Chapitre 16 – Recrutement audacieux

Carmina Bartaba la Viking Berzerker déambulait avec assurance entre les habitations et la tête qu’elle affichait ne donnait pas vraiment envie aux plaisantins habituels de satisfaire à leur lourdeur habituelle vu son égard meurtrier. Parvenue devant la bicoque de Tronchaclac le nain, elle balança trois coups de poing violents qui déplurent tant à la vieille porte en hêtre antédiluvienne qu’elle marqua son offuscation en s’effondrant à l’intérieur dans un fracas terrible. Un rugissement aussi endormi que scandalisé vint saluer la prestation que savouraient déjà les voisins hilares et une silhouette massive et courtaude se dessina au milieu de la volute de poussière sale et de débris immondes diverses qui s’était levée comme par magie. L’habitant de la masure - proprement aveuglé et pestant comme un charretier Troll - brassait l’air malsain d’une main en traînant de l’autre son lourd marteau de guerre dans son sillage. Il était presque parvenu sur le seuil pour châtier comme il se devait l’impudente casseuse de porte lorsque Carmina – prenant son élan – envoya son poing serré de rage droit dans la face du poussiéreux, le renvoyant en vol plané sur sa couche. Puis pointant un doigt assassin sur le sonné, elle pénétra à sa suite d’un pas martial dans la baraque en grognant méchamment :

- Saleté de nain ivrogne, tu vas rendre gorge !

Comme elle venait de remettre la pauvre porte bancale et était passée en mode silencieux, les badauds se dispersèrent non sans arborer des francs sourires enjoué et en dissertant avec passion sur ce curieux couple qui – bien que récent – n’engendrait décidément pas la morosité. A l’intérieur par contre, l’ambiance était à l’orage :

- Commandeur Tronchaclac, grinça la Vik entre ses dents parfaites, ses lèvres pulpeuses relevées dangereusement en un rictus peu amène, tu as exactement deux minutes pour t’expliquer sur la réunion qui a eu lieu hier soir et à laquelle je n’étais pas conviée. Ce délais passé, je te tasse à coups de pieds dans un de ces barils puants que tu affectionnes tant !
- Ah… C’est pour ça… souffla le vieux barbu en se frottant la mâchoire, étonné que cette fichue sauterelle ait autant de jus à beigne dans des bras si charmants. C’était bien la peine de venir me réveiller à l’aube tiens…
- Il est midi passé !
- C’est ce que je dis… Bah pour hier soir, c’est que tu dormais si bien que j’ai pas osé te réveiller…
- Insulter mon intelligence ne va pas t’aider, outre à bière ! s’avança la Zerk en chopant des deux mains le col crasseux du gisant.
- Aïïïeeuuuu… Tu me tires les poils de la barbe, foutue furie !!! Calme toi enfin que je puisse t’expliquer et arrête de casser mon mobilier et ma pauvre tête douloureuse !

Puis reprenant un peu de son assurance comme la jeune femme reculait et croisait les bras, il crut bon d’ajouter en époussetant des ses doigts noirs de crasse sa chemise originellement blanche aujourd’hui multicolore de taches diverses :

- Pis faut te calmer… Je suis quand même le Commandeur et donc par conséquence ton supérieur…
- Tronchaclac le Nain, tu n’est qu’une saleté libidineuse d’ivrogne qui fait honte à la Confrérie que tu as juré de servir et qui en plus me ment et trompe la confiance absolue que j’avais en toi.
- Oui ben j’ai de bonnes raisons pour ça d’abord, se renfrogna l’accusé en cherchant une éventuelle bouteilles providentielle à portée de main puisqu’il était réveillé.
- Mais je serai enchantée de les entendre, gros baratineur !!! La dernière fois, nous étions pourtant bien d’accord avant que je ne t’assomme quand tu tentais de te livrer sur moi à des… cochonneries…
- Rhhhooo tout de suite l’autre… commenta le Nain, les yeux au ciel.
- Cochonneries ! Parfaitement !!! Je n’aurai pas mis à profit l’entraînement de l’Académie - que tu dénigres d’ailleurs un peu moins depuis – nul doute que tu aurais tenté quelques immondes… saillies sur ma personne.
- Ouais ben puisqu’on en est aux compliments, permets moi de te dire, ma p’tite cocotte, que ça te ferait peut être pas de mal de temps en temps de te faire sauter l’bouchon ! AH !
- Alors permets moi de te répondre que si je devais me faire… sauter le bouchon comme tu dis, ça ne serait pas par une vieille baderne au chibre aussi mollasson que ses principes !!!
- Rhhooo la Garce !!! Par les Couilles d’Ymir, si ça c’est pas un coup bas… GRAINE DE LURI TU VAS…
- ET M’EXCLURE DE LA REUNION ALORS !!! s’emporta la Viking toute échevelée et les yeux furibonds, C’EST PAS UN COUP BAS CA PEUT ETRE ??? Je m’efforce d’apprendre à être une vraie Midgardienne en supportant la crasse, la grossièreté et un humour plus lourd que le marteau de Thor pour être ensuite ignorée comme une idiote ! Tu m’as humiliée, Commandeur !!!
- Bon… renâcla d’un ton bourru Tronchaclac, les mains levées paumes ouvertes en signe d’apaisement. Peut être – je dis bien PEUT ÊTRE – que j’ai manqué de psychologie dans mon approche…
- Ce qu’il ne faut pas entendre… s’étouffa la Zerk.
- …mais c’était pour ton bien.
- Voyez-vous ça… railla Carmina en dodelinant comiquement de la tête. Alors non content de me moquer hier soir, vous continuez maintenant.
- Gamine, assieds toi un instant, arrête avec ce vouvoiement ridicule et causons… tempéra une fois encore le vieux soldat.
- Je suis lasse de parler avec vous… soupira la Vik en tentant de trouver su la couche repoussante un miraculeux endroit épargné par la crasse pour poser un bout de fesse.
- Très bien ! J’avoue que je ne me suis pas bien comporté à ton égard et je te demande de m’excuser…       
- Pffff c’est facile ça tiens…
- Je vais te faire un topo de la situation pour commencer puis je t’expliquerai ce qui a motivé mes agissements.
- Il va vous falloir être drôlement convaincant, je vous préviens…
- Commençons déjà par notre protégé et par une excellente nouvelle : le jeune Ouik a rejeté le Creuset et accepté la Métamorphose. Du coup, il fait maintenant partie intégrante de notre monde et nous avons sérieusement intérêt à nous bouger le derrière pour le retrouver avant les autres.
- Vu que j’ai été conditionnée magiquement par l’Académie pour le repérer dés son apparition sur Midgard, je me mets en route sur l’heure, annonça fortement Carmina, toute mauvaise humeur évanouie.
- J’en doute, Carmina… Un tel périple se prépare soigneusement et tu ne partira de toute façon pas seule ! Nous en avons déjà débattu, tu es le seule lien qui nous rattache au Ouik et ta survie est donc primordiale. Concernant le groupe qui assurera ta sécurité, j’ai trois possibles candidats sérieux que nous devons valider ensembles une fois je t’aurai éclairé sur un petit détail. En fait, c’est LE petit détail qui a fait que je ne t’ai pas conviée hier soir à la réunion de recrutement…
- Ah oui ? grinça a nouveau la Zerk, son agressivité de retour. Et on peut savoir de quelle nature est ce « petit détail »… ?
- On peut. Un douzaine d’agents de la Goutte sont arrivés hier en ville à la nuit tombée avec pour mission de t’abattre à vue, quel qu’en soit le prix...
- Moi ? s’étonna avec angoisse la jeune femme. Mais enfin… Je… Douze assassins pour MOI ?
- L’Ordre de la Goutte s’est renforcé à mesure que notre Confrérie s’affaiblissait, ma belle amie… La disparition de Groboulé parmi la très puissante Loge d’Albion a définitivement fait basculer les rapports de force et nous affrontons un ennemi qui n’a jamais été aussi dangereux et ne reculera devant rien pour atteindre le Ouik. Tu es la seule représentante envoyée sur Midgard par les imbéciles de l’Académie et comme telle, ils te tueront. Tout comme – et je l’ai appris justement hier – ils ont abattus les deux jeunes recrues envoyées conjointement dans les Royaumes d’Hibernia et d’Albion. Du coup j’avais drogué ton repas hier soir car autant tu es protégée contre les agressions par les Glyphes de la Taverne, autant une simple sortie t’aurait été fatale.
- Douze ennemis… Jamais je ne vaincrai autant d’adversaires, Commandeur. Et pourquoi ne m’ont ils pas attaquée lorsque je me rendais ici toute à l’heure ?
- Mais ils l’ont fait, répondit le nain avec un sourire ironique.
- Ils l’ont… Nooooon ? s’éberlua la jeune femme. Je n’ai rien vu ?!
- J’espère bien vu ce que ta protection me coûte, explosa de rire Tronchaclac en balançant une virile bourrade qui colla la Zerk par terre ou elle resta tellement elle était interdite.
- Et… Combien m’ont attaquée ?
- Tous.
- Rhoooooo… Mais alors tu avais embauché une véritable armée pour assurer ma sécurité ! Je suis très touchée…
- Une armée ?! Heu… En fait non pas vraiment, je n’avais pas les moyens… Mais j’ai bien choisi, s’excusa à moitié le nain.
- Ah ? Et combien sont ils ?
- Ben ils sont… un. Enfin Une pour être précis…
- Une seule combattante a abattu douze assassins de l’Ordre de la Goutte ?! Elle doit être monstrueuse et dotée d’une puissance de frappe hallucinante ainsi que d’un matériel de tout premier ordre !!!
- Monstrueuse ??? venait de siffler une petite voix scandalisée au timbre perché haut très désagréable. Non mais tu t’es vu, sac à viande ? Non seulement je ne suis pas « MONSTRUEUSE » mais surtout, je ne me vautre pas dans le vomi qui jonche le sol de ce bouge comme une truie au moins MOI !!!
- Mais… C’était quoi ça ? demanda Carmina en se relevant prestement avant de constater que ses braies de cuir clouté qui avaient coûté une petite fortune étaient effectivement décolorées et imprégnées d’un mélange écœurant et gluant.
- « Ca », s’amusait beaucoup le Commandeur, c’est justement ce fameux garde du corps qui éponge mon or plus vite que je ne descends une pinte. D’ailleurs, vu le prix que je te paie, tu peux faire voir ta bobine à ma protégée, monstrueuse combattante à la puissance de frappe hallucinante et au matériel de tout premier ordre…

Lorsque l’apparition se matérialisa devant elle, Carmina eut beaucoup de mal à réprimer un fou rire et elle dut faire appel à tout l’enseignement de l’Académie en matière de savoir vivre pour ne pas laisser percer un soupçon d’ironie.

- Je… Je vous dois la vie et j’ai une dette à votre endroit. Une dette de sang ! Et je saurai m’en acquitter comme il se doit. Mais je manque à toutes les convenances et je ne me suis même pas présentée, pardonnez moi. Je suis Carmina Bartaba la Viking Berzerker, fille de Clopio et Gauloise les Guerriers ! Et maintenant, je serai honorée de savoir qui je dois remercier de m’avoir sauvée avec tant d’héroïsme…
- Je m’appelle GraveChieuse Grave… répondit sans aucune chaleur la minuscule Kobold rousse engoncée dans une armure de cuir élimée, ses maigres hanches alourdis par deux minables hachoirs à viande rouillés et répugnants.

Chapitre 17 – Et pour quelques gouttes de trop

Quelle andouille de s’être crevée aussi stupidement l’œil, maugréait la Chose Antirox en reniflant la terre battue de l’entrée du village. Sa nouvelle perception était certes fantastique mais très insuffisante dés lors qu’il fallait repérer deux minuscules globes pourpre dans la poussière – toutes couleurs étant devenues pour elle une abstraction. Redoublant d’efforts à l’idée que la grande Saucisse et ses séides pourraient revenir dans le coin, la chose Antirox faillit balayer l’objet de ses recherche et ce fut l’odeur suave qui l’arrêta. Tâtant fébrilement de la trompe à l’endroit qui exhalait la curieuse senteur, elle réprima un cri de joie. Maintenant qu’elle connaissait l’odeur des Gouttes, elle se concentra et dénicha instantanément la seconde petit boule dure. Disposant précieusement ses trésors au creux de sa trompe, elle s’éloigna du village aussi vite que ses pattes contrefaites le lui permettaient.

Lorsqu’elle atteignit toute essoufflée le petit vallon où reposait le Snifouilleur, elle fut rassurée de constater que l’autre crevure ne s’était toujours pas endormi dans la terre. Affichant une humeur enjouée rendue crédible par les pensées de toutes les tortures immondes qu’elle ne manquerait pas d’infliger à ce Maître-Trompeur, la chose Antirox dévala la courte pente prestement jusqu’à se tenir au coté du moribond :    

- Je les ai, Snifouilleur ! Tiens bon, mon ami, tiens bon !!! Tu vas t’en sortir, tu vas voir… Ouvre la bouche que je te donne ta Goutte !
- Nan… souffla avec difficulté le Snifouilleur.
- De quoi non ?! s’insurgea le Sauveur. Mais enfin tu était d’accord sur l’idée alors arrête de faire ta vilaine trompe et prends ta Goutte, voyons !
- Nan… Toi d’abord… s’entêta le mourrant.
- Mais je ne suis pas blessé moi !!!
- Peut être mais les envoyé de l’Ordre avaient dit UNE SEULE GOUTTE PAR OUIK alors je veux pas prendre de risque…
- Mais tu ne prends aucun risque là ! T’es déjà à moitié claqué, fichue carne !!!
- Peut être mais je veux voir d’abord ce que ça fait sur toi…
- Mais enfin… Snifouilleur… Mon presque frère… Une seconde prise risque de ME TUER !!!
- Et ben comme ça on voyagera ensemble, ça sera plus gai…
- Bon, se raidit la chose Antirox, puisque tu le prends comme ça, je vais manger ma goutte alors !

Puis faisant mine d’absorber la petite boule pourpre, elle reprit :

- Voilà… Je me sens bien… Plus fort… Sur que ça va te requinquer, mon quasi-jumeau ! Ouvre ton gentil petit bec maintenant que j’y glisse la gentille petite Gougoutte…
- Déjà tu me causes pas comme à un débile s’il te plait et ensuite tu ne me prends pas non plus pour un débile…
- Moi ? Mais enfin comment ça, mon meilleur copain ?
- Tu crois que tu es le seul à avoir compris que nos sens nous permettaient de repérer un gros tricheur qui baratine peut être ?! MANGE TA GOUTTE !!! MAINTENANT !!! Où je retiens ma trompe jusqu’à ce que je suffoque rien que pour que tu crèves ensuite comme la saloperie nuisible que tu es !!!
- Fort bien, gémit faussement la Chose Antirox, je m’exécute la trompe bouchée de chagrin de voir le peu de crédit que mon presque fils me porte… La goutte est dans ma bouche maintenant.
- Magne toi de me coller la deuxième, je sens que je vais bientôt y passer… ET CROQUE !

Ce ton autoritaire si inhabituel chez le Snifouilleur prit la chose Antirox tellement au dépourvu qu’elle écrasa la goutte par mégarde entre ses ignobles dents.

- Oh non… Bouyabouya, j’ai croqué cette cochonnerie…
- Hin hin hin ricana le Snifouilleur entre deux quintes qui annonçaient son inévitable trépas. A moi…

Un silence total suivit le second craquement lorsque la petite coque libéra son contenu huileux dans la gueule du blessé. Puis la choses Antirox commença à être agitée de tremblements irrépressibles et fut rapidement imitée par l’allongé avant que les deux Choses à trompe ne se mettent à pousser des hurlements d’effroi et de douleur mêlés avec une coordination aussi parfaite qu’horrible qui n’en finissait plus.
 
Prochain, épisode : Chapitre 18 – Golem