unique Grand Maître de l’art de la Sauvagerie qui ne soit pas un Valkyn, ma chère. D’après ces chères paillassons, c’est aussi le plus redoutable de tous malgré sont très jeune âge. Et pourtant, ceux qui empruntent la très exigeante route des Lames n’ont pas leur orgueil dans leurs chausses…
- Le Troll ?
- Le vilain qui n’aime pas partager sa dentition est le plus redoutable Guerrier que compte Midgard. Parmi tous les récits qui courent sur son compte, le moins exagéré voudrait qu’il ait affronté le Roi de Tuscaran en combat singulier et que l’affrontement ait duré dix jours. Note que s’il a déjà tenu cinq minutes, c’est un exploit et comme il y a toujours du vrai derrière les contes, Muranbrik est probablement la dernière personne que je voudrai affronter même avec le soutien de mes sœurs que tu as rencontré.
- Et la Naine ? Elle a l’air complètement cinoque !
- Halaguena, c’est le meilleur comme le pire, le génie potentiel dans l’armure de la nullité crasse. Mais c’est aussi ma sœur de sang et l’unique personne pour laquelle je donnerai ma vie sans avoir été payée.
- Tu sais qu’en tant que membre de la Confrérie, je ne reviendrai pas d’entre les morts si je meurs au combat.
- D’après Tronchaclac, puisqu’à l’instar de tes ennemis de la Goutte, tu es née aux intersections des Royaumes, tu n’es effectivement pas soumise à la résurrection divine car le Walhalla t’es refusé. Mais pas le pardon d’Eir si c’est Halaguena qui l’exerce. Donc nous avons deux options : te garder en vie ou s’assurer que Hala est en mesure de te ramener du royaume des Ombres avant que ton lien astral ne soit rompu si tu devais tomber au combat.
- C’est rassurant ! sourit tristement la Viking.
- Il y a aussi la troisième possibilité : personne ne meurs car tu es protégée par ce que notre rude Royaume a de meilleur pour préserver ta précieuse existence.
- Nos poursuivants sont nombreux, Chieuse ?
- Oui.
- Puissants ?
- Très. Et comme ils sont tributaires des mêmes contraintes que toi concernant la Mort Définitive, il se battront avec la plus grande pugnacité.
- Tu penses que nous avons une chance ?
- Je ne me pose pas la question de cette façon. D’ordinaire, j’aurai déjà tourné les talons mais là, j’ai la chance de me battre aux cotés de ce que le Royaume compte de plus extraordinaire comme camarades. Même si je devais mourir maintenant sans espoir de retour, je participerai à ce combat car je sais que j’y survivrai dans les Gestes des Skalds pour l’éternité comme la Kobold rousse qui est morte bravement sans céder un pouce de terrain !
- Tu vas donc les affronter avec nous à découvert ?
- Ca va pas la tête !!! Ca c’est ce qu’il sera dit dans la chanson, nigaude ! ricana la Peste Bleue en s’éloignant.

La jeune Berzerker encore sous le choc de la déclaration remit en pleurant de souffrance ses lourdes bottes de guerre. Les muscles perclus de douleurs, elle se redressa et distingua dans la pénombre ses autres compagnons qui la regardaient avec une lueur d’amusement amical qui lui fit honte. Dans un silence oppressant, Halaguena se mit à lancer des sorts étranges qui nimbèrent à tour de rôle les combattants de lueurs profondes et envoûtantes. Quand son tour fut venu, Carmina sentit sa fatigue refluer et une énergie féroce la remplacer.
Elle dégaina ses lames jumelles et vint se placer entre Will Kinson et Muranbrik tandis que Chieuse Grave disparaissait dans la nuit et que Halaguena restait en retrait derrière eux.

- Je suis prête ! déclara la superbe Viking plus en confiance qu’elle ne l’avait jamais été.
- Pour Midgard, ta vie est mon Honneur, gronda le Sauvage avec une telle fureur contenue qu’il effraya délicieusement la jeune femme.
- Mon Bouclier pour te garder, mon corps s’il se rompait, tonna le Guerrier Troll dans une langue commune parfaite.
- Eir est ma force, mon Clan mon Serment ! souffla la Naine avec une fermeté d’où sourdait une lucidité étonnante.

Lorsque les premières silhouettes bardées de cuir et d’acier apparurent silencieusement sur la crête de la colline qui les surplombait, elles se figèrent un instant en contemplant avec stupeur les quatre compagnons qui les attendaient, prêts pour la bataille. Cette seconde d’hésitation passée, ils s’élancèrent en hurlant sur les Midgardiens qui se précipitèrent sur eux habités par la même folie meurtrière. 

(NB : Merci à la légendaire et drôlissime Tribu Azcaz (http://www.azcaz.org/daoc.htm ) pour les cours de Troll… Bisous les copains !)

Prochain, épisode : Chapitre 26 – les Chiens de Boxikor