Chapitre septième – la Vallée

La vallée hébergeant le Village bénie des Ouiks était un terrain de jeu (et de Tripotitripota…) bien connu d’Aèfkabio aussi parvint il facilement à se mettre à l’abri dans une profonde saignée rocheuse masquée par un épais bosquet d’arbustes épineux peu engageants. Recroquevillé et tremblant, il tentait de calmer sa respiration rendue chaotique par sa longue course et l’anxiété qui lui nouait douloureusement la gorge. L’image de Groboulé se sacrifiant pour son salut déclenchait chez lui des petits gémissements incontrôlables et une peine d’une telle intensité qu’il en avait la tête qui tournait de désespoir.
Mais enfin que c’était il passé la bas ?
Qu’étaient donc devenus ses amis Ouiks ?
Ces… choses affreuses s’étaient elles lancées à ses trousses après en avoir terminé avec son courageux ami ?
S’étaient elles vengées sur le village endormi et sur sa Mémé ?
La fatigue et la tension retombant, Aèfkabio sombra doucement dans un sommeil agité mais réparateur.

Lorsqu’il s’éveilla, le jeune Ouik constata que le soleil était déjà haut dans le ciel. Il s’apprêtait à sortir de sa cachette quand une sensation encore mal définie l’en dissuada. Ne parvenant pas à déterminer ce qui le faisait hésiter, il commença sa reptation vers l’extérieur mais s’arrêta bien vite car il venait enfin de mettre le doigt sur ce qui le chiffonnait : le silence…
Un silence absolu et si lourd qu’il en devenait menaçant. Il était encore dans la vallée et pourtant il n’y avait aucun cris ni caquètements. Même les Barbazors spongieux qui saoulaient le village à distance par leurs grouikements ininterrompus se tenaient coi.
Aèfkabio s’immobilisa en tendant l’oreille.
Quelque chose était tapi dehors et reniflait difficilement.

- Hé ! Toi !!! Je t’entends snifouiller là dehors ! balança t’il, tout surpris d’entendre sa voix fluttée déchirer l’oppressant silence.
- J’en étais sûr !!! grinça la chose tapie dehors que le jeune Ouik identifia sans difficulté comme étant celle qui habitait maintenant Antirox le sage. Je t’avais dit qu’il t’entendrait !!! Je l’avais pas dit vous autres ?!
- Si, si c’est vrai tu l’avais dit reprirent en cœur de multiples autres choses.
- Bé cé ba ba faute si j’ai la trombe bouchée ! couina une autre chose en reniflant horriblement.
- Tu vois !!! Je te l’avais dit que c’était pas bien de plonger tes pieds dans l’eau glacé pour gagner aux concours de crachat nasal !!! Je lui avais pas dit, vous autres ?!
- Si je m’en souviens, dit une chose.
- Ouais c’est vrai que tu l’avais dit, dit une autre.
- Et tu vois le résultat maintenant, reprit la chose Antirox : la proie t’a entendu remonter les poids avec ta stupide trompe enrhumée !!!
- Bais hier je sabais pas que je be retrouberai baintenant abec une grosse trombe… gémit le renifleur.
- Vas t’en !!! Pars snifouiller loin d’ici ou je te mange tellement tu m’énerves, s’excita méchamment la chose Antirox avant de poursuivre d’une voix suave. Revenons maintenant à notre jeune Ouik dans son trou… Allez sors, petit ! Tu n’as nul part ou aller maintenant alors sois beau joueur.
- Viens me chercher, grosse mocheté ! rétorqua Aèfkabio tout étonné de son audace insensée.
- Aèfkabio !!! Arrête de faire le Plassoutin !!! Ne nous force pas à devenir… violents ! Allez sors !!! Viens ! On te fera pas de mal, c’est promis !!!
- Ouais bien sur et moi je suis un Glouyou à la diète aussi !!! Si t’es pas venu me chercher c’est que tu peux pas, grosse mocheté ! Me raconte pas des menteries !!!
- Bon… je suis très déçu que tu le prennes comme ça…
- M’en fiche !
- …et tu vas nous contraindre à faire des choses pas bien qui vont te faire très mal !
- M’en fiche !
- Si tu sors pas, on va manger ta Mémé !!! ajouta la choses Antirox.

Par Bouyabouya, pas Mémé !!! pensa le jeune Ouik en plaquant ses mains d’horreur angoissée sur sa bouche pour réprimer une supplique.
 
- Coulamor !!! On peut rentrer dans le village maintenant ? s’étonna une chose.
- Ah ben oui visiblement ! répondit une autre chose. Tant mieux parce qu’elle voulait pas sortir toute à l’heure sa Mémé !!!

Le rire soulagé d’ Aèfkabio fut relayé rapidement par des bruits sourds de coups violents suivi de glapissements douloureux.

- Mais c’est pas possible ça !!! Bon maintenant vous la FERMEZ, bande de Gluzors !!! Le prochain qui la ramène, je lui mange la trompe !!! menaçait la chose Antirox.
- T’es qu’un gros mauvais, Antirox ! T’as jamais su bluffer de toute façon et j’y ai pas cru une seule seconde ! T’étais un noulanouille fini au Pouyamouyé et c’est pas une trompe qui t’a arrangé, railla le jeune Ouik.
- Rigole bien du fond de ton trou, petite saleté ! Faudra bien que tu sortes un jour ou l’autre si tu veux boire et manger… Et on sera là à t’attendre… Et on verra si tu as la langue toujours aussi bien pendue une fois que j’en aurai fini avec toi !
- C’est bon la langue… dit une Chose à Trompe.
- Gnnniiiiii… gémit la chose Antirox à la limite de l’explosion définitive.

Une mauvaise sueur ruissela dans le dos d’ Aèfkabio malgré la douce température de la vallée. Il était bien content d’avoir cloué la trompe de la chose Antirox mais devait bien avouer que sa situation n’était effectivement pas aussi brillante que son ton assuré le laissait supposer. La sortie était bloquée et il y voyait comme dans un terrier de mulotien. C’est alors qu’il repensa au sac de voyage que Groboulé lui avait collé d’autorité sur les épaules avant le départ. Il se félicita de ne pas l’avoir abandonné dans sa course comme il y avait initialement pensé et l’ouvrit maladroitement, les doigts tremblants d’excitation. Son salut était forcément dedans ! Un grand aventurier comme le Balafré avait obligatoirement tout prévu pour le sortir des pires tracas, c’était obligé ! Quelles terribles objets de destruction allaient lui permettre de défaire les choses à Trompes qui s’étaient remises à murmurer de façon inquiétantes à l’extérieur ?

Une boite en fer.
Ouvrant fébrilement la boite pour y découvrir un artefact terrifiant, Aèfkabio fut affreusement déçu de constater qu’elle renfermait simplement un petit gobelet en étain et des couverts usagés. A moins d’espérer faire rire les choses à mort en les chargeant à la fourchette, il faudrait trouver autre chose, l’humour ne semblant pas être leur première qualité.
Une canne à pêche rétractable.
Très utile pour se nourrir mais pas pour taper les choses. L’hameçon ridicule ne permettrait même pas de leur égratigner la trompe d’un habile lancé.
A oublier !
Des vêtements !
Lourds !
Probablement une armure pour se protéger efficacement comme celles qui figuraient dans la hutte de Groboulé.
Ah ben non même pas…
Juste une tunique de rechange visiblement trop grande, un étrange bonnet rouge bizarre et des bottes de grimpette avec une semelle en crocs de Glums.

- Ca va là dedans ? le fit sursauter la chose Antirox d’un ton moqueur.
- Ca va merci, sourit Aèfkabio en mettant dans sa réponse une dose d’assurance qu’il était bien loin de ressentir.
- Et tu fais quoi ? Tu éponges la mauvaise sueur de trouille qui te ruisselle entre les fesses… ?
- Hin Hin Hin, l’es drôle le chef, ricana une Chose à Trompe avant d’être relayé par l’ensemble de la troupe.
- Nan. Je sélectionne le meilleur truc pour vous faire du mal dans le sac que Groboulé avait préparé pour moi. C’est pas facile tellement il y a de trucs pour faire du mal ! Il était quand même un peu maboule de garder des trucs pareils, le Balafré !!!

Le silence inquiet qui suivit son mensonge le gonfla d’une fierté satisfaite encore supérieure à la fois ou il avait remporté son premier concours de Pouyamouyé. Se replongeant dans le sac, le jeune Ouik continua son inventaire avec application. Au moins ça l’occupait même s’il était drôlement déçu de voir qu’il n’y avait à priori que des trucs tout nazouilles…
Effondré, il venait d’achever de vider entièrement son sac d’aventurier et contemplait avec désespoir le pitoyable fatras qu’il avait disposé sur une petite roche plate. Jonglant distraitement avec sa dernière trouvaille, un vieux sac en peau de Gnurf visqueux et malodorant complètement plat, il réfléchissait. La viande séchée et la gourde lui permettrait de tenir quelques temps en se rationnant mais ça ne le tirerait pas d’affaire pour autant. Il y avait bien ce briquet en silex qui lui aurait permis de faire du feu mais il n’y avait pas de bois dans la sombre crevasse étroite. S’il utilisait les vêtements comme combustible, il pourrait avoir une meilleure idée de la disposition de la cavité et vérifier si elle se poursuivait plus loin mais ça ne durerait pas très longtemps et il serait rapidement à nouveau aveugle. Il n’avait même pas une arme !!! Avec une arme, il aurait pu charger les choses à trompes comme Groboulé l’avait fait ! Puis il les aurait…
Rien que cette simple idée le terrorisait. Il n’était pas un grand guerrier sans peur. Il n’était qu’un pauvre petit Ouik apeuré perdu au fond d’une ravine étroite et obscure, tremblant en pensant au funeste destin ce qui l’attendait dehors.

Chapitre huitième – le sac à Mémé

Le jour commençait à pâlir doucement comme une concrète représentation de l’espoir du jeune Ouik. Les choses à Trompes ne s’étaient plus manifestées mais il les entendait se disputer de temps en temps dans le lointain. Ses choix étaient plutôt restreints, il fallait bien l’avouer : soit il sortait du trou pour être capturé par les créatures qui le livreraient aux Séides de la Goutte qui étaient en route, soit il attendait dans son trou jusqu’à y périr lentement d’inanition. Il rangeait ses objets en ressassant les différentes options, déchiré par ce choix qui n’en était pas un et priant Bouyabouya pour qu’elle lui donne un idée brillante ou fasse enfin un miracle. Groboulé avait beau dire que Bouyabouya n’existait pas, ça ne faisait pas de mal au moral même s’il admettait qu’elle ne se cassait pas vraiment la nénette pour l’inspirer, la Déesse ! Il venait de ranger la gamelle en fer dans le vieux sac en peau de Gnurf visqueux et malodorant et maudissait si intensément la mauvaise ouïe de Bouyabouya qui demeurait sourde à ses prières qu’il faillit passer à coté de l’extraordinaire événement : la gamelle qu’il venait de ranger était dans le sac mais elle n’y était plus.
Il inspecta le sac pour voir s’il n’était pas troué mais il ne l’était pas et il du admettre qu’il ne rêvait pas !!!
Il se frotta les yeux lentement puis reprit le sac gamelivore en main.
DONC la gamelle était dans le sac mais celui ci demeurait plus plat que les tétouilles d’une Ouikette toute petiote ?!
Il secoua le sac étrange sans entendre les couverts et le gobelet tinter dans la gamelle.
Y voyant enfin LA réponse de Bouyabouya à ses prières, il lança un respectueux « Merci, grande Bouyabouya ! » bien qu’il se demanda quand même à quoi pourrait bien servir ce sac magique qui mangeait les gamelles…

- Chef, reviens !!! La proie du trou vient de causer ! intervint un chose à trompe devant la crevasse.
- Tu m’as causé ? demanda la chose Antirox qui s’approchait.
- Nan ! Je cause à Bouyabouya, mocheté à trompe ! répondit Antirox scandalisé par l’impudence de cette chose qui se permettait de l’interrompre alors qu’il discutait avec la Déesse.
- Ah d’accord… répliqua la chose Antirox.
- Il a les trucs pour faire du mal de Groboulé et il cause avec Bouyabouya, chef… geignit la chose en sentinelle.
- Il bluffe, coupa la chose Antirox. Il  nous fait un coup de Pouyamouyé , te laisse pas avoir, pauvre innocent ! S’il avait des trucs pour faire mal, ça fait un moment qu’il nous aurait griller la trompe, fais moi confiance. Et Bouyabouya n’entend jamais rien, c’est bien connu !
- Ouais mais bon… il suffit d’une fois… reprit l’autre chose.
- Les choix sont simples : tu restes en faction ici en prenant le risque de te faire attaquer par une hypothétique Bouyabouya plus tard ou je te mange la trompe maintenant et je te machouille.
- Présenté comme ça, c’est tout de suite plus clair, chef : je reste !
- Je savais que je pouvais compter sur toi ! conclut avec une douceur mauvaise la chose Antirox en s’éloignant.

A nouveau au calme, Aèfkabio reporta son attention sur le sac magique. Il l’ouvrit et regarda à l’intérieur. Vu la pénombre qui régnait maintenant dans la crevasse, il fut bien en peine de distinguer quoi que ce soit dans le sac et – prenant son courage à deux mains – en plongea une à l’intérieur en priant de toutes ses forces pour qu’elle ne disparaisse pas comme une gamelle. Il réprima avec difficulté un cri de joie en sentant la gamelle sous ses doigts alors que nul épaisseur logique ne déformait le sac en peau de Gnurf. Au moins, il avait retrouvé sa gamelle ! Retirant sa main, il constata avec soulagement qu’elle était toujours entière et en parfait état de fonctionnement. Pendant plus d’une heure, il s’amusa à entasser et à ressortir tout son fourbi dans le vieux sac et dut se rendre à l’évidence que cet étrange objet magique n’avait à priori pas de fond quand il y vit disparaître entièrement la cane à pêche qu’il avait pourtant dépliée intégralement. Trop Coularmor, ce truc ! Et le plus génial c’est que les objets – une fois à l’intérieur – ne pesaient plus rien. Il pouvait ensuite plier le sac et le mettre dans une poche et se promener léger. Il regretta de n’avoir pas disposé de ce super cadeau quand il était au village car il aurait pu emporter avec lui ses collections de biyanglèz, ses jeux de Pouyamouyé voir même ses poupées de Tabouya dont il avait du se séparer à contre-cœur de peur de voir Groboulé le gronder. Il avait encore la main dans le sac lorsqu’il pensa qu’il aurait surtout pu emmener une de ces grosses armes effrayantes pour taper sur les choses à Trompes.

La stupeur lui fit pousser un hurlement de surprise.

- Tu veux causer au chef ? demanda la chose à trompe de faction d’un ton suppliant.
- Non, non, je cause avec Glozourio le Dieu compagnon de Bouyabouya pour le tripotitripota, répliqua le jeune Ouik sadiquement.
- Ohlala il cause aussi avec Glozourio maintenant, se lamenta la chose à trompe. Ca va mal finir je le sens… Vivement la relève !

Ignorant la chose à Trompe pas rassurée, Aèfkabio exultait car il sentait la lourde poignée d’une énorme épée sous ses doigts tremblants. Assurant sa prise avec détermination, il extirpa une arme gigantesque qui n’en finissait pas de sortir et dont le poids écrasant lui faisait courber l’échine comme un flutayo sous le vent déchaîné. L’épée, presque aussi grande que le Ouik, apparut enfin intégralement et – retrouvant d’un coup tout son poids réel - s’échappa des petites mains du Ouik ébahi pour s’écraser sur la roche plate dans un vacarme assourdissant.

- Qu’est ce que c’était ?! gémit à nouveau la sentinelle à Trompe
- C’est rien ! Juste un truc à trancher les trompes douloureusement que Glozourio vient de me procurer ! J’hésite à l’utiliser plutôt que le trouilloteur d’orbite ! Quoi que le distendeur de langue soit pas mal aussi !!!
- Le dist… CHEF !!! La proie est armée !!! Aux Trompes, aux trompes !!! s’enfuit en beuglant à tue-trompe la sentinelle terrorisée.

Mettant à profit le temps que la sentinelle effrayée mettrait à rameuter la bande des Choses à Trompes, Aèfkabio replongea la main dans le sac et pensa – concentré – à une épée plus en adéquation avec sa modeste corpulence. Mais rien ne se produisit ! Agacé, il se concentra de plus belle jusqu’à ce que des bourdonnements irradient ses tempes mais aucune poignée d’aucune sorte ne venait cette fois remplir sa main avide. C’était bien sa veine !!! Un super sac magique qui ne marchait qu’une fois et lui donnait une épée inutilisable ! C’était du Bouyabouya tout craché, ça !
A moins que…
Amenant l’ouverture du sac sur la pointe de la grosse épée qu’il n’aurait jamais pu relever, il la fit à nouveau entrer à l’intérieur du sac magique entièrement. L’épée disparue, il plongea fiévreusement sa main dans le sac et constata qu’elle s’était entièrement évanouie alors que sa gamelle était encore là, tout comme la canne à pêche dépliée. Un sourire victorieux aux lèvres, il pensa calmement à une dague acérée comme il en avait vu chez  Groboulé et sentit une poignée parfaitement à sa taille se former sous ses doigts. Tirant d’un coup sec, il constata - émerveillé - qu’il tenait fermement l’arme de ses pensées et rendit grâce – mentalement cette fois – à Bouyabouya pour sa générosité. Fouettant l’air de sa lame merveilleusement équilibrée, il balança aussi une petite pensée à Glozourio car on ne savait jamais avec les Dieux...

Prochain, épisode : Chapitre neuvième – le Dehors (Comment ? Ca fait plusieurs épisodes que je l’annonce ?! Ah bon, vous êtes sûrs ??? Ah ben là c’est la bonne, vous pouvez me faire confiance !!! :-))