Chapitre neuvième – les Choses à Trompes

Finalement, le fonctionnement du vieux sac en peau de Gnurf visqueux et malodorant était assez simple : il ne pouvait produire qu’un seul truc à la fois et créait ce truc en conformité exacte avec le souhait d’origine. Aèfkabio espérait seulement que le puissant artefact magique n’était pas un objet qu’on rechargeait à l’instar d’un gourde de Bioubiou car il risquait sinon d’être rapidement à sec avec tous les essais merveilleux que le jeune Ouik s’était autorisé. Il exultait et s’esclaffait d’une joie infantile enthousiaste à chaque nouvelle expérience et la bande des Choses à Trompes ne quittait plus l’entrée de la crevasse, grognant doucement avec une angoisse qui allait crescendo.
Ca bloblotait grave chez les mochetés !!!
Aèfkabio savait qu’ils étaient mûrs pour une démonstration de grande magie Coulamor !!! Il faudrait qu’il fasse un machin qui fasse très peur et qui provoque une fuite désespérée de trompes tremblantes et surtout, les fasse sérieusement hésiter à revenir snifouiller dans le coin avant longtemps.

Mais quoi ?

Il ne pouvait finalement créer que ce qu’il pouvait imaginer et juste de façon unique…
Une arme comme celles qui étaient chez Groboulé était malheureusement inutile car il ne savait pas s’en servir. Regardant sa cuisse zébrée d’une méchante estafilade suite à des moulinets un peu trop passionnés avec la dague du début le conforta dans son désir de trouver une autre solution. Son soucis majeur était qu’un Ouik ne SAVAIT PAS comment faire du mal à une autre créature et qu’il était bien en peine d’expliquer au sac en Gnurf une notion qu’il ignorait.

Quelle histoire quand même !!!
Disposer d’un truc qui peut tout créer mais demeurer aussi impuissant et désespéré qu’une carapassouile retournée sous le soleil par manque de connaissances !

Changeant soudain de priorité, Aèfkabio se dit qu’après tout, avant de trouver un moyen de faire du mal aux Choses à Trompes, il serait déjà utile de voir plus précisément à quoi elle ressemblaient. Il n’avait eu des méchantes bêtes qu’une vision fugitive et terrible lorsqu’elles s’étaient transformées en face du brave Groboulé mais il n’était pas parvenu depuis à les contempler tellement il s’était enfoncé dans son boyau minéral protecteur. La nuit était tombée et ça ne rendrait pas la tâche aisée mais ça pouvait aussi grandement contribuer à rendre sa prochaine démonstration de pouvoir encore plus impressionnante. Enfonçant sa main dans le sac magique, il pensa à une espèce de solide bâton dépliable comme une canne à pêche qui posséderait un miroir orientable à ficelle et un puissant lumignon à son extrémité. Il n’avait pas encore tenté d’imaginer un objet complexe composé de parties mobiles distinctes. Voyant l’intérieur du sac soudain s’illuminer alors qu’il tenait en même temps un lourd manche rugueux, il n’eut pas à forcer le ton en s’exclamant joyeusement :

- BOUYABOUYA, écarte les ténèbres et frappe mes ennemis !!!

Sortant son curieux objet entièrement du sac, il gloussait de plaisir en voyant les parois de la crevasse s’illuminer intensément sous l’action combinée du lumignon se réfléchissant dans le miroir mobile et il engagea le grand bâton bizarre vers la sortie de la ravine. Dehors, une cavalcade de pattes griffues et de couinements mêlés indiquaient que son plan fonctionnait à la perfection. Orientant son petit miroir à l’aide de la ficelle, il pouvait enfin distinguer l’extérieur sans s’exposer. Par contre, il se serait donner des coups de pieds aux fesses en constatant que son plan marchait si bien qu’il n’y avait plus une seule Choses à Trompes à observer. Comptant sur la chose Antirox pour remédier à ce désagrément, il attendit patiemment en jouant avec le miroir. Quelques minutes et un couinement de douleur plus tard, une Chose à Trompes apparut enfin dans la lumière.

- Bourquoi c’est toujours boi ? gémissait la chose à la trompe bouchée et maintenant toute sanglante en s’avançant en tremblant vers la paroi rocheuse.

Beeeuuurrrk !!! pensait Aèfkabio dégoutté.
Ce qu’elle sont laaaaaaaides !!!
Un peu plus grande qu’un Ouik adulte, la Chose à Trompe avait une couleur de terre malade, un gros corps rond chitineux bardé de petites protubérances acérés et se déplaçait maladroitement sur deux pattes arquées rigolotes aux griffes impressionnantes. Elle n’avait apparemment pas de bras mais juste une espèce d’énorme trompe molle sur la face avant sur laquelle elle évitait de marcher avec peine. Deux ridicules morceaux de peau flasque – probablement ses oreilles – pendouillaient mollement de chaque coté de le la trompe et un œil unique et visqueux tournicotait avec affolement à son extrémité, planté au milieu d’une multitude de petits trous qui bruissaient comme autant de minuscules narines luisantes de glaires morveux chez le pauvre Snifouilleur.

- Alors… Il lui fait quoi demandait la chose Antirox au loin, apparemment pas pressée de vérifier elle même la puissance de la magie qui n’existait pas de Bouyabouya.
- Rien pour le moment, chef, répondit une Chose à Trompe invisible mais plus rapprochée. Il y a toujours la boule de lumière volante mais c’est tout…
- Il explose pas ?
- Nan, chef !
- Il pisse pas le sang de toute sa trompe ?
- Ben pas ailleurs d’où tu l’as mordu, chef !

Tiens, tiens, tiens… Ces saletés mordaient donc ?! Aèfkabio eut beau orienter le miroir dans tous les sens, il se demandait bien où pouvait se trouver la bouche de l’ignoble bestiole. Sous la trompe peut être ?!

- Je beux rebenir ? demanda le Snifouilleur misérablement.
- Bon ben je rebiens… se retourna t’il en s’éloignant puisque personne ne lui répondait.

C’est alors que le jeune Ouik hilare constata que le monstre avait une grosse gueule baveuse garnie de crocs effroyables plantés n’importe comment à l’endroit exact où aurait été son derrière s’il en avait eu un. Coulamor !!! La bouche à la place des fesses ! Trop grodélirant les Choses à Trompes si on fait abstraction des griffes et des crocs !!! Refrénant avec peine une crise de fou rire et quelques moqueries bien senties sur l’implantation curieuse de cette « bouche popotin », il se calma lentement en se disant que moins les choses en sauraient sur ce qu’il savait et moins elles pourraient contre-carrer ses projets pour s’enfuir.

Maintenant qu’il connaissait le «visage de l’ennemi – sans parler de son derrière à dents – Aèfkabio devait trouver un moyen de s’échapper rapidement. Il était déjà resté trop longtemps dans la crevasse et n’ignorait pas que chaque minute le rapprochait d’une confrontation possible avec les envoyés de la Goutte qui faisaient route vers la vallée bénie pour s’emparer de lui. Il devinait que ces ennemis là seraient plus difficile à abuser que les anciens Ouiks métamorphosés. Ramenant avec précaution le bâton au miroir lumineux, il le redirigea vers l’intérieur de la cavité en pierre. Il avait espéré découvrir une fissure suffisamment large pour lui permettre de s’enfoncer dans les entrailles de la montagne mais le lumignon lui renvoyait l’image d’un paroi de granit désespérément unie.
Il devrait sortit et affronter les Choses à Trompes, il s’était assez bercé d’illusions.
Il était conscient de ses maigres chances de réussite s’il décidait de bâtir son plan d’évasion sur une confrontation directe avec les monstres. Ils étaient nombreux et – bien que curieusement constitués – résolument taillés pour la bagarre. Réfléchissant fiévreusement, Aèfkabio arriva rapidement à la conclusion que ses efforts devaient se concentrer sur deux aspects majeurs : la rapidité, car les pattes tordues et tremblantes des créatures ne semblaient pas leur donner une spectaculaire capacité de déplacement, et la défense incapacitante plutôt que l’agressivité offensive. Plongeant le bâton au miroir lumineux dans le sac, le jeune Ouik le lâcha avec assurance et se concentra – main ouverte - sur l’idée qui venait de germer en souriant avec une fierté enjouée.     
 
Chapitre dixième – l’évasion

- LE BOILA, LE BOILA !!! Hurla le Snifouilleur à la trompe sanglante en avisant Aèfkabio juché sur le piton rocheux surplombant le bosquet d’épineux défendant l’accès à la ravine.
- N’y touchez pas, il est à moi !!! accourut la chose Antirox à la tête de sa troupe de cauchemar.
- Aucun risque, chef ! souffla une Chose à Trompe planquée à l’arrière. J’ai pas envie d’avoir des soucis avec Bouyabouya moi…
- Oui tu as raison, faisons preuve de prudence ! s’arrêta net la chose Antirox en poussant devant elle à coups de trompe sournois le prudent qui s’était exprimé.

Une lueur aveuglante illuminait les alentours proches du jeune Ouik, donnant à son apparition une dimension surnaturelle et inquiétante. La lumière provenait incontestablement d’une étrange chaussure spongieuse qu’il portait au pied droit. Il se tenait immobile, bras croisés, le visage détendu et reflétant une assurance qui ne contribuait pas franchement à détendre ses agresseurs.

- Tu te rends, mon jeune ami ? demanda la chose Antirox en tentant d’affirmer sans grand succès sa voix qui zazouillait ferme.
- Moi ? Ah non. Je suis juste sorti pour me débarrasser de vous et entamer enfin mon périple dans le Dehors, répliqua Aèfkabio très calmement. Nous avons assez perdu de temps n’est ce pas ?
- Tu vas nous attaquer avec une godasse qui fait de la lumière ? railla la chose Antirox d’un ricanement forcé qui ne trouva pas d’écho cette fois ci parmi les autres Choses trop occupées à empêcher leurs trompes de trembler.
- Il y a un peu de ça en effet… Ce MACHIN MAGIQUE… hurla t’il à dessein en désignant la chaussure spongieuse lumineuse, provoquant deux chutes idiotes, une fuite éperdue et un recul général parmi les rangs adverses, …est un présent personnel de BOUYABOUYA !!!

 Une seconde Chose à Trompe venait de s’enfuir à son tour en glapissant et les autres – à l’exception de la chose Antirox qui tenait bon – gémissaient en proies à une perplexité apeurée.

- Et tu veux nous faire croire que tu vas TOUS nous tuer avec cette godasse magique ? se rebella hargneusement le chef qui sentait le moral de ses troupes s’effondrer à la vitesse d’un pioupiou de Ouik mâle après un Tripotitripota trop intense.
- Je n’ai jamais dit ça, ricana sadiquement le jeune Ouik. Il est probable que certains d’entre-vous survivent… Mais dans quel état ? Parfois il vaut mieux s’endormir dans la terre paisiblement que se retrouver SANS TROMPE !!!

Un cris d’effroi général salua cette saillie particulièrement habile et cruelle. Les yeux glaireux .roulaient de plus en plus vite au bout des trompes et les petites narines frémissantes aspiraient l’air avec difficulté prouvant, si besoin était encore, que les Choses terrorisées étaient à la limite de se carapater.

- Chef… J’ai peur… On s’en va ? On trouvera un autre Ouik plus tard… Un qui sera pied-nus… supplia une des Choses à Trompe en pleurant.
- Ouais boi aussi j’ai beur… Ba trombe barche bas très bien bais c’est quand bême bieux que bas de trombe du tout, chef… ajouta le Snifouilleur avec espoir.
- Mais regardez le ! s’emporta la chose Antirox. IL BLUFFE ENCORE !!! Il vous fait une fois de plus le coup du Pouyamouyé et vous le croyez ! Il est seul avec une simple chaussure…
- Lubineuse quand bême…
- …et nous sommes douze créatures invincibles créées pour déchirer l’ennemi et le tailler en charpie.
- Dix créatures, chef… Ah non tiens plus que neuf…
- On lui saute tous dessus en même temps et vous verrez qu’il ne pourra pas tous nous éliminer avec sa minable godasse !!!
- C’est vrai, acquiesça Aèfkabio sans se départir de son agaçant sourire. Il a parfaitement raison !
- Ah ben vous voyez, bande de Glupouyos Roses… parada la chose Antirox en tentant de pousser de la trompe un copain proche qui résistait en couinant. Allez vas y toi, trompe le…
- …MAIS… Le cri arrêta la poussée truqueuse et la Chose à Trompe libérée en profita pour s’évanouir dans la nuit maladroitement …la BONNE question a se poser est QUI sera le premier à m’attaquer et à subir le courroux conjugué de Bouyabouya et de son compagnon de Tripotitripota divin ? Puis pointant son doigt sur la créature à la droite de la chose Antirox, il lança férocement TOI ? provoquant la fuite éperdue de la Chose désignée.
- Restez où vous êtes, réagit la chose Antirox. J’abats sur place le prochain d’entre-vous qui s’enfuit !
- Ah bais heu… Je sabais bien que j’aurais bas dû rester là… grommela le Snifouilleur.
- On serre les rangs !!! Si on le laisse continuer à parler, on va finir à un et ce sera moi… A trois, on l’attaque tous ensembles et vous verrez que sa fichue godasse n’était qu’une menace illusoire !

Les créatures tremblantes affirmaient leur position sur leurs pattes courtaudes, prêtes à bondir.
Ca allait saigner…
C’est alors qu’à leur grande surprise, Aèfkabio le Ouik les devança en poussant un cri strident et se jeta sur eux du haut du piton rocheux.
Toute la tension contenue depuis ces jours de veille eurent raison de leurs nerfs : les Choses à Trompes s’enfuirent toutes en même temps dans un concert d’appendices mous affolées.
Toutes à l’exception de la chose Antirox folle de rage qui se ramassa sur elle même et s’apprêta à éventrer délicieusement ce vaniteux avorton dés qu’il toucherait le sol.
Quand la chaussure lumineuse entra en contact avec la terre, un épais nuage sombre s’échappa des spores spongieux, atteignant la chose Antirox en pleine trompe.
L’œil et les naseaux soudain en proie à une brûlure intolérable, elle s’effondra dans un rugissement de souffrance qui acheva de terroriser les fuyards alentours et accélérera la débandade.
« Du pikadonf moulu !!! Ce pitoyable avorton vient de me terrasser avec du simple pikadonf moulu… » se désespérait la chose Antirox en rugissant de douleur et de colère mêlées, tous ses sens en feu.
Mue par une haine absolue, elle tenta de déchirer son tortionnaire en se jetant aveuglément toutes griffes dehors sur l’endroit ou le Ouik avait atterri après son saut félon mais ne brassa que de l’air à sa grande surprise.
Sa dernière vision avant qu’un aveuglement incontrôlable ne la terrasse fut celle d’un Aèfkabio qui exultait - hilare – et s’éloignait en trouant sporadiquement la nuit de bonds gigantesques comme une bêtapuce lumineuse en équilibre adroit sur sa chaussure poivrée à ressort.

Prochain, épisode : Chapitre onzième – le Dehors (Ah ben là c’est juré hein !!! Croix de bois, jus de mélisse, si je mens, je vais aux Abysses !!! Rhhhhoooooo mais non je me moquais pas… Je jure sur ce que j’ai de plus cher que je ne sais vraiment pas ce que je vais écrire d’un chapitre à l’autre alors il ne faut pas m’en vouloir ! Le prochain coup c’est le bon… sisi hihi)