Chapitre 20 – L’arnaque

La jeune Viking était totalement fascinée par cette petite créature bleue qui l’avait sauvée de si incroyable façon. Même Vorvor - le formidable instructeur de l’Académie – n’aurait pas été capable d’affronter et de vaincre un tel péril. Un exploit pareil hissait la Kobi carrément au niveau du regretté Groboulé – quintessence absolu de l’héroïsme aux yeux de la Confrérie. Pour Carmina – qui mettait la bravoure et la science du combat devant tout autre qualité – Chieuse Grave représentait la matérialisation de toutes ses plus ambitieuses aspirations.

Quel exemple !
Quel surprise aussi quand on voyait comment elle était fagotée et… mal élevée.
Car il fallait bien le reconnaître, quelle plaie !

Probable que les grandes légendes vivantes se devaient finalement de compenser parfois leur extraordinaire potentiel par de surprenants travers plus communs pour ne pas dire vulgaires…

Tandis que le Commandeur Tronchaclac n’en finissait pas de préparer le périple pour rejoindre le jeune Ouik enfin arrivé sur Midgard, Carmina Bartaba mettait à profit son temps libre pour en apprendre plus sur cette mystérieuse tueuse, espérant s’en inspirer, et ça n’était pas chose facile. Lorsque la Kobold rousse avait quitté la baraque du vieux nain, la Zerk avait tenté de sortir les vers du nez du Commandeur sur sa protectrice mais l’ivrogne – pourtant normalement de nature prosaïque - restait étrangement évasif sur le sujet. Elle était juste parvenu à le faire pester un peu plus sur les tarifs honteusement élevés que la cupide pratiquait mais ça n’éclairait pas beaucoup Carmina qui n’ignorait rien de la nature naturellement pingre du petit peuple barbu. Elle avait été par contre très déçue d’apprendre de la bouche du nain que la rassurante Kobold ne serait pas du voyage qui suivrait car il ne pourrait pas « s’offrir une troisième fois ses scandaleux services ». Quand la jeune femme s’enquit sur la nature du second contrat dans la mesure ou elle n’était au courant que d’une intervention, Tronchaclac l’envoya vertement paître en lui signifiant qu’il n’avait pas de compte à rendre et lui souhaitait une excellente journée.

Un peu contrariée de se voir ainsi rembarrée, elle en profita pour écumer les tavernes et les bouges borgnes, lançant innocemment le sujet qui la passionnait avec plus où moins de succès. La technique payait à mesure que sa bourse s’aplatissait – surtout dés lors que ses interlocuteurs étaient de même race que l’objet de ses recherches - et la pauvre Viking avait finalement l’impression que cette Chieuse Grave n’était pas une seule personne mais une impossible hydre nantie de multiples têtes tant les avis la concernant divergeaient du tout au tout. Une chose était certaine : elle était apparu dans la ville il y avait bientôt un an et avait commencé à rafler les contrats les plus juteux, provoquant rapidement la colère de la « Société du Venin », la plus puissante Guilde d’Assassins des lieux. Nul ne savait comment la Kobi fraîchement débarquée était parvenue à éliminer Panthera, la très redoutée capitaine qui commandait la Société et qu’on avait retrouvé un beau matin plus percée qu’une passoire à houblon mais ce meurtre avait grandement contribué à raffermir sa position. Elle jouissait depuis d’une paix très relative et conservait ses priorités sur les missions les plus rentables et les tentatives de meurtre sur sa personne avaient même tendance à se raréfier au vu des fins peu ragoûtantes des exécutants.
Ca c’était pour le factuel qui lui avait été confirmé par le Prévost qui se serait bien passé de la présence de cette engeance dans les murs qu’il avait pour mission de pacifier et devenait irrémédiablement chauve à force de la traquer sans succès.   

Ensuite, il était très difficile de trier le grain de l’ivraie tant la petite bleue déchaînait les passions à la simple mention de son nom…

Pour certains, c’était une féroce assassin aux talents si redoutables que sa simple présence suffisait à faire trembler les trois Royaumes. On lui prêtait des pouvoirs terribles et dévastateurs qui lui venaient en droite ligne de sa monstrueuse parenté, Chieuse étant le résultat de l’Idille secrète et contre-nature entre Légion et la Reine du réputé glacier de Tuscaran.
Pour d’autres en revanche, elle n’était que la vivante représentation des pires travers dont son immonde peuple était capable : d’une nullité si absolue qu’elle frôlait paradoxalement le génie négatif, elle était dépeinte comme une  menteuse à la fourberie sans égale ce qui lui valait des inimités si intenses qu’elle aurait dû tomber raide morte si elle n’avait pas aussi été nantie d’un jmenfoutisme social surdéveloppé. Cette traîtresse tuait comme elle vivait : salement et par derrière et aurait méritée d’être écorchée vive comme tous les représentants de sa sous-race !

Alors qu’elle allait rejoindre Tronchaclac pour s’informer sur les éventuelles évolutions concernant son voyage, la Viking fur abordée par un petit Kobold aussi sournois que désagréable qui lui proposa, moyennant une « bonne poignée de soussous », de lui livrer certains noirs secrets dont « la Garce » - comme il aimait à appeler la paradoxale meurtrière bleue – semblait friande. Sentant la migraine poindre douloureusement après plusieurs discussions avec des Kobis surexcités auparavant, Carmina fut enchantée de constater que celui-ci s’exprimait parfaitement en commun. Enfin presque tout le temps…

- La Garce est douée… très douée… Non pas pour les tapouilles comme tu le penses mais pour faire croire qu’elle est une grande tapouilleuse, vivivivivivi ! gloussa le petit être sous sa capuche.
- Ne prends pas ombrage, mon ami…
- Boulet Méchant n’est pas ton ami tant que tu n’as pas donné les soussous, vilainefacerose !!! s’insurgea le Kobi
- Voilà… Boulet Méchant… s’excusa la Vik en déposant quelques pièces au creux de la minuscule paume bleue qui disparut prestement sous la cape sombre. Il me semble que mettre à mal douze adversaires fait d’elle une sacrée… tapouilleuse quand même, non ?!
- Hin Hin Hin, s’amusa le chafouin silencieux en tendant sa petite minette grande ouverte qu’il referma sur la pièce d’or supplémentaire. La Garce aurait dû être illusionniste, Vivivivi ! Elle te fait voir une vérité qui n’est qu’un écran de fumée derrière lequel elle s’embusque avec adresse mais qui ne repose sur rien ! Donne des soussous, belle Viking, et je t’emmènerai là ou tout devient clair ! Paie moi et tu connaîtras le secret de Chieuse Grave la Garce…

Carmina était très déçue car elle sentait les accents de la vérité dans les propos du Kobold – bien qu’il fut sans aucun doute habité d’une haine viscérale à l’égard de sa congénère. Elle se trouva soudain stupide de cette ridicule estime aveugle dont elle avait fait preuve à l’égard d’une créature qui n’était finalement qu’une escroc doublée d’une nullité. Restait quand même les Assassins de l’Ordre estourbi et la Zerk se dit qu’elle percerait la truqueuse à jour puis la dénoncerait à la populace pour venger sa candide adoration trahie. Immédiatement, elle eut honte de sa minable réaction car après tout, Chieuse n’était pas responsable de l’engouement que la jeune femme lui portait. La tête plus froide, elle se dit qu’avant d’établir des plans machiavéliques et injustes, elle ferait mieux d’abord de découvrir la vérité. S’acquittant de la somme demandée par le Kobi haineux, elle le suivit par une porte latérale qui permettait de quitter l’auberge discrètement en traversant une petite cour isolée et tranquille.
Lorsqu’elle entendit le bruit caractéristique d’une barre de sûreté barrer lourdement l’accès qu’elle venait de franchir, la belle Zerk se dit qu’elle venait peut être de commettre une erreur. Lorsque le petit Kobold sournois se mit hors de sa portée de deux roulades agiles, reprenant appui gracieusement sur un entassement d’énormes tonneaux qui tapissaient le fond de la cour un couperet ébréché dans chaque main, elle gronda, bien décidée à lui faire payer sa trahison en remboursant les sommes extorquées et dégaina ses lames luisantes à son tour. Lorsqu’elle entendit les pas discrets provenant du fond de la cour et vit entrer une bonne dizaine de gigantesque Vikings bardés d’acier et armés jusqu’aux dents, elle comprit qu’elle s’était faite piéger comme une idiote, s’adossa fermement à la porte condamnée en pestant et s’apprêta à mourir dignement.

- Tu es certains que c’est elle, Boulet Méchant ? demanda le plus effrayants des agresseurs au Kobi qui ricanait toujours.
- C’est aussi certain que tu es mort, vilainefacerosepabô !!! répondit Chieuse Grave qui venait d’apparaître derrière le petit Kobold haineux incapable de répondre sans sa tête toujours souriante et dont le corps allégé chutait comme un sac du haut des tonneaux.
- Ainsi donc voici la très redoutée Chieuse, ricana le colosse bardé d’acier. Je ne sais pas comment tu es parvenue à étriller nos camarades hier mais ta chance insolente s’arrête ici. Fuis comme la ridicule engeance que tu es ou meurs avec celle que tu devais protéger, peu nous importe. Compagnons, tuez la gamine, l’Ordre l’ordonne !

Montrant l’exemple, le chef fit un pas. Puis s’immobilisa. Ses compagnons surpris l’imitèrent, s’interrogeant du regard jusqu’à ce qu’ils voient leur officier tomber à genoux, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre. Quand il bascula lourdement sur le coté, les monstrueux vikings se retrouvèrent face à une seconde Kobold en tout point semblable à celle qui était toujours juchée sur les tonneaux et qui rengainait une lourde Claymore dégoulinante de sang.

- Par le braquemart d’acier de Tyr, quel maléfice est-ce là ?! grogna un grand borgne aussi impressionnant qu’impressionné.
- CaPifPafDansGroCouDeToreauPasBô, rétorqua la minuscule rouquine en tirant la langue avant de se mettre hors de portée en trois cabrioles stupéfiantes.
- Peu importe que les carnes bleues soient deux au lieu d’une, rugit un vilain balafré. Massacrons la gamine quel qu’en soit le prix, l’honneur du Clan en dépend.

Les compagnons du Raccourci se ruèrent sur Carmina qui dû s’ébrouer comme au sortir d’un mauvais rêve pour parer le premier assaut tellement elle ne comprenait plus rien à se qui se déroulait dans la cour. Deux !!! Il y avait DEUX CHIEUSE GRAVE !!! Déviant un épée qui menaçait dangereusement son flanc, elle poussa le terrible cri de guerre des Berserkers et – soudain habitée par la rage de Modi - entra en transe de folie. Son adversaire immédiat fut tellement surpris de troquer une magnifique Viking pour le monstrueux Vendo de guerre de plus de trois mètres qu’elle était devenue qu’il n’eut même pas le réflexe de parer lorsque les lourdes épées de la Zerk le fendirent jusqu’au sternum, déchirant armure, casque, bouclier et tout ce qui se trouvait derrière comme du simple papier. Carmina, toute à sa furie sanguinaire, se retournait déjà pour estourbir une autre adversaire ou périr en essayant quand elle perdit sa concentration et se transforma à nouveau en adorable Vik avant de balbutier stupidement :

- Mais… C’est impossible…
- SECOUE TOI, GRANDE SAUCISSE !!! la tançait vertement une nouvelle Chieuse Grave qui venait d’apparaître devant elle et ferraillait avec virtuosité contre l’ennemi. FAIS LE NOUNOURS !!!
- Mais… Je ne peux plus… rétorqua la Zerk abasourdie en constatant que deux autres Chieuse Grave protégeaient ses flancs et qu’une ribambelle d’autres petite rouquines bleues abattaient les grands Vikings furieux l’un après l’autre en leur tranchant sournoisement les jarrets avant de les massacrer à peine touchaient ils le sol.

L’étroite cour – si elle permettait une bonne défense aux porteurs de bouclier – n’autorisait en revanche pas aux grands Guerriers cuirassés de manœuvrer correctement pour attaquer. Ils avaient déjà versé un tribut très lourd aux insaisissables pestes bondissantes qui utilisaient tous les obstacles possibles comme appui pour refluer comme des ressors hystériques une fois les coups portés. Avec un bel ensemble silencieux, preuve d’une admirable cohésion de groupe, les colosses barbus commencèrent à refluer prudemment pour sortir de la nasse à l’abri de leur énormes boucliers. Les innombrables Chieuse Grave s’étaient arrêtées de les harceler dés qu’ils étaient sortis du piège.

- CanousCavaleAprèsLesGrosVilains ? demanda une Chieuse grave qui tentait d’éponger une vilaine coupure sur sa cuisse gauche.
- Vivivivivivivi, rétorqua une autre Chieuse Grave en regardant en même temps Carmina éberluée. Le contrat concernait la survie de la Nounours mais si un seul des agresseurs s’échappe, notre Mythe s’effondre. N’est ce pas, Carmina Bartaba la Viking Berzerker, fille de Clopio et Gauloise les Guerriers ? Trouvez les ! Et crevez les tous !!!

La déclaration confirma à la jeune femme qu’elle était bien en présence de la « vraie » Chieuse Grave aussi la suivit elle avec intérêt lorsque la petite créature lui intima de la tête de l’accompagner dans la taverne dont la porte s’était à nouveau ouverte comme par enchantement. L’immense Viking éventré qui était affalé dans le couloir expliquait que l’accès fut de nouveau libre. Alors qu’elle enjambait le cadavre en prenant soin de ne pas tacher ses somptueuses cuissardes, la Zerk se retourna pour constater avec surprise que toutes les petites Chieuses présentes un instant avant, fussent elles blessées ou pas, avaient disparues. Sans la présence de la demi-douzaine de barbus qui baignaient dans leur sang, et les râles étouffés au loin, elle en serait venue à douter de sa raison. Elle reporta son attention sur la Kobi qui se dirigeait droit sur le monstrueux tavernier et lui lançait, de son ton désagréable et hautain :

- Une table pour mon invité et moi, Maître Lansarda ! Ah et il y a de la viande froide à débarrasser dans ton arrière cour !
- Peste soit de ton mauvais caractère, Dame Chieuse, maugréa en souriant le grand Troll avec une lassitude étudiée, tu ne peux pas perdre cette habitude de venir régler tes disputes dans ma paisible auberge ?
- Ton arrière-cour est un don de Loki pour les affaires qui sont les miennes, caillasse ! Les armures et les lames restent ta propriété pour récompenser ta mauvaise vue, vieux grincheux…
- Ce qui sous-entends que tu as occis plus grand que toi et ne peux les utiliser… se dérida l’autre. Prends place avec ton amie, petite querelleuse, je préviendrai le Prévost uniquement ton repas achevé !
- Merci, mon ami, conclut elle d’un ton amical dont on l’aurait crû incapable.

Carmina regardait la teigne bleue avec un amusement irrité. Elle était agacée de s’être ainsi faite piéger sur les réels talents de la Kobold mais saluait pourtant son habile rouerie. Plongeant son regard en amande dans les yeux bleus de la Zerk, la chétive truqueuse commença d’une voix basse :

- Pourquoi ? Pourquoi monter une telle entreprise se demande la belle Viking déçue qui a passé sa journée à décortiquer le Mythe de Chieuse Grave la redoutable ?
- Tu n’es pas obligée de te montrer cynique, Dame Chieuse. C’est vrai que je suis un peu déçue même si je salue l’ingéniosité de l’entreprise.
- Tout n’est qu’apparence, jeune guerrière… Et ma légende faussée n’est pas pire que certains mensonges qui empoisonnent la survivance de mon Peuple ! Toi qui est une érudit autant qu’une combattante, j’espère que tu comprendra la raison car ce serait préférable...
- Je ne suis pas certaine de te suivre, Dame Chieuse ?  
- C’est pourtant fort simple : tu gardes mon secret et tu vis. Dans le cas contraire… J’ajoute que le fait que ton départ soit imminent pèse pour beaucoup dans ma décision…
- Tu me… tuerais pour protéger ta petite entreprise d’arnaqueuse ? s’emporta la Zerk.
- Sans aucun doute ! ricana la peste rousse. Et ce bien que j’ai encore tondu ce radin de Tronchaclac pour assurer ta protection contre la seconde agression dont tu faisais l’objet. Je n’avais pas prévu que cette pomme pourrie de Boulet Méchant irait aider les envoyés de la Goutte pour satisfaire sa haine à mon endroit. Tu ne devais pas nous voir agir normalement.
- Ce qui explique que le Commandeur ait parlé de refuser une troisième mission vu tes prix exorbitants… soliloqua pensivement la jeune femme.
- Hé ! s’emporta faussement le Kobi. J’ai des frais moi ! Comment entretenir décemment une bande de coupe-jarrets Kobolds si ce n’est en bons soussous dorés ! De toute façon ce vieux roublard n’est qu’une fausse victime car il fait partie des rares personnes à connaître mon secret et à y avoir survécu. Nous avons eu jadis la faiblesse de le tirer d’affaire alors qu’il ferraillait sans espoir contre des spadassins envoyés par l’Ordre qu’il combat. Difficile ensuite de l’occire après nous être donné tout ce mal…
- Mais enfin pourquoi monter une arnaque pareille ? Les Guildes d’Assassins sont choses courantes dans des villes comme celle ci.
- D’assassins oui. Mais de Kobolds… Le vieil ivrogne m’a expliquée la lutte impitoyable que vous livriez à une terrible organisation dans l’ombre des Royaumes aussi tu ignores combien la condition d’un Kobold est difficile pour ceux qui vivent à la lumière. Midgard est un Royaume cruel, Carmina Bartaba, et les Kobolds ont appris que s’ils désiraient y survivre, il leur faudrait faire preuve de la même sauvagerie que les peuples qui en tiennent les rênes !
- Tu veux dire que vous êtes victime d’une forme d’ostracisme ?
- Quel beau mot pour définir un racisme cruel, ironisa la petite bleue. Repense aux résultats de ta passionnante enquête durant cette éprouvante journée et souviens toi du nombre de haineux qui se sont prononcés sur moi en dénigrant mon peuple pour argumenter et tu trouveras ta réponse. Ma race jouit d’une mauvaise réputation et – ayant grandie moi même parmi les nains – je ne peux qu’admettre la plupart des griefs qui nous sont reprochés. Pourtant notre Dieu tutélaire, Loki le trompeur, nous a abusé en nous faisant accepter une alliance avec des peuples qui nous méprisent ouvertement et nient notre loyauté. On nous tolère au mieux… Mais parfois, on nous humilient ou même pire. Certaines sociétés secrètes nous vouent une aversion si totale qu’elles se sont données pour objectif de « purifier » Midgard de notre présence.
- Mais enfin, j’ai vu les armées du Nord et vous en êtes des composantes aussi appréciées que précieuses, contra la Viking.
- Oui Da ! Comme chair à catapulte, le Kobold est loué. Mais qu’en est il des nôtres qui n’aspirent qu’à une vie paisible comme artisan ou simple citoyen ? Dans cette grande ville éloignée du front, les Kobolds ne sont pas des combattants mais des oubliés et des victimes. Lorsque je suis arrivée ici, ils étaient les causes de tous les maux et certains de nos soi-disant alliés n’hésitaient pas à aller jusqu’à la violence pour nous faire courber l’échine. Oh pas tous, bien entendu ! En fait, seule une minorité de cruels activistes nous traquaient mais ils étaient puissants et organisés et seule, je n’aurai pas fait le poids.
- C’est là que tu as eu l’idée de la tueuse invincible…
- En effet. Nous avons beau être de petites créatures chétives, notre rapidité et nos réels talents font de nous des adversaires redoutables dés lors qu’on dispose de l’entraînement adéquat. 
- Tu as soulevé et formé ceux qui étaient jadis moqués et dénigrés…
- Oh oui je l’ai fait… Je ne suis pas la tueuse invincible qui défait seule douze adversaires sans pitié même si je dispose cependant de quelques réels talents. J’ai transformé avec patience mes sœurs et frères en une entité unique et redoutée ! Si nous devions affronter cinquante ennemis, c’était deux cents Kobolds qui s’abattaient sur eux et les massacraient sans pitié jusqu’au dernier ! Le certitude qu’aucun quartier ne nous serait accordé nous galvanisait et nos victoires devenaient plus faciles car le poison de la peur habitait le cœur des méchants. Avec la mort de Panthera, notre plus fervente opposante, la vie est devenue plus douce pour les petits bleus. Et l’amitié d’habitants comme cette grosse caillasse de Lansarda ou ton Commandeur de nain fait même maintenant de cette ville un endroit où il fait bon vivre.
- Sous tes dehors frustes et cyniques se cachent donc une nature héroïque de justicière, Dame Chieuse !
- Hin hin hin, gloussa très désagréablement la Kobold, ses petites dents pointues serrées. Disons qu’une rencontre avec une Naine Guérisseuse imbécile aux idéaux Nobles a scandaleusement amollie mon associabilité originelle… Mais je compte sur toi pour ne pas altérer mon image de peste infecte ! Si d’aventure tu te laissais aller, je me verrai contrainte de proprement t’égorger à mon grand regret !
- C’est demandé si gentiment que je ne vois pas comment justifier un refus, Dame Chieuse ! rit Carmina. Mais pourquoi toutes ces confidences finalement ?
- Ah ça ? J’y viens… Maintenant qu’une forme d’équilibre garantit à mon peuple une paix relative, je peux enfin m’affranchir de ce rôle qui est devenu un carcan pesant pour l’aventurière que je suis. Ta Quête est noble et en adéquation avec les buts que je me suis fixée et j’aimerai m’y associer.
- Tes buts ? Et quels sont ils si je peux me permettre ?
- Ils sont aussi simples qu’aisés à concrétiser : je souhaite devenir aussi riche que célèbre car je suis finalement encore plus vaniteuse que dépensière, gloussa la Kobi. Quelle meilleure opportunité que de m’associer à la survie des Mondes au frais d’une Confrérie mystérieuse composée d’andouilles richissimes ?
- Tu risques de laisser ta vie dans cette entreprise, tu sais. Avec ta mentalité particulière, possible que nos adversaires soient de meilleurs employeurs pour une opportuniste comme toi, plaisanta la jeune Zerk.
- Ils ne veulent pas de moi, rétorqua la Tueuse du tac au tac avec un grand sourire franc.
- Tu… Tu as postulé auprès de l’Ordre de la Goutte ? demanda Carmina, atterrée.
- Bien sur voyons ! s’étonna Chieuse avec une sincère candeur. Quel autre moyen pour Tronchaclac de s’assurer de mon indiscutable loyauté lorsqu’il s’agissait de te protéger sinon ?

Chapitre 21 – le prix du sang

La Mercenaire serrait ses mâchoires à les faire exploser. Comment aurait elle pu imaginer que cette vieille chose flétrie l’agresserait avec une telle résolution ? Maintenant qu’elle avait aussi taillé en pièce ses alliés Mutilateurs et vampirisé leur énergie magique grâce à ses lames maudites, la douleur sourde refluait doucement et elle baignait dans une espèce de coma qu’elle connaissait bien puisqu’il la terrassait à chaque fois qu’elle se nourrissait pour enfin trouver le repos. Dodelinant de la tête, les yeux révulsés, elle replongea dans ses pensées en balbutiant.

Elle se revoyait pénétrer dans la grotte ou se terraient les minables créatures tremblantes à la tête de ses alliés à Trompe. Les Ouiks étaient des faibles et l’avaient une fois de plus prouvé lorsqu’ils s’étaient agenouillés devant elle en pleurant, implorant sa miséricorde. Même quand elle entama la boucherie, les déchiquetant l’un après l’autre comme des pantins pathétiques, aucun ne fit mine de se rebeller.

L’Avalonienne détestait les faibles.
Ils lui renvoyait une image qui n’avait été autre que la sienne après son combat tragique contre Groboulé et lui inspirait depuis un dégoût absolu d’elle même et ne pouvait que déchaîner sa folie meurtrière.

Devant l’immonde carnage, les Mutilateurs Fétides étaient tétanisés d’horreur et se blottissaient comiquement les uns contre les autres, troupeau de cauchemar tremblant devant le mal incarné qui exterminait leurs compagnons de jadis. L’impitoyable guerrière blonde abattait ses lames jumelles avec une régularité mécanique, décapitant et éventrant sans cesser de sourire, embrochant l’enfant comme la mère avec la même cruauté bestiale. Le sol ruisselait du sang des innocents et l’odeur âcre et métallique rendait l’air irrespirable. On entendait que le sifflement des sabres et les suppliques brusquement interrompues des sacrifiés. Jusqu’à ce que le silence retombe faute de Ouik à massacrer et qu’une voix qui n’exprimait nulle peur retentisse du fond de la caverne obscure :

- Toi qui éteint les existences par plaisir, tu exhales déjà l’odeur de ta propre mort !
- Qui ose…, se retourna la Blonde ruisselante du fluide de ses victimes pour arrêter son regard dément sur une vieille Ouikette qui tenait fièrement debout. Tu me défies, pauvre loque décharnée ? Pour ça, tu n’auras pas la chance de tes frères misérables ! Tu vas souffrir tellement que la folie submergera ta conscience avant que tu ne rendes ton dernier souffle !
- Je sens la pourriture immonde qui t’habite, vile prédatrice ! Tu nous tues pour masquer ton incompétence à retrouver le dernier Ouik élu ! Tu nous tues pour expier ton incapacité à terrasser celui qui a fait de toi une créature torturée dévorée par sa propre haine !!!   
- Tu sais… Oh oui, tu sais pour Groboulé, s’avançait la Mercenaire, agitée de tremblements nerveux effrayants. Dis moi ou je peux le trouver et ta mort sera propre. Sinon, tu parleras de toute façon car je suis passée maîtresse dans l’Art subtile de faire avouer l’inavouable.
- Approche toi alors, murmura la vieille Ouikette, car nul ne doit entendre ce que je vais te révéler et surtout pas ces Choses à Trompe qui ont causé la perte de leur propre peuple.
- Fort bien, ignoble momie, et ne me déçois pas sinon…

Le stylet de guerre était apparu comme par enchantement entre les mains de la vieillarde. Les exceptionnels réflexes de l’Avalonnienne lui évitèrent de terminer embrochée mais causèrent aussi le geste de défense qu’elle regretta en l’accomplissant quand elle décapita très proprement la minuscule Ouikette décharnée. Elle grondait de rage, pestant contre ces automatismes de survie qui la privaient des réponses qu’elle était venue chercher quand elle s’aperçut qu’une microscopique goutte de sang perlait sur le dessus de son poignet droit.

Cette vieille folle était parvenue à la toucher finalement !?

La drôlerie de la situation fit apparaître le rictus qui faisait chez elle office de sourire et elle salua mentalement cette Ouikette plus sournoise qu’une Ombre Lurikeen.
Lorsqu’elle s’aperçut que son poignet gauche devenait gourd, elle n’eut plus du tout envi de rire.
Reportant son attention sur la ridicule blessure, l’inquiétude se changea en panique quand elle constata que sa peau de pêche nacrée avait pris une consistance immonde de vieux cuir boursouflé. *
Arrachant son gant, elle découvrit que le phénomène s’étendait doucement, pareil à une lèpre maléfique.

La vieille l’avait empoisonné !

Pragmatique – sa terrible décision prise et cautionnée tout autant par sa folie que par sa hargne de survivre à tout prix – elle visa son bras qui pourrissait lentement avec son sabre en se disant – presque amusée - que décidément ses rencontres avec les ces saloperies de Ouiks étaient néfastes pour son intégrité physique.
Puis sans une once d’hésitation, elle abattit la lourde lame en poussant un hurlement de défi. 

Prochain, épisode : Chapitre 22 – Enrôlé de force