Chapitre onzième – l’envoyée de la Goutte

L’Avalonienne qui se tenait devant le troupeau de Choses à Trompe pas du tout rassurées n’était pourtant pas très impressionnante de prime abord.
Grande – certes – mais affichant un corps parfait et délié qui appelait plus le tripotitripota que le combat. Il fallait faire abstraction de ses courbes charmeuses pour finalement se rendre compte que sous la peau soyeuse de ses membres fuselés roulaient en fait des muscles d’acier tendus comme un arc de guerre. De toute façon, ça n’était pas tant son physique faussement fragile que son… air qui effrayait ses « alliés » tremblants. Elle avait un visage à priori parfait bien qu’une longue mèche blonde masqua très aristocratiquement le haut du coté gauche , lui apportant une touche mystérieuse supplémentaire. Les mâchoires serrées, elle posa son œil droit visible d’un bleu marine envoûtant sur les Choses et sa voix claire aux accents de métal fondu se mit à siffler comme l’acier en fusion :

- Comment ça « échappé » ?! gronda dangereusement la pure beauté, sa bouche pleine et sensuelle horriblement déformée par un rictus de rage contenue.
- Ben… En sautant en fait ! Comme un gros Lièvrangou !!! Il rebondissait en faisant « chboïnk », « chboïnk »… commença une Chose à Trompe.
- …et en balançant des nuages de pourri qui piquent la trompe à chaque « Chboïnk » en plus… reprit une autre.
- …et de la lumière ! Tout ça dans sa chaussure magique ! poursuivit une troisième.
- …et il a rendu le Chef aveugle et abrès le Chef il a aussi disbaru et on sait bas où il est, acheva le Snifouilleur.
- Douze Mutilateurs Fétides contre un pitoyable Ouik et vous n’êtes pas capable de le retenir le temps que j’arrive ??? rugit la Mercenaire, provoquant un retrait général parfaitement ordonné.
- Mais il avait la magie de Bouyabouya avec lui… intervint une Chose à Trompe pitoyablement.
- Qui c’est ça, Bouyabouya ?! Une alliée qui l’a aidé ?
- Oui, grande Guerrière ! On pensait qu’elle était sourde comme un pot mais elle a entendu les prières d’Aèfkabio et lui as donné la chaussure magique pour qu’il rebondisse.
- Vous avez tué cette Bouyabouya j’espère, laissa tomber très sérieusement l’Avalonienne, déclenchant chez les Choses à Trompe un concert de ricanement très vexants.
- Tuer Bouyabouya !!! explosa de rire la Chose la plus proche. Whhhaaaa l’autre hé… Pourquoi pas aussi…

Les deux lames venaient de couper l’impudent en deux parties parfaitement distinctes sans que nul n’ait vu la Mercenaire les dégainer. Les morceaux du ricaneur encore agités de gloussements nerveux tombèrent à terre dans un bruit mou écœurant. Les anciens plaisantins calmés net regardaient le pauvre corps mutilé en silence, tétanisés par l’horreur, écarquillant stupidement leur œil d’incrédulité. Le visage angélique à nouveau barré d’un exquis sourire que démentait le regard bleu glacial toujours dardé sur le troupeau, l’Avalonienne reprit d’un méchant ton doucereux :

- J’explique. Une fois. Si je dois répéter, je tronçonne ! Est ce assez clair pour vos minuscules cervelles d’abrutis de Ouiks ?
- …
- Bon… reprit la grande blonde en essuyant ses lames gluantes sur la tête de la Chose la plus proche qui gémissait en fermant son œil. Qui ne dit mot consent ! Je vois avec une joie très réelle bien que non exprimée que nous nous comprenons !

Toutes les trompes présentes  acquiescèrent avec une belle enthousiasme.

- Récapitulons si vous le voulez bien, mes chers amis… Le Ouik est parti par là en sautant sur une chaussure magique qui lui avait été donnée par une puissante magicienne appelée Bouyabouya. Passons… Tous les Ouiks de la tribu se sont aussi enfuis et vous n’êtes pas parvenus à leur remettre la trompe dessus malgré que vous soyez tous natifs de cette FOUTUE VALLEE !!! Admettons… Par contre je veux une explication concernant Groboulé… Et je veux qu’elle soit simple, clair et rapide ou je me verrai dans l’obligation de châtier définitivement les moqueurs éventuels, les imprécis et les bégayeurs. Toi là ! Raconte moi !
- Ah bais bourquoi c’est doujours boi ? se lamenta le Snifouilleur avant de se reprendre en voyant la Mercenaire désigner ses lames d’un œil sadiquement amusé. Bon, Bon… Alors boilà : Groboulé dous a embéché de cabdurer le bedit Ouik à l’endrée du billage. On a bangé les Gouttes et on a dabé sur Groboulé qui nous a aussi dabé dessus. Drès fort d’ailleurs. Le bedit s’enfuyait alors on a encore blus dabé sur Groboulé qui est rentré dans son arbûre cobbe ude grosse Carabassouille. Il édait dout bachouillé et il bissait du sang de bardout bais gomme on bouvait blus le daber, on est bardi à la recheche du bedit Ouik à la blace. Quand on a vu que le bedit Ouik édait dans son drou, on est rebedu bour finir Groboulé bais il édait blus là balgré qu’il bouvait blus bouger…

L’Avalonienne se massait les tempes lentement, l’œil fermé, visiblement en proie à une intense migraine. Quand elle s’arrêta enfin, la tension était palpable et ça suffoquait dur dans les trompes. Elle posa un regard si terrible, si emprunt de folie furieuse et meurtrière que ses alliés forcés restèrent tétanisés alors qu’elles mourraient d’envie de se carapater.

- Nous allons retrouver la tribu Ouik et nous les tuerons jusqu’au dernier. Ensuite, nous retrouverons cet Aèfkabio sauteur et nous le capturerons ou nous assurerons qu’il est bien mort. Mais plus que tout, je veux avoir la preuve de la mort de celui qui se fait appeler Groboulé chez vous. Et s’il n’est pas mort… son œil bleu se perdit un instant dans le vague, reflétant une sorte de jouissance malsaine …je m’occuperai personnellement de lui faire payer CA !!!

Elle venait de relever l’élégante longue mèche blonde qui cachait le coté gauche de son visage et les Choses à trompes poussèrent de concert un couinement d’horreur : pareille à un Janus de cauchemar, la moitié du visage de l’Avalonienne était agitée de grouillements effroyables causés par une peau pourrie en constante recomposition. Sa peau se désagrégeait jusqu’à l’os pour se recomposer quelques instants plus tard dans une lacis de chair  à vif, de nerfs étirés et de muscles suppliciées. Mais le pire c’était son œil gauche ! Il s’affaissait somme un gros raisin pourri pour se reconstituer enfin complètement et briller du même feu azur dément qui couvait dans l’orbite valide.

- Bouyabouya protège nous… souffla sans pouvoir s’en empêcher une Chose à Trompe horrifiée
- C’est répugnant, n’est ce pas ? s’amusa cyniquement la Mercenaire d’un gloussement charmant en relevant entièrement sa mèche et en se délectant de l’horreur que la vision de cauchemar absolu faisait naître chez les infortunés spectateurs.

Le phénomène ignoble allait de la racine de ses cheveux au bas de sa pommette, épargnant curieusement son magnifique nez aquilin et sa bouche parfaite.

- Et vous n’avez pas idée de la SOUFFRANCE qui est la mienne… Je n’imaginais pas qu’on puisse ressentir une telle chose et y survivre.

Elle s’arrêta un instant, à priori enchantée, considérant l’effet de son originale démonstration sur la petite troupe dont une grande partie avaient le derrière agité de spasmes consécutifs à des vomissements impossibles à contenir plus longtemps. Reprenant la parole sur un ton de confidence curieux à la limite du badinage, elle désigna d’un doigt ganté le tas de viande suintant qui était en phase de reconstitution, provoquant de nouveaux haut-le-cœur écœurants et une angoisse plus extrême que quand elle se mettait en colère :

- Cette abomination me provoque une douleur intense qui ne s’arrête jamais, le saviez-vous ?! Sans la puissante magie de l’Ordre, je serai morte depuis bien longtemps car comment prendre du repos quand on se putréfie pour mieux se recomposer sans répit ? Et sans sommeil, ON MEURT, le saviez-vous ?

Elle venait de lever son sourcil en épingle et semblait avoir oublié jusqu’à l’endroit ou elle était. Sa bouche afficha une moue boudeuse craquante presque infantile et elle se remit à soliloquer :

- Mais ce n’est qu’un aspect secondaire du supplice que j’endure de toute façon… Même si ce moyen pour me reposer est quand même franchement dégoûtant… Vraiment cradô… Beurk…

Elle partit d’un rire de gorge hystérique prouvant sans erreur possible que cette impressionnante Mercenaire était finalement complètement toquée.

- Et c’est Groboulé qui t’as fait ce… truc ? osa demander une Chose en se détournant quand la monstrueuse Avalonienne redevenue aussi lucide qu’elle pouvait l’être reporta son attention sur lui.
- Oh oui c’est lui… Sans aucun doute… Vous ne voyez en Groboulé qu’un vieux Ouik marqué par la vie au comportement un peu original  alors qu’il est bien plus que ça… Durant deux décennies, il fut le bras armé le plus redouté de nos ennemis. Il livra à notre Ordre une guerre totale et sans merci, causant des ravages si impensables qu’il nous contraignait à rester dans l’Ombre comme des bêtes apeurées. Jusqu’à ce qu’il soit trahi par l’un des siens et que nous le piégeâmes enfin… A l’époque, j’étais une jeune Sorcière si dénuée de scrupules qu’on me comparait à la Grande Morgane le Fey elle même… J’avais sa beauté inégalée et j’aurai probablement aussi atteint son incommensurable puissance sans cet… accident. Lorsque le Mentor de l’Ordre désigna ceux qui devaient prendre au piège notre plus mortel adversaire, je fus naturellement choisie pour prendre leur tête. J’étais très fière de cet honneur ! Quelle idiote !!! Il va sans dire que nous n’allions pas sous-estimer un adversaire de cette qualité. Quand nous quittâmes la forteresse secrète de l’Ordre, nous étions trois groupes de six servants de la Goutte – les plus puissants qui soient - car c’est le chiffre magique qui déchaîne pleinement nos pouvoirs comme chacun sait.
- Dix huit contre Groboulé ? s’étonna une Chose à Trompe.
- Ca te semble énorme n’est ce pas, petite créature ? Stupidement disproportionné même probablement. Je pensais comme toi car même un Dieu n’aurait eu aucune chance contre nous ! Et pourtant… Vous, les Ouiks qui n’êtes pas habités par l’énergie de la Goutte, vous ignorez à quel point les quelques rares élus de votre misérable race deviennent « surprenants » dés lors qu’ils arrivent à rallier le Dehors et parviennent à effectuer la Métamorphose. Seuls deux Ouiks en furent capable et survécurent en fait. Malheureusement pour nous, Groboulé était l’un d’eux.
- Et gue zé d’il bassé ? demanda en tremblant le Snifouilleur, captivé comme tout Ouik qui se respecte – fut il devenu une Chose  à Trompe – par une belle histoire bien racontée – fit elle drôlement peur quand même.
- Nous sommes parvenus à acculer notre proie dans un coin reculé du Royaume de Midgard nommé Muspelheim. C’est le berceau sauvage des élémentaires du feu et de la lave ainsi qu’un refuge pour de terribles géants cruels. Nous étions assurés qu’il ne recevrait nul secours là bas. Nous souhaitions ardemment capturer Groboulé car notre magie nous permet d’utiliser le pouvoir de la Goutte qui habite un Ouik si nous sommes en mesure d’effectuer sur lui le rituel adéquat. Lorsqu’il meurt sans que nous ayons préalablement effectué le rituel, son énergie rejoint simplement le creuset mais reste perdue pour l’Ordre. Des années de lutte sans pitié contre celui que nous avions enfin encerclé nous assurait que l’étincelle divine qui l’habitait était proche de la perfection. Nous ignorions à quel point nous avions raison… et c’est bien ce qui causa notre perte !
- Groboulé a tué les dix-huit méchants ? Whaoooo… s’extasia une Chose d’un sifflement de la trompe.
- Bais don piske la Dabe ragonde l’hisdoire et qu’elle édait là bas, bôv badate !!! répondit le Snifouilleur, son œil de trompe levé devant tant de stupidité et reniflant avec mépris.
- Pis la Dame c’est pas une méchante et laissez la continuer ! gémit une autre Chose dans un souffle oppressé en voyant l’Avalonienne avancer ses mains vers les poignées de ses lames jumelles.
- Nous l’affrontâmes sur le pont qui mène à la Forteresse des Géants de Glace. Nous avions eu beau le repousser ou nous le souhaitions, il choisit l’endroit de la bataille avec sagesse car nous devions avancer de front sur l’étroite corniche de pierre et notre nombre devenait finalement pour nous plus une gêne qu’un avantage. Le combat fut d’une sauvagerie sans précédent ! Nos assauts ininterrompus se brisaient sur son pavois béni et sa gigantesque épée de lumière - qu’un chevalier normal aurait peiné à lever des deux mains - moissonnait nos rangs sans répit. Pourtant, et malgré les pertes effroyables qu’il nous causait, le temps jouait pour nous. Sans l’aide de ses compagnons de lutte, Groboulé finirait pas s’effondrer de fatigue lorsque sa légendaire puissance magique serait tarie. Trois jours durant, il nous repoussa. Sa lourde armure de Plate et ses armes n’irradiaient plus le feu brûlant qui nous consumait douloureusement au début car elles étaient couvertes de notre sang maudit. N’importe qui d’autre que Groboulé se serait agenouillé en nous suppliant pour que nous mettions un terme à ses tourments en subissant les insoutenables blessures que nous lui infligions. Mais pas lui ! Oh non pas lui ! Aucun son ne sortait de sa mâchoire soudée par un tel stupide héroïsme que l’émail de ses dents elle même s’était fendue. Alors que le soleil disparaissait sur l’horizon une fois de plus et que nous allions enfin voir notre puissance retrouver son apogée, Groboulé commit l’impensable pour un Paladin : fauchant nos rangs d’un dernier moulinet intrépide, il recula de deux pas mal assurés et partit d’un rire méprisant qui nous figea sur place sans nous quitter des yeux. Jetant à terre son bouclier légendaire, il calla dans une saillie son épée redoutée et s’enfonça sur la lame de tout son poids en souriant. Nous étions tant pris au dépourvu que nous regardions cette scène impensable avec une passivité navrante : le suicide chez un Paladin est un péché si TOTAL que même des créatures aussi corrompues que nous étions presque… bouleversées. Un flot de sang s’échappa de ses lèvres qui prenaient la couleur de la cendre et il dit « Finalement, je gagne encore ! » avant de basculer du haut du pont et de disparaître dans la lave bouillonnante qui rugissait en torrents incandescents cinquante pieds plus bas.  
- Pôv Groboulé qui s’est endormi dans la lave, pleurait hystériquement une Chose à Trompe, rapidement imitée par les autres membres du groupe.
- Ah bais daizez vous et arrédez de bleurer bas, bande de nazouyos !!! Il édait dans le billage il y a drois jours, Groboulé… Laissez la Dabe ragonder !!! s’insurgea le Snifouilleur captivé.
- C’est alors que l’impensable se produisit. Le fragment de la Goutte libéré – au lieu de rejoindre directement le Creuset construit par l’Ordre comme il en avait toujours été – remonta du lac bouillonnant et s’immobilisa au dessus des survivants choqués mais soulagés que je commandais. Contrairement à mes compagnons, j’eu le réflexes de saisir prestement l’artefact de l’Ordre qui me protégerait contre une attaque de pureté divine. Malheureusement, j’étais aussi douée que jeune et je gardais vaniteusement une minuscule ouverture dans le champ de protection créé pour permettre à mon œil gauche de regarder ce qui allait suivre. Le Fragment explosa en un milliard d’éclats qui transpercèrent mes camarades, les décomposant en de petits tas de chairs putrides immondes en un instant. La pluie d’énergie dévastatrice rebondissait sur mon bouclier magique et je restai fascinée par ce qui se déroulait sous mes yeux. Jusqu’à ce qu’un microscopique éclat pénètre par le ridicule trou que j’avais laissé et me frappe en plein visage. Les pouvoirs opposés de l’Ordre et du fragment de Goutte de Groboulé provoquèrent ce que vous avez contemplé… Contrairement à mes amis, je survivais. Mais dans quel état et à quel prix ?! Ma carrière de Sorcière prenait fin à jamais car je ne pouvais plus me concentrer et lancer mes sortilèges avec cette souffrance insupportable qui ne me laissait aucun répit, ma beauté parfaite était à jamais enfuie et, pire que tout, ma mission se soldait par un demi-échec qui ruinait à jamais mes aspirations à diriger l’Ordre un jour et à écraser les Royaumes sous ma botte.
- Pôv Dame… s’apitoyait gentiment une Chose à Trompe malgré son compagnon proprement découpé quelques minutes plus tôt.
- Longtemps, je restai seule – rendue à demi-folle par ma blessure – pleurant sur ma gloire enfuit. Comme je l’ai expliqué, l’Ordre parvint à trouver une horrible solution pour pallier à mon impossibilité à retrouver à jamais le sommeil et je survivais, plus morte que vivante, hésitant à faire enfin cesser mon supplice sans fin. Jusqu’à ce que j’apprenne par le traître qui avait jadis livré mon tourmenteur à l’Ordre que celui qui était la cause de ma déchéance était vivant !!!
- Trop Coulamor ! ne put réprimer une Chose à Trompe. Fort heureusement, la Mercenaire perdue dans ses souvenirs ne releva pas.
- Puisque la voie de la magie m’était à jamais interdite, je décidais malgré mon physique à priori inadapté de suivre celle des Armes pour affronter ma Némésis sur son terrain et le terrasser loyalement et en combat singulier lorsque nous nous ferions de nouveau face. Je m’imposais un entraînement que les autres Mercenaires jugeaient impossible mais je survivais. Et je progressais, forgeant ma Légende avec le sang de mes ennemis innombrables, aidée par mon visage torturé qui me rappelait douloureusement à l’ordre à chaque fois que j’étais prête à renoncer. Je suis devenue la meilleure dans une spécialité ou seuls les plus impitoyables survivent. J’ai reconquis mon rang au sein de l’Ordre à la force de mes lames et de mon indomptable volonté. En un sens, je serai presque reconnaissante à Groboulé de m’avoir donné cette chance si ça ne faisait pas si… mal. La dernière chose qu’il me reste à achever avant d’accomplir ma destinée unique est de m’assurer que celui qui m’a révélée à moi même ne reviendra plus jamais du continent des Ombres pour me hanter.
- Mais comment il a fait pour plus être mort, Groboulé ? s’étonna une Chose à Trompe plaintivement.
- C’est LA question qui explique ma présence parmi vous… Comment a t’il accompli l’impossible puisqu’un Ouik n’est pas soumis aux règles de réincarnation à l’instar des habitants des Royaumes ? Je ne connaîtrai cette réponse qui me ronge autant que ma blessure que lorsque nous aurons mis la main sur lui. Alors assez parlé, hurla de nouveau la Mercenaire de son ton revenu mordant. Retrouvez le ! Retrouvez le avant la prochaine lune sans quoi je vous tuerai tous si lentement et si terriblement que vous baiserez mes bottes ferrées pour que je vous achève enfin !!!

Chapitre douzième – la Confrérie

La masure était vraiment pitoyable.
Située près d’un étang charmant et entourée de somptueuses habitations bordées de jardins magnifiques inspirant un respect envieux , elle donnait l’impression d’être décalée, pareille à une petite verrue disgracieuse sur le faciès admirable d’un ange. C’était à dessein que le mystérieux habitant de la verrue s’était installé ici. Le voisinage direct était composé de Guildes puissantes et redoutées et les ennemis qu’il affrontait en grand secret y regarderaient à deux fois avant de venir le provoquer ici et prendre le risque de s’aliéner de nouveaux adversaires imprévus. L’habitant de la verrue sortait rarement de sa bicoque et les Midgardiens alentours le considéraient comme un gentil fêlé qui n’avait pas inventé le fil à couper l’eau tiède mais demeurait un compagnon charmant dés lors qu’il s’agissait de cogner des crânes et de lever la chope en chantant des horreurs graveleuses dont les Mids sont si demandeurs.
On déplorait parfois l’évident coup de marteau de trop qui l’avait définitivement sonné comme tant d’autres mais ça le rendait aussi hautement respectable sur un Royaume ou la folie restait encouragée dés lors qu’elle avait été provoquée par une bonne grosse bagarre bien sanglante comme on les aimait !
Un Midgardien ne pouvait pas mourir dans son lit !
Ou alors uniquement par la faute d’une sournois comas éthylique ultime…
Pourtant, Tronchaclac le Nain était bien des choses mais pas le moins du monde barjot…
Il était le Commandeur en chef et le représentant incontestable pour son Royaume de la Confrérie la plus confidentielle qui exista sur Midgard et dont le but unique était l’éradication pur et simple de l’Ordre secret de la Goutte avec – par une évidente corrélation – la survie des Univers connus. Avoir accepté un fardeau aussi lourd était finalement peut être une preuve qu’il lui manquait quand même bien une case après réflexion…
Présentement, il était allègrement vautré comme un sac à patates sur sa couche pouilleuse et tétait distraitement son verre de bière devenue tiède dans sa grosse main calleuse. Tronchaclac était un fin stratège mais ses manières – ou plutôt son manque flagrant de manières – en  désarçonnait plus d’un. C’était d’ailleurs le cas de la grande rouquine qui restait plantée avec une rigidité toute militaire au milieu de la cabane et affichait une mine terriblement déçue en regardant LA Légende de la Confrérie pour la première fois.

- Maintenant que je me suis présenté, tu vas peut être me faire la politesse de faire de même, ma louloutte ?!
- J’attendais que vous… m’y invitiez, Commandeur ! répondit la Viking visiblement scandalisée par les méthodes plus que cavalières de ce gros nain vulgaire visiblement déjà très imbibé et aux effluves… poivrées.
- Et ben c’est fait alors retire le Bâton que tu as piqué à un Odin en venant et que tu t’es enfoncé dans le derrière… On est plus à l’Académie mais sur le terrain, cocotte ! T’es qui, la Rigide ?
- Je… commença t’elle d’un ton où perlait un mélange de colère retenue et une incompréhension piquée. Je suis Carmina Bartaba la Berzerker, Commandeur. Fille de…
- C’est bon, c’est bon, bichette ! Je ne suis pas décati du bulbe au point de ne pas avoir connu ton père Clopio et ta mère Gauloise qui étaient deux fervents Guerriers de la Confrérie. Je t’adresse d’ailleurs toute mes condoléances et le saint frusquin qui va avec pour leur décès un poil brutal !
- Merci, Commandeur. J’apprécie beaucoup.
- Relax, gamine. Pose ton joli popotin sur le tabouret et arrêtes de me donner du « Commandeur » long comme ma hache une minute. Ici, je suis Tronchaclac le nain. Juste Tronchaclac… Continue tes salamalecs et tu vas nous attirer des embrouilles dont tu n’as même pas idée alors tu respires un grand coup, t’écarte les guitares si ça peut t’aider à aérer l’ensemble et on recommence tout ça sur des bonnes base, d’accord ?
- Que j’écar… Rhhhoooooo… s’insurgeait la jeune fille, soudain plus écarlate que sa chevelure de feu. Commandeur...
- Carmina, coupa le vieux nain d’un ton changé, je ne suis pas en train de te faire une scène de spectacle forcé là… La façon dont je te traite depuis cinq minutes à ta grande stupéfaction est un comportement très courant sur notre Royaume. Je dirai même que c’est la norme, si tu veux tout savoir. Je me demande franchement ce que l’Académie a foutu à t’envoyer chez moi au lieu de t’expédier avec ta bonne éducation et tes cris de pucelle offusquée sur la Noble Albion.
- J’étais volontaire…
- Ah ben voilà qui me rassure tiens, s’étouffa Tronchaclac agité de gloussements tout à fait insultants. Petite, que tu sois volontaire pour cette mission ne te rend pas pour autant plus adaptée. C’est un miracle tu sois parvenue jusqu’ici sans te faire repérer !!! Mais c’est surtout la preuve qu’ils sont devenus franchement débiles dans cette foutue Académie !
- Commandeur… Tronchaclac… Monsieur… Vous… Je… Je m’insurge avec la plus grande fermeté ! Les Sages de l’Académie…
- …NE SONT PAS SUR LE TERRAIN !!! hurla le vieux Nain hors de lui. Ces pauvres abrutis bouffis de suffisance n’ont pas la responsabilité des agents du Royaume et de leur survie. Ils sont planqués comme des fufus vicieux au fin fond de leur école plus protégée que la salle des Tonneaux d’une taverne à l’arrivée d’un Kobold et ne SAVENT PAS ce qui se passe ici !

Le vieux nain s’était redressé sur sa couche et contemplait avec une tristesse insupportable le fond douteux de sa choppe en tremblant.

- Ils ne savent pas…
- Commandeur, je ne voulais pas… Si j’avais su… balbutiait le Rouquine terriblement mal à l’aise.
- Je me souviens de chacun des nôtres qui est tombé, Carmina, reprit Tronchaclac sans relever la tête et d’un ton ou perçait une lassitude infinie. J’ai choisi une Race qui vit longtemps… Trop longtemps sans doute… Je peux me rappeler de chaque nom et de chaque visage… Je peux énumérer sans me tromper les compétences de chacun et le jour où il est arrivé. Aussi bien que le jour où il nous a quitté et les horribles circonstances qui y sont rattachées. Je les vois le soir. Je leur parle. Mais ils sont incapables de me répondre bien sur…
- Vous avez besoin d’aide, Commandeur, commença le jeune Viking en s’avançant avec sollicitude.
- Besoin d’aide ? sourit le petit bonhomme fatigué avec une vraie lueur d’amusement teintée de désespoir. Moi ? Non, ma jeune amie, je suis un vieux balourd qui a déjà commencé à glisser sur une pente dont on ne remonte jamais et je n’ai pas besoin d’aide. Tant qu’on évite de me pousser, ça suffit à mon contentement pour être honnête. C’est toi qui a besoin d’aide, fille de Clopio et de Gauloise les braves. J’avais demandé à l’Académie d’envoyer de toute urgence un groupe de Vétérans aguerris pour assister le dernier Ouik Sacré car il vient de quitter la Vallée Bénie et que nos ennemis sont déjà sur ses traces et on me balance une pisseuse – certes charmante – mais qui est aussi entraînée à survivre sur Midgard qu’un Nécro sans son Pet. Le temps nous est compté, courageuse gamine ! L’Académie ne peut PLUS envoyer les renforts qui nous font défaut avant que l’irréparable ne soit commis.
- Ca veut dire que vous m’acceptez ? s’excita puérilement la Rouquine exaltée.
- Ca veut dire que je n’ai pas le choix…
- Oh ben ça c’est drôlement chouette alors !
- Burnes de Tomte !!! « Chouette » qu’elle dit… Par la Queue d’acier de Thor, va y avoir du boulot !!! Enfin… Voyons le bon coté des choses : si nous gagnons, nous serons des Légendes Absolues, totalement inconnues du grand public, mais des Légendes quand même puisque nous auront sauvé l’Univers, rien que ça… Si nous échouons, il n’y aura de toute façon personne pour nous en faire reproche.
- Magnifique !!! Je suis prête !!! sautillait joyeusement la Berserker en tentant d’empêcher ses couperets neufs de lui entailler les flancs. On commence par tuer qui ?
- On tue personne, Carmina Bartaba la Berzerker assoiffée de sang et vraiment très effrayante… railla Tronchaclac. Et arrêtes de danser dans ma hutte à faire de la poussière ou décroche tes hachoirs à viande au moins, tu vas te blesser…
- Si on tue personne qu’allons nous faire, Commandeur ? demanda la belle gosse avec une moue si craquante que le vieux nain se renfrogna pour éviter un sourire.
- J’avais demandé un groupe de Vétérans à l’Académie, j’aurai un groupe de Vétérans de Midgard. C’est clair qu’ils ne seront pas de bons petits soldats bien obéissants et dans le moule comme toi…
- Merci Commandeur !!!
- …mais pour donner des beignes et en recevoir, y a rien d’mieux ! J’adore ces situations désespérées, ça fouette le sang !!!
- On recrute quand ?
- Quand j’aurai fini ça !!! dit le vieux Nain joyeusement en désignant trois tonneaux de bière intacts qui trônaient royalement dans un coin à la saleté repoussante.
- Mais enfin vous allez être totalement saoul, Commandeur ?!
- Oh ça oui !!! Totalement ! Et toi aussi parce que tu vas prendre ta première leçon de vraie vie de Midgardienne !!! Ensuite on va voir si tu es si agile que tu en as l’air… Quand j’ai bu, j’ai de drôles de réactions… Et vu que je suis déjà rond comme un tonneau, je peux t’assurer que ton entraînement pour m’échapper va te servir, foutue femelle rousse aux tétons bien appétissants !!!

Le fracas et les cris émanant de la masure piteuse faisaient rire les passants à gorge déployée.
Cette vieille baderne de Tronchaclac vieillissait décidément drôlement bien et restait sacrément vert !
Avec ce genre de lascars, le Royaume pouvait dormir sur ses deux oreilles.

Prochain, épisode : Chapitre treizième – le Dehors (… hihi)