Chapitre cinquième – Préparatifs

Après la révélation, Aèfkabio quitta Groboulé sans ajouter un mot et regagna sa hutte où il s’enferma deux jours durant.
Dans le village, ça blablatait ferme !
Les Ouiks se demandaient s’il n’était pas malade et les Ouikettes gloussaient et tentaient de déterminer – puisque toutes les ouvertures étaient closes – qui pouvait bien être la veinarde qui avait le droit à une séance de Tripotitripota aussi intense. Seul Groboulé savait. Il était triste pour le jeune Ouik car il avait vécu cette affreuse expérience avant lui et se souvenait encore de cette lutte en forme de terribles tourments intérieurs qu’Aèfkabio était en train de livrer. Certains Ouiks ne parvenaient pas à surmonter le choc et partaient - à demi fou - pour le Dehors où ils rencontraient un destin funeste et rapide sous la forme du premier prédateur croisé. Car comme un fait exprès, la lisière du Dehors bordant la vallée bénie grouillait de bêtes et de créatures malfaisantes en embuscade. Le balafré était bien décidé à tout faire pour éviter cette triste fin à son protégé aussi avait il décidé - avec le concours de Mémé - de surveiller discrètement les accès de la hutte fermée.

Lorsque Mémé, qui était de garde à ce moment là, pénétra dans un bruit d’osselets entrechoqués très personnel dans sa hutte, Groboulé sut que l’attente venait de s’achever. Aidant la vieille Ouikette à prendre place en face de lui, il attendit patiemment qu’elle se décide enfin à l’informer car comme chacun sait, bousculer une Ouikette – fut elle âgée - est une erreur fondamentale car ensuite elle ne s’arrête plus de causer.

- Il est prêt, souffla Mémé.
- Abattu ?
- Non. Mais… changé comme tu le disais. Il est en train de ranger sa hutte et je pense que son départ est imminent. Il m’a claquée un gros poutou puis m’a déclarée qu’il partirait aujourd’hui après t’avoir rendu une dernière visite.
- C’est bien.
- Merci pour ce que tu as fait, Groboulé. J’imagine que ce n’était pas facile. Surtout que tu sais ce qu’il s’apprête à vivre…
- Il y a une très grande volonté en Aèfkabio, Mémé. Peut être qu’avec lui les choses seront différentes et qu’il trouvera un moyen pour contrer la Malédiction comme sa Môman le fit avant lui.
- Je l’espère, mon ami. J’espère simplement que le moyen sera différent car j’ai honte pour notre peuple de ce que ma fille a fait.
- Elle a survécu. Et bien que tu sois en droit de trouver ce moyen discutable, il était habile et tellement novateur que même les damnés de l’Ordre Secret de la Goutte ne sont pas encore parvenus à le percer à jour. Ta fille est très habile !
- Ma fille a lâchement exposé d’autres créatures innocentes à un péril qu’elle se devait d’assumer !
- Ta fille a bien agi. Lorsque le résultat s’avère probant, parfois les moyens pour y parvenir doivent être acceptés. J’ai tenté de supporter seul mon fardeau et tu sais ce qui est advenu de moi…
- Tu as fait preuve de bravoure…
- J’ai été sot et vaniteux ! Et j’ai payé le prix mais aussi malheureusement entraîné les Univers un peu plus près du gouffre. Je ne les laisserai pas faire à ton petit-fils ce qu’ils m’ont fait subir même si c’est la dernière chose que je fais avant de m’endormir dans la terre pour y trouver ce repos auquel j’aspire tant.

Ce fut le moment que choisi Aèfkabio pour apparaître dans l’embrasure de la porte d’entrée de la hutte. Son visage était lisse et reposé. La petite lueur coquine et moqueuse qui ne quittait jamais le coin de son œil droit avait disparue, remplacée par une amusante expression décidée.

- Je suis venu te remercier et te dire adieux, ami, dit le jeune Ouik à Groboulé d’une voix assurée.
- Voyez-vous ça, railla gentiment le balafré. Et qui te dis que tu vas te débarrasser de moi aussi aisément, jeune présomptueux ?
- Heu… balbutia niaisement Aèfkabio, visiblement décontenancé. Pourquoi ? Je peux rester en fin de compte ?
- Non tu dois partir, répondit Groboulé avec un large sourire provoquant l’effondrement du pauvre jeunot dont la friable carapace de courage durement constituée venait de voler en éclat.
- Je m’étais préparé durant deux jours pour ne pas me comporter comme un Grenouyo Mou mais c’est drôlement dur, couina Aèfkabio. J’ai si peur…
- C’est normal d’avoir peur puisque tu sais que tu quittes un refuge pour un monde de dangers. La peur n’est pas une faiblesse mais une réaction normale qui te sauvera bien plus souvent la vie qu’un indomptable courage stupide. Et je sais de quoi je parle… Quand on a appris à la dompter, la peur est une puissante alliée, Aèfkabio ! Et comme je t’accompagne pour un temps, nous aurons tout le loisir nécessaire pour que je t’apprenne à t’en servir.
- Tu pars avec moi ? explosa le jeune Ouik avec un enthousiasme touchant.
- Bien entendu voyons. Quel genre de Ouik serais-je si je bouleversai ta tranquille vie passée sans te donner ensuite les moyens d’assumer celle qui la remplace ?!
- Ah ben ça c’est Coulamor !!! sautilla l’exalté.
- Ton bagage est prêt ?
- Ben… j’ai pas de bagage en fait. Je pensais emmener mes cartes de Pouyamouyé mais comme je pensais ne pas avoir de partenaires pour jouer, je les ai laissées dans ma hutte. Mais maintenant que je sais que tu viens avec moi, je vais retourner les chercher !!!
- Tu peux laisser le jeu de Pouyamouyé ou il est, nous n’aurons pas tellement l’occasion d’y jouer, sourit Groboulé. Je m’étais permis de préparer ton sac de toute façon. Je te propose que nous partions à la nuit tombée pour éviter les désagréments des adieux ou des… explications que nous serions bien en peine de fournir.
- Dacodac, sourit Aèfkabio incontestablement très soulagé de ne pas avoir à entamer son périple seul. Bon ben je retourne dans ma hutte en attendant. Pour éviter les soupçons.
- Et probablement faire un dernier petit Tripotitripota, lança le balafré d’un air complice à Mémé qui rigolait de toutes ses dents absentes en regardant le jeune Ouik s’éloigner en sautillant joyeusement.
- Tu lui donneras ça lorsque vous aurez rejoint le Dehors, dit Mémé en tendant à Groboulé une sac de peau de Gnurf visqueux. Je n’ai jamais ouvert ce sac qui est dans la famille depuis le début de la lignée mais c’est un vrai présent du Premier.

Mémé faisait référence à une légende connue des initiés selon laquelle le jeune Dieu qui avait créé les Ouiks aurait donné à chacune de ses créatures initiales un présent magique aux pouvoirs extraordinaires. Groboulé doutait que ces cadeaux fabuleux aient un jour existé – et moins encore perduré à travers les âges - mais il remercia chaleureusement la vieille Ouikette en lui promettant de remettre ce trésor à son petit-fils. De toute façon, on trouvait toujours une utilité à un sac fut il un vieux truc tout moche à l’odeur discutable !

Chapitre sixième – le départ

La nuit était tombée depuis plusieurs heures et le silence s’était abattu sur le village endormi, tout juste brisé par les cris lointains des Brisules bleue ou les soupirs d’aises de Tripotitripota lascifs. Les deux ombres avançaient doucement, louvoyant entre les huttes. Ils étaient enfin parvenus à la sortie du village et s’apprêtaient à se lancer dans la vallée quand les torches s’allumèrent, figeant le duo sur place comme des Mouchouilletes aveuglées.
Entouré pas une douzaine de Ouiks aux mines peu engageantes, Antirox le sage se tenait sous le portail d’entrée et pointa son doigt noueux sur la silhouette capuchonnée la plus massive :

- C’est ainsi que tu nous remercie de t’avoir réintégré dans la tribu après ton scandaleux départ, Groboulé le solitaire ? tonna le vieux Ouik en choisissant de s’exprimer en Commun, preuve chez lui d’une grande agitation intérieure.
- Viens derrière moi, murmura le balafré à Aèfkabio qui n’en menait pas large. Garde ton calme mais prépare toi à courir lorsque tu verras le signal.
- C’est quoi le signal ? demanda le jeune Ouik d’un ton tremblant.
- Tu sauras le reconnaître, ne t’inquiète pas, répondit le grand Ouik sans quitter Antirox et sa troupe des yeux. Une fois le signal donné, cours devant toi sans te retourner et ne t’arrête pas avant d’être épuisé à la limite de t’effondrer car ta vie en dépend.
- Mais ce sont des Ouiks voyons…
- Ne discute pas. Tiens toi près à courir, c’est tout ce que je te demande.
- Tu ne réponds pas, Groboulé le solitaire ? reprit Antirox la tête inclinée. Aurais-tu oublié ta langue dans ta hutte dans ta précipitation à nous quitter ?
- Depuis quand un Ouik a t’il des comptes à rendre à un autre Ouik ? demanda le balafré d’une voix cassante.
- Les choses changent… gloussa Antirox la bouche déformée par un mauvais rictus. Tu peux partir. Tu ne nous intéresses pas et tu ne t’es jamais remis de ton premier voyage de toute façon. Mais tu laisse l’enfant ici. Son destin est déjà tracé et de son devenir dépend notre survie !
- Tu l’as vendu à l’ennemi, traître infâme ! tonna le Couturé, faisant du coup reculer tous les Ouiks présents.
- Les Ouiks n’ont pas d’ennemis. Les Ouiks sont concernés par leur survie et qu’est ce que le sacrifice d’un de nos fils s’il implique la survie du groupe ?! J’ai su que ce moment arriverait le soir ou il a posé la Question pour la seconde fois… Depuis nous le surveillons car Ils sont en route pour le prendre ! Nous ne pouvons plus nous permettre de le laisser s’échapper car Ils se vengeraient sur nous.
- Tu leur as donné la position de la Vallée Bénie ??? s’exclama Groboulé avec une incompréhension mêlée de fureur. Et tu espères qu’ils vous laisseront en vie après s’être emparés de l’enfant ?! Tu ne sais pas à qui tu as à faire, pauvre fou ! Regarde mon corps supplicié pour qu’enfin tes yeux s’ouvrent à la vérité et que tu comprennes qu’il ne laisseront aucun Ouik en vie après leur passage !!! Ce sont des bêtes sauvages et cruelles qui vous massacreront pour satisfaire leur soif de sang et de carnage ! Sacrifier Aèfkabio ne vous sauvera pas ! Vous êtes déjà morts… Ecartez-vous maintenant et préparez votre exode dans les collines si vous voulez survivre avant que je ne me contrôle plus et me mette à en utiliser un pour taper sur les autres !

Le groupe de Ouiks avait perdu de son assurance et la plupart se dandinaient d’un pied sur l’autre en gémissant. Même Antirox était sérieusement ébranlé et roulait des yeux angoissés en regardant le balafré. Groboulé fit un pas en avant. Il comprit qu’il avait agit trop vite et que les germes de la raison n’avaient pas encore éclos suffisamment pour étouffer celles de la peur. Il sut alors que ce qu’il avait craint plus que tout deviendrait inévitable quand Antirox reposa son regard halluciné sur lui en tenant une Goutte Pourpre dans sa main :

- Ils avaient dit que tu résisterais… Ils nous ont fait ce présent pour t’empêcher de nous frapper car nous savons de quoi tu es capable, Groboulé le Barbare !!!
- Ne faites pas ça ! hurla le Balafré en voyant tous les Ouiks sortirent de leurs poches une Goutte Pourpre et l’approcher de leur bouche.

Lorsque le premier Ouik ingéra avec une curiosité avide la petite boule palpitante, le Balafré cria à Aèfkabio tétanisé « COURS ! MAINTENANT !!! » et il ouvrit le passage vers la liberté en se jetant sur le groupe de Ouiks qui se tordaient maintenant tous de douleur après avoir avalé les Gouttes.
Courant à perdre haleine, fou d’effroi et aiguillonné par ce cri de terreur pur qui avait été poussé par celui qu’il considérait comme la bravoure incarnée, le jeune Ouik fonçait droit devant lui. Les hurlements l’arrêtèrent pourtant un instant et il se retourna pour contempler une scène irréelle qui lui glaça le cœur et manqua d’humidifier peu glorieusement ses braies : Groboulé avait rejeté sa capeline de voyage d’un geste assuré et se tenait seul face à une douzaine de créatures monstrueuses hérissées de crocs et de griffes. Il portait une énorme armure de bataille et tenait entre ses mains une gigantesque épée baignée d’une lumière pure et un grand bouclier de même nature qui donnait un coté onirique à la confrontation. Subjugué, Aèfkabio ne parvenait pas à reprendre sa course et il hésitait même à sa grande surprise à revenir aider son ami.

- Ecarte toi et vis, rugit une des créatures, probablement celle qui avait jadis été Antirox.
- Un Chevalier d’Albion affronte l’ennemi et le vainc ou il meurt en essayant !
- En revenant au village, tu as perdu ton statut de mortel et les pouvoirs de tes Dieux pour redevenir un Ouik, Groboulé le faible. La Légende des Royaumes que tu fus n’existe plus que dans tes pitoyables souvenirs alors écarte toi et cesse de nous faire perdre notre temps.
- Mais c’est justement de temps qu’il s’agit, chose malveillante. L’enfant est déjà loin et vous avez échoué. Mon honneur est sauf et je peux mourir dignement et au combat !
 
Voir Groboulé se jeter sur les monstres surpris en poussant un impressionnant rugissement rendit ses esprits à Aèfkabio. En proie à un épouvantable déchirement intérieur, il se détourna et se remit à courir, les joues baignées de larmes intolérables et les pas cruellement bercés par le fracas de l’acier et les cris de souffrance.

Prochain, épisode : Chapitre septième – le Dehors (Mais oui, on va finir par y arriver, sisi ! )