Chapitre 22 – Enrôlé de force

Un passant aurait probablement trouvé cocasse ce grand Troll pataud engoncé dans une tunique élimée et affublé d’un bonnet écarlate ridicule reculant lentement en balbutiant des « Tout doux… Gentils… » à un duo de Wyverns adultes sifflant de colère. Si ce spectateur s’était de plus révélé être un Midgardien de souche, nul doute qu’il aurait ensuite fermement désapprouvé la mine contrite et scandaleusement effrayée de la créature de pierre qui incarnait aux yeux de tous la sauvage puissance du Royaume du Nord.
Un Troll peureux ?!
Quelle honte !
Quel infamie !
Malheureusement, il n’y avait pas de taquin pour moquer l’infortuné Aèfkabio qui aurait présentement fort apprécier une once de compagnie fut elle railleuse...
Les créatures qui avançaient toujours – menaçantes – masquaient le ciel de leurs ignobles ailes membraneuses déployées et l’air devenait irrespirable, charriant des relents des pourriture méphitique à chaque bouffée de haine qu’elles exhalaient.
Une main dans le sac en peau de Gnurf, Aèfkabio était si terrorisé qu’il ne parvenait pas à se concentrer suffisamment pour concrétiser un moyen d’échapper à ses agresseurs. Des armes approximatives et des objets inutiles de toutes sortes prenaient corps pour mieux se dissoudre sous ses doigts fébriles qui brassaient le néant avec une avidité angoissée.
Il allait mourir misérablement, déchiqueté par des bêtes stupides et son essence irait grossir le Creuset secondaire, rapprochant un peu plus le monde de son anéantissement.
Lorsque la première créature bondit sur lui, il ferma les yeux en priant Bouyabouya pour que sa fin soit rapide.
L’épouvantable gémissement de douleur que poussa le Wyvern lui fit rouvrir un œil peureux et il constata – estomaqué – que l’étrange créature Velue qui l’avait il y a peu taquinée était apparue entre lui et le monstre. Elle poussait toujours plus loin sa lourde Claymore de guerre dans la gorge du Wyvern fou de rage et la dégagea avec une rapidité impossible en sifflant :

- Enrasssine le deuxième ou grille le sssuivant ta compétence, mais réagis, pauvre fou, ou nous y passserons tous les deux !

Comme elle abattait à nouveau sa lame dans l’énorme carcasse blessée, le second agresseur, aussi stupéfait que le Troll, s’élançait lourdement pour porter secours à son compagnon attaqué. Un sentiment inconnu déferla alors sur l’ex-Ouik, comme une vague de lumière insoutenable. Des signes mystérieux explosèrent dans les tréfonds de sa conscience et ses bras tracèrent d’eux mêmes dans l’air des circonvolutions compliqués. Aèfkabio fut au moins aussi abasourdie que le Wyvern qu’il avait pris pour cible lorsque les effluves écarlates surgies du néant enlacèrent les affreuses pattes griffues, immobilisant la bête qui bondissait. Les crocs verts de poison claquèrent à quelques centimètres de la Velue qui continuait à virevolter devant sa propre cible maintenant teintée d’écarlate.   

- Un Chaman, ricana l’extraordinaire combattante tout en transperçant d’un geste fluide et destructeur le cerveau de la créature blessée qui s’effondra dans la neige rougit comme un sac éventré. Combien de temps dure ton sssort, gros pataud ? Ai-je le temps de reprendre mon sssouffle ?

Les liens magiques qui entravaient le monstre immobilisé explosèrent dans une claquement sec, apportant une réponse concrète à la Velue qui se fendit sur le coté, évitant la gueule bouillonnante tout en  ajoutant :

- Un Novisse, sss’est bien ma veine…

Puis tournant sur elle même, elle planta son arme dans le bas ventre de la bête et l’éventra d’un seul geste parfait. Les entrailles fumantes du Wyvern n’avaient pas touché le sol qu’elle avait prestement effectué une gracieuse pirouette et retombait sur l’encolure de sa victime en position du lotus, les deux mains gentiment glissées sous son curieux menton, la Claymore rengainée comme par magie.

- Une carrure de Guerrier, des vêtements de prêtre et des sssorts de Chaman… Sans oublier un sac de Tuscaran… Tout sssa entre les mains d’un débutant ausssi doué pour le combat qu’un Kobold pour l’épargne… Qui es-tu donc, le champion de luge ?! lança la Velue, ses yeux inquiétants à nouveau dardés sur Aèfkabio et son sourire ambiguë revenu.
- Je… viens d’ailleurs ! balbutia le Caillou qui ne savait vraiment pas comment expliquer ce qu’il ne comprenait pas vraiment lui même.
- Voilà qui nous avanssse ! gloussa la Velue. Commensssons donc par faire les présentations, la sssuite viendra d’elle même ! Tu as un nom, Troll glisseur ?
- Mais bien sur que j’ai un nom, s’insurgea l’ex-Ouik. Je suis Aèfkabio, champion de Pouyamouyé du clan des Ouiks.
- Connais pô ! coupa la Valkyn visiblement peu impressionnée. Mais bon, je ne connais pas tout de ssse Royaume de Fous, sss’est vrai. Enchantée, Aèfkabio le Ouik. Je sssuis Sssiyrysssyanahagaa’Tsssiii Gaahha la Valkyne mais sssi tu es ausssi doué pour les langues que pour la bagarre,  tu peux m’appeler Titetouffe, comme les autres incultes de Midgard. Je fais partie des éclaireurs rattachés aux sssixième essscadron lourd des volontaires libres de Vasudheim ! Et présentement en misssion d’infiltrasssion pour permettre aux culs de plombs dans ton genre de briser le sssiège qu’Albion mène contre la forteressse de Bleedmer.
- Ca a l’air bien, sourit bêtement Aèfkabio en se dandinant comiquement.
- Toi mon garssson, sourit la Valkyne, sssi je n’étais pas maintenant sssertaine que tu sssois un parfait abruti, j’aurai pris sssa pour du sssynisme. M’est avis que sssi les Trolls naisssent dans des œufs, tu viens jussste de briser ta coquille…
- On peut dire ça comme ça, Dame Sssiyrysssyanahagaa’Tsssiii Gaahha.
- Et ben… s’étonna l’Assassin, sa bouche carnassière ouverte. Tu n’es peut être pas sssi crétin que sssa finalement. Pour autant, limite toi à Titetouffe, étonnant compagnon. M’entendre appeler ainsssi me rend nossstalgique et la nossstalgie ssse marrie mal avec mon rôle ssséant. Maintenant il vaut mieux vider les lieux avant que le ressste de la famille Wyvern ne vienne aux nouvelles. Je vais te ramener jusssqu’à l’avant-poste et te remettre entre les mains de l’offisssier de garde.
- Ca a l’air bien aussi, acquiesça à nouveau le Troll totalement perdu sans se départir de son sourire benêt.
- Une bonne oreille mais rien entre les deux quand même… souffla pour elle même la Valkyne en s’élançant dans la pente neigeuse avec une telle adresse qu’aucune empreinte ne marquait ses pas.

Se retournant brièvement, elle constata que le Troll empêtré jusqu’au genoux la suivait pesamment. Ils regagnèrent enfin les abords d’un chemin boueux et le trajet s’avéra moins pénible pour Aèfkabio. Calant sa lourde foulée sur les cabrioles insensées de Titetouffe, il trouva son rythme de croisière et il progressèrent rapidement en direction du sud. Tout en courrant, l’ex-Ouik s’enthousiasmait de sentir en lui cette puissance inconnue le submerger par moment, pareille à des vagues monstrueuses. Il regrettait sa rapidité de Ouik qui égalait les réflexes de sa talentueuse sauveuse mais commençait vraiment à apprécier le potentiel de sa nouvelle enveloppe.

Tout ce… pouvoir !

Par contre il angoissait sérieusement lorsqu’il finit – en bon Ouik qu’il était toujours malgré tout – à penser à la forme que le Tripotitripota pourrait bien revêtir avec une si étrange carcasse…

Le reste du trajet se fit dans un silence absolu, tout juste ponctué par les quelques jurons peu subtils du Troll lorsqu’il se vautrait maladroitement au détour d’une congère traîtresse. Le gaffeur tentait justement de se remettre debout et de récupérer pour la énième fois son bonnet détrempé quand Titetouffe – juchée sur une branche basse surplombant le plus proche talus - s’adressa à lui entre ses dents :

- Nous sssommes attaqués ! Ssses imbésssiles de Mids ssse sssont laisssés sssurprendre comme à leur ssstupide habitude !!! Comment veux-tu sssécuriser le camp en donnant les rôles de sssurveillance à ssses ivrognes de Viks et à ssses feignassses de Kobi…

Se traînant sur les genoux, Aèfkabio arriva au niveau de la Valkyne et contempla la scène hallucinante qui se déroulait à une centaine de mètres en contrebas. Un groupe de créatures semblables à lui flanqué de Valkyns, d’êtres barbus de différentes tailles, d’accortes femelles fières et élancées et de petites choses bleues rappelant étrangement les Ouiks fonçaient dans un fracas terrible sur une horde innombrable de créatures de métal.

- Pessste sssoit du Midgardien et de ssson courage sssuicidaire, rugit Titetouffe. Ils auraient pu ssse replier en bon ordre et renforssser leur position mais NON, tu penssses, il vaut mieux charger comme une bande de crétins !

En bas, le choc avait été titanesque.
Les gigantesques Trolls moulinaient les rangs ennemis de leur monstrueux marteaux, faisant voler leurs adversaires disloqués dans les airs avant de s’effondrer à leur tour, taillés en pièces. Les boules de feux, les épieux de glace et toutes les manifestations magiques de destruction imaginables nimbaient le champ de bataille de couleurs qu’on aurait qualifiées de joyeuses et chatoyantes si elles ne se soldaient pas par des monceaux de corps déchiquetés qui giclaient dans tous les sens, transformant la neige en une bouillie infâme. Un instant, les rangs des créatures de métal sembla sur le point de céder à la fureur des géants de pierre mais une vingtaine de grandes créatures sombres apparut comme par magie au milieu des petits barbus et des quelques Trolls restés en retrait et un terrible carnage s’en suivit. Privés de soutien, les Guerriers Trolls et leurs alliés – barbus, velus et bleus - disparurent dans la forêt de lames qui s’abattait sur eux jusqu’à ce qu’un silence oppressant retombe sur la plaine gorgée de sang.

- Voilà, voilà… s’insurgea Titetouffe les yeux au ciel. Du travail pour les Valkyries et un fort de plus qui va tomber aux mains d’Albion. Nous sssommes alliés à des sssales gamins immatures et coléreux… Remettons nous en route, Aèfkabio. Le coin va bientôt grouiller de Sssicaires et je me vois mal les affronter avec un camarade aux talents ausssi insssertains que toi. Sssans vouloir t’offenssser…

Le voyage qui s’en suivit fut aussi pénible qu’interminable pour le Troll. Des patrouilles ennemies sillonnaient la région en tous sens et il fallut toute l’adresse et l’expérience de la Valkyne pour les éviter avec un si pesant compagnon. Lorsqu’ils arrivèrent en vue d’une imposante construction en granit, l’ex-Ouik avait l’impression qu’il était parvenu à estimer les limites de cette fameuses puissance qui l’habitait et il n’appelait plus que le sommeil, balançant ses pieds gelés comme un somnambule. A l’extérieur de la forteresse – Nottmoor d’après Titetouffe - de nombreux Midgardiens – toutes races confondues – s’affairaient comme des fourmis dans un vacarme et un désordre total. A l’intérieur de la forteresse, le même phénomène sévissait mais en pire et avec les odeurs en sus, les inespérés vents du nord n’ayant pas la possibilité de contribuer à un assainissement olfactif salutaire dans l’enceinte. Toujours dans le sillage de l’Assassin, Aèfkabio progressait parmi les soldats en tentant d’éviter de se faire éborgner par ceux qui testaient leurs armes ou griller par des lanceurs de sorts à la précision discutable.

S’en suivait partout des rixes sanglantes qui tournaient rapidement à l’affrontement généralisé et terriblement meurtrier.

Mais où donc était il tombé ???

Reportant son attention sur Titetouffe, le nouveau Troll peu rassuré la vit en grande discussion avec un barbu immense qui se présenta comme étant le capitaine Nobrèk, dernier officier survivant de ce qu’il restait du sixième escadron lourd des volontaires libres de Vasudheim.

- D’où tu le sors, ce phénomène là, Titetouffe ? explosa de rire le Viking jovial en balançant à la Valkyne une bourrade amicale qui lui inversa tous les poils du corps rien qu’avec le souffle. Regarde moi ça comment il est attifé, s’tasti d’caillou !!!
- Myssstère, capitaine, gronda l’Assassin en se mettant à bonne distance des effusions viriles de son chef. Je penssse qu’il a resssu un coup de marteau de trop car il ne connaît rien à rien et tiens des propos plutôt… curieux.
- Un dingue ? s’étonna l’humain, un sourcil broussailleux levé.
- Quelqu’un de différent en tout cas.
- Un dingue alors ! Je préfère ! J’connais ! On en a déjà tout un nid ! Différent par contre, j’aime pas ! C’est compliqué ! Et j’aime les choses simples ! Hein ma Titetouffe, repartit à rire Nobrèk sans réussir cette fois à décoiffer la Valkyne qui s’était précautionneusement reculée pour échapper à une seconde marque d’amitié mal contenue.
- Ah sssa pour aimer les choses sssimples, il aime les choses sssimples… cligna de l’œil la Velue à Aèfkabio qui était aussi à l’aise qu’un œuf de caviar dans un plat de crottes de nez.
- Mais voilà qui tombe bien, exulta le Vik en exhibant des chicots plantés comme des pieux de défense. On a pu de Chaman !!! Le dernier en date était aussi un arcaniste fort sympathique et il s’est fait sauter ce matin en tentant d’élaborer une de ses cochonneries de gemmes ! On a retrouvé que ses godasses… A l’odeur, vu que ses pieds étaient encore dedans !!! s’étouffa t’il de rire. Alors du coup, vu que ces feignasses de Valkyries ne l’ont toujours pas ramené, tu vas prendre sa place, le Dingue !
- Je ne sssuis pas sssertaine qu’il sssoit Chaman, chef !
- Il a immobilisé un Wyvern ?
- Oui.
- Donc il est Chaman !
- Vu comme ça, chef…
- Simple ! Précis ! Sans bavure ! ET TOUT EST IMPEC COMME…
- …comme le capitaine Nobrèk, acheva la Valkyne avec un sourire forcé.
- MAIS OUIIIIIIII !!! Rhhhaaaalala vous autres poilus êtes bien trop compliqués, t’avoueras ! Prenez exemple sur nous enfin !!! Les Trolls tapent, les Kobis volent, les Nains bougonnent, les Vikings picolent et le royaume est bien gardé !!! Y a que vous autres -  les velus – qu’on sait pas trop ce que vous faites !!!
- Heu… Ben justement… je fais quoi moi alors ? demanda d’une petite voix fluette un Aèfkabio totalement désemparé.
- T’as raison, il a un grain, glissa l’humain à Titetouffe. Mais c’est pourtant clair, mon ami !!! Tu suis ta copine jusqu’à l’armurerie, elle t’aidera à t’équiper ! Ensuite tu reviens ici et on y va !!!
- Ah bon ? Et on va où ?
- MAIS FAIRE LA GUERRE VOYONS, BOUGRE DE PATATE DE CAILLASSE !!! s’époumona le grand guerrier, les bras écartés, son rugissement reprit en cœur par tous les autres timbrés présents dans la cour avant d’ajouter plus bas et comme s’il s’agissait d’une évidence, Et mourir pour Midgard bien sur !
- Comme des gros niais bien sur… ricana en sourdine la Valkyne.

Alors qu’ils s’éloignaient du très coloré officier qui tentait de retenir ses braies affaissées sur ses chevilles tout en écrasant sa hache sur le crâne d’un Kobi rigolard qui s’enfuyait avec sa boucle de ceinturon, l’ex-Ouik ne put réprimer un sanglot d’angoisse qui fit se retourner sa guide.

- Ne t’inquiète pas, Aèfkabio ! La première mort est impresssionante mais on sss’y fait et de toute fassson les Valkyries te ramèneront du Valhalla. Parfois les banquets d’Odin durent un peu plus longtemps que prévu mais on finit toujours par redesssendre. Moi j’ai arrêté de compter mes trépas au sssentième et sss’était il y a un bout de temps ! La Guerre éternelle a du bon…
- Je ne suis pas soumis aux mêmes lois que vous tous, Dame Titetouffe. Si je meurs, ce sera définitif et sans espoir de retour. C’est compliqué mais les conséquences pour les Royaumes seront incalculables, supplia le Troll.
- Je te crois, détends toi. Depuis le début, tu as l’odeur de la vérité même sssi elle est maintenant un peu couverte par les effluves pessstilentielles de nos fffrustes compagnons. J’ai sssenti que tu étais différent dés le départ. Tu as l’apparenssse du Troll des montagnes mais ton odeur est altérée et ton aura… différent.
- Mon aura ?
- Tu penses être le ssseul à disssposer de pouvoirs particuliers, Aèfkabio le présomptueux ?! Sssache que Rakor et Bogdar, nos Dieux de tutelle, permettent aux sssages Valkyns de bien sssouvent voir au delà des apparenssses dés lors qu’on sss’en donne la peine. Bon nombre de mes frères et sssoeurs ont oublié ssse don en sss’impliquant trop avec nos alliés et en délaisssant les ansssiennes croyanssses mais pas moi. Je ne sssers peut être pas Bogdar mais pourtant je peux voir parfois au travers de ssses yeux. Et ssse que je vois me trouble beaucoup…
- Qui est Bogdar ?
- Le Dieu des Morts et de l’Autre-Monde.
- Et que te dis t’il à mon propos ?
- C’est jussstement le plus ssstupéfiant… Il me dit que tu te trouves à l’intersssection des Univers alors que tu me fais fassse…
- Je serais mort ?
- Peut être. Mais pas ssseulement.
- C’est compliqué.
- Oui très. Et en parlant de complicasssion, allons t’équiper car j’ai mal à la tête rien qu’en m’imaginant expliquer au capitaine Nobrèk que ssse qui nous a retardé était ausssi compliqué… 

 

Chapitre 23 – L’Ordre de la Goutte

Le peloton de sentinelles était composé uniquement de redoutables combattants des Highlands. Ils étaient fiers de défendre l’accès principal qui menait à la citadelle secrète de leur Ordre et n’éprouvait que mépris et railleries pour les autres membres qu’ils jugeaient faibles et indignes de confiance. Cuirassés de la tête aux pieds dans leurs formidables armures de Plate écarlates, ils incarnaient la force brute et les discussions s’arrêtaient tandis que les regards s’attachaient au sol lorsqu’ils déambulaient dans les Royaumes. Leurs Tartans superbes n’inspiraient le sourire que le temps nécessaire à la tête insultante de toucher ses bottes.

La Compagnie de Scotchalo Sin Glaçon’ – tel était leur nom – faisait peur.
La Compagnie de Scotchalo Sin Glaçon’ ETAIT la peur.

Dés lors, il était normal pour le jeune Maître d’Armes frais émoulu de la dernière promotion de parader parmi ses compagnons en traitant avec une rudesse dégoûtée tous ceux qui transitaient par le poste de contrôle. Ses compétences évidentes et reconnues de tous le promettaient à un avenir doré. D’abord le commandement des Scotchalo Sin Glaçon’. Ensuite… L’Ordre lui même.
Cet évident plan de carrière aurait eu toutes les chances de se concrétiser s’il n’avait cru bon de s’occuper de l’espèce de blondasse manchot qui arrivait d’un bon pas droit sur eux sans apparemment avoir envie de se soumettre au contrôle.

Avançant une main levé et l’autre sur la poignée de sa Flamberge démesurée, il couvrit malencontreusement le « non pas elle… » que son officier venait de lâcher d’une voix éteinte d’un superbe :

- Halte là, maraude !

La mercenaire manchot continua son chemin puis évita l’obstacle d’un petit pas de coté, attendit une fraction seconde masquée du reste de la patrouille par la gigantesque carcasse du présomptueux novice,  avant de reprendre sa marche et de s’enfoncer dans la sombre galerie qui descendait dans les entrailles de la terre. Les compagnons du jeune Maître d’Armes prometteur se mirent à souffler en constatant qu’il était toujours debout.
Clair qu’elle n’avait pas bonne mine, la tarée ! 
Ses cheveux partiellement cramés ne masquaient plus qu’imparfaitement son coté gauche monstrueux, son avant-bras gauche était tranché en son milieu et le bout du moignon était horriblement boursouflé, comme carbonisé. Toujours d’habitude impeccablement vêtue, elle était engoncée dans un pitoyable reste d’armure en loque complété par endroit par des morceaux de cuir rugueux sanguinolent. Son admirable ceinture de Mythil avait été remplacée par un enchevêtrement de trompes curieuses et repoussantes et elle sentait la viande en putréfaction et la mort. 

Petite forme, la Folle Furieuse.

Alors que les Highlanders la suivaient toujours du regard, trop contents de s’en tirer à si bon compte, elle ramassa brusquement  un caillou et se retourna, plantant son œil bleu fiévreux et malsain sur le peloton. C’est lorsqu’elle lança le caillou d’un geste anodin droit sur le casque du jeune Maître d’Armes que tous ses compagnons, même les plus aguerris, reculèrent en jurant en voyant toutes les pièces de l’armure scintillantes tomber à terre dans un fracas épouvantable.
Cette folle avait donc récupéré ses pouvoirs magiques immondes puisqu’elle avait désintégré leur camarade !!!
Constatant, hébétés, que les morceaux du garçon étaient en fait toujours encore à l’intérieur de l’armure, les vétérans écœurés ne surent s’ils devaient se réjouir qu’elle ne soit toujours qu’une Mercenaire. Ils se promirent pourtant qu’ils laveraient l’affront fait à la compagnie et vengeraient dans le sang la mort du jeune Novice tronçonné !!!
Dés qu’elle aurait perdu sa seconde main.
Et aussi une jambe…
Voir deux.
 
La Mercenaire – à mesure qu’elle progressait – croisait de plus en plus de membres de l’Ordre et à l’orée des premiers bâtiments fortifiés, la foule devenait compacte et affairée. Un observateur non averti aurait été étonné de voir cette demi-mendiante poursuivre son chemin sans ralentir, les badauds innombrables s’écartant naturellement devant elle en silence comme si une bulle de protection l’entourait. Elle gravit les monumentales marches qui menaient à la salle du conseil et les titanesques portes d’airains s’ouvrirent sans qu’elle ne marque le pas sous la poussée combinée de tous Paladins Noirs en faction, trop heureux de la voir disparaître à l’intérieur.
Les trois silhouettes qui formaient le Triptyque qui gouvernait l’Ordre étaient attablées en aplomb de la haute voûte de la salle du conseil. Ils discutaient avec véhémence en pointant parfois du doigt un des innombrables parchemins qui jonchaient la massive table de réunion en albâtre. Le ton montait dangereusement mais retomba comme par miracle lorsque l’ignoble lacis de trompes sanglantes lancé par la mercenaire atterrit avec une mollesse répugnante sur les documents inestimables et millénaires.

- Qu’est ce que… gronda une petite créature bleutée aux yeux noirs et luisants comme des billes d’ébène.
- Il s’est enfui ! souffla méchamment la Mercenaire en descendant les dernières marches qui conduisaient au centre de la pièce.
- La Vallée Bénie, demanda une vieille Sarrasine à la peau racornie et crevassée comme du vieux cuir bouilli mais à l’intense regard noisette.
- Détruite ! répondit l’Avalonienne blonde avec un mauvais rictus.
- Mais que t’est il donc arrivé ? intervint un puissant Breton entre deux âges impressionnant dans sa lourde armure superbement ouvragée.
- Que t’importe, cracha la Mercenaire. Je te demande des nouvelles des mignons asexués que tu appelles tes chevaliers ?
- Calmez-vous, Duc Abraxas, souffla la petite créature bleutée au Breton rouge de colère qui tirait son épée. Il est clair que la mission harassante de notre envoyée a quelque peu altéré sa naturelle retenue en plus de son port altier.
- Le Ouik est parvenu à rallier les Royaumes, reprit la Manchote en grattant machinalement son moignon sanglant. Et je suis presque convaincue qu’il a ensuite été rejoint par Groboulé.  
- Groboulé est vivant ? s’exclama en même temps le Triptyque singé par la Mercenaire souriante qui prononçaient muettement les mêmes paroles. 
- Il suffit ! rugit le Duc Abraxas hors de lui. Je ne laisserai pas cette femelle nous moquer plus avant et…
- TAIS TOI ! explosa l’Avalonienne, son œil flamboyant menaçant de quitter son orbite. TAISEZ-VOUS TOUS, MISERABLES LARVES !!!

Puis dodelinant de la tête stupidement et soudain absente comme à chaque fois qu’une de ses crises de démence l’emportait, elle reprit d’une étrange voix de petite fille :

- Où étaient les groupes de renfort que vous m’aviez promis et que j’ai stupidement attendu dans l’Antre de la Goutte deux jours durant pour rien ? Mmmmm ? Où ?
- Et bien… commença la vieille Sarrasine gênée, ils ne sont pas parvenus à passer la barrière des mondes…
- Vous leurs aviez bien signifiés qu’ils ne fallaient pas craindre la mort définitive pour franchir la barrière ?
- Oui bien entendu, intervint la petite créature bleuté. Mais ces lâches ont reculé au dernier moment et la barrière les a rejetés !!!
- Nous les avons exécutés pour leur faiblesse bien entendu, reprit la vieille Sarrasine, mais le temps que nous trouvions de nouveaux « volontaires », la barrière s’était refermée.
- Vous avez conscience que cet échec est le votre… Que si je n’avais pas perdu deux jours à disserter avec ce stupide esprit de la Goutte au lieu de me mettre en chasse immédiatement comme je l’avais proposé, le Ouik serait entre nos mains…
- Personne ne t’accuse de l’échec de la mission, ma Dame, souffla suavement le petit être bleuté. Ton… apparence… est la meilleure preuve de ta pugnacité à l’accomplir et…
- Mon apparence ? coupa la Folle de sa petite voix déplacée. Ah oui… Ca… sourit elle en exhibant son dégoûtant moignon. C’est uniquement dû à ma stupidité en fait…

Puis d’un ton bas de conspirateur distillant une excellent blague à son entourage proche, elle murmura :

- C’est un coup de la vioque au stylet…

Comme elle partait d’un rire de gorge cristallin, les trois autres personnages présents y allaient de leur petit commentaire amusé :

- Ah oui… Ah mais quelle bonne blague !
- Une chance qu’il en reste une !
- Ca va considérablement réduire tes frais en gantelets, c’est sûr !

Elle s’arrêta aussi brusquement de ricaner qu’elle avait commencé et leva sa main intacte aux ongles cassés et noirs de crasse et gloussa :

- MAAAIIIIS… on s’en fiche de ma main n’est ce pas ?
- Oh non voyons, c’est très important pour nous tous. On ne s’en fiche pas voyons, tempéra la vieille Sarrasine. N’est ce pas mes très chers amis ?
- Meuh c‘est pas grave… Je m’en achèterai une autre … Une mieux qui pourrit pas… Avec plus de doigts pour les bagues…
- Et Groboulé, osa avancer le Chevalier Breton, espérant ainsi la sortir de sa crise de démence qu’il savait d’expérience pouvoir durer fort longtemps.

Le regard fièvreux mais à nouveau aussi lucide qu’il pouvait l’être chez la Mercenaire plongea sur les ténèbres qui enlaçaient la pièce :

- Oui… Groboulé… Il est de retour…
- Mais comment ? s’exclama la petite créature bleuté. Il était mort, les Runes du Creuset l’ont confirmé !!!
- Tes Runes sont aussi fiables que le courage supposé de vos sois-disant pathétiques combattants… gronda la Mercenaire. Mais je l’ai tué une fois, je le tuerai à nouveau ! Localisez le. Localisez aussi le Ouik. Puis laissez moi mener la chasse à ma manière.
- Que désire-tu, Mercenaire ? Tu as notre soutien inconditionnel ! s’enthousiasma la vieille Sarrasine.
- Vraiment ? gloussa à nouveau de plaisir la Folle.
- Heu… Oui… confirma à regret la vieille Sarrasine.
- Alors je vais m’adjoindre les talents des Chiens de Boxikor…

Amusée de voir autours d’elle des mines décomposées et silencieuses, elle tourna les talons et monta les marches. Alors qu’elle allait franchir les portes d’entrée elle ajouta sans se retourner :

- Informez moi quand les cibles seront retrouvées. Je vais faire un petit somme, là. Je sais pas trop pourquoi mais je me sens un poil patraque. J’espère que je n’ai pas chopé un coup de froid…
-  
Les portes venaient juste de claquer lourdement que le Duc Abraxas explosa :

- Elle est devenue incontrôlable !!! Il faut l’éliminer immédiatement !!!
- Et qui va s’en charger, mon ami ? taquina la petite créature bleuté. Tes puissantes cohortes d’acier qui font dans leur armure à la simple mention de sa personne ? Ou toi peut être ?
- On peut… l’empoisonner ! éluda le chevalier devenu blême. Engager des assassins pour qu’ils trucident cette folle furieuse !!! Une armée d’assassins s’il le faut !
- Elle a la vie tellement chevillée au corps par la haine que je craindrai trop de la voir revenir d’entre les morts pour nous tourmenter ! intervint la vieille Sarrasine. Tu as vu dans l’état où elle se trouve ! N’importe qui serait mort mais elle non. Elle se sent « patraque ». Voyons le bon coté des choses, mes chers amis ! Certes sa démence devient préoccupante…
- Préoccupante ?! s’étrangla Abraxas. Rien que ça…
- …mais elle est aussi notre bras armé le plus redouté ! termina la vieille, agacée.
- Il est dans un drôle d’état quand même notre bras armé… ricana bêtement le Chevalier.
- Laissons la mener la partie jusqu’à son terme comme elle l’entend…
- MAIS ENFIN !!! s’insurgea une fois de plus le Duc. Vous l’avez entendu comme moi !!! Elle veut s’acoquiner avec les Chiens de Boxikor ! Il faudra bien payer le prix d’une alliance aussi dangereuse une fois cette histoire terminée ! Et ensuite ? Que va t’elle aller inventer ? Un pacte avec Légion tant qu’on y est ?
- Notre but est et demeure le dernier Ouik ! Capturons le et le pouvoir que nous en tirerons rendra tous ces petits… désagréments très tolérables ! Gardez en tête que sans cette dernière Goutte intacte, nous ne pourrons jamais localiser les fragments manquants que la mère de Aèfkabio a dissimulé dans les Royaumes. Nous n’avons jamais été aussi près du but et vous voudriez tout gâcher maintenant en nous débarrassant prématurément de notre meilleur atout sous prétexte qu’elle est un peu perturbée ?!
- ELLE N’EST PAS PERTURBEE ! ELLE EST COMPLETEMENT CINTREE, NUANCE !!!
- CA SUFFIT MAINTENANT, DUC ABRAXAS ! se déchaîna le petit être bleuté. Notre Ordre s’est tellement abâtardi avec les siècles que la moitié des nôtres ignore jusqu’au préceptes mêmes de la Goutte tandis que l’autre moitié s’en fiche !
- C’était le prix à payer pour nous renforcer… Nous sommes nombreux et décidés alors que la Confrérie s’est affaiblie ! rétorqua le Chevalier, piqué.  
- Oui nous sommes nombreux ! Oui nous sommes redoutés ! Mais où sont nos membres légendaires qui décimaient une armée d’un revers de la main. Où sont les champions qui allaient – seuls - porter nos messages aux Princes des Abysses ? Ils ont tous disparu en même temps que le dernier Héros de la Confrérie est tombé ! Tous sauf celle qui s’appelait alors Seksy Tonic et qui perdit son nom en même temps que sa beauté et ses incommensurables pouvoirs magiques !!! Puisque Groboulé est de retour, c’est à elle – cette survivante des temps ou les hommes étaient des Dieux – de clore définitivement le chapitre d’une période révolue.
- Et quand elle aura tué cette saleté de Paladin et ramené le Ouik ? demanda fiévreusement le Breton en armure.
- Alors enfin nous la tuerons…
- Bon ben voilà, sourit le Chevalier. C’était pas la peine de s’énerver. Quand on m’explique, j’écoute.
- Oui mais tu n’entends pas.
- Quoi ?
- Gnniiiii !
 
Prochain, épisode : Chapitre 24 – les Bébés