Chapitre troisième – la colère

Ce fut lors du troisième jour successif d’entraînement avec Groboulé qu’Aèfkabio fut frappé par sa première réaction de « non-Ouik » : il s’emporta !
Groboulé venait – comme à son habitude – de l’engoncer dans une armure puante et trop lourde et lui cognait dessus avec une agaçante bonhomie en dispensant des conseils rendus peu clairs par le bourdonnement incessant du casque trop grand matraqué sans discontinuer.

- Ah mais crottes de Bouillasse et pets de Vrinkus, ça suffit !!! se mit à hurler le bastonné en lançant son bouclier pesant sur le sol. J’en ai marre !!! Ca fait trois jours que tu me frappes et que tu me grondes sans répondre à mes questions alors je ne veux plus continuer !!!

L’étrange regard que Groboulé posa sur Aèfkabio lui fit immédiatement regretter son éclat de voix : il se précipita sur l’énorme écu qu’il releva pour éviter au mieux le probable coup qui ne manquerait pas de s’abattre sur sa pauvre personne endolorie. Mais rien ne vint. Baissant la lourde pièce d’airain et passant un œil prudent par dessus, le jeune Ouik s’aperçut que son tortionnaire était assis à même le sol et riait à gorge déployée. A voir le balafré allègrement se payer sa tête, il sentit une seconde vague de sentiments inconnus exploser dans son crâne malmené et se mit à rugir méchamment :

- ARRÊTE CA IMMEDIATEMENT !
- Oh mais avec plaisir, rétorqua Groboulé entre deux ricanements mal contrôlés. Je me demandai quand prendrait fin la première phase de l’entraînement et je ne te cache pas que je commençais un peu à peiner. Je ne suis plus de la première jeunesse…
- Entraînement ?! Entraînement de rien du tout !!! Tu me bats comme plâtre depuis des jours et je ne vois pas ce qui constitue un entraînement là dedans hormis celui de développer ta méchante cruauté de déviant malsain à te défouler sur un Ouik plus petit que toi !!!
- Les choses sont rarement ce qu’elles paraissent, Aèfkabio le coléreux…
- Aèfkabio le… Que Bouyabouya me protège… Qu’est ce qui m’arrive…, s’effondra en sanglot le pauvre Ouik soudain épuisé et misérable.
- Tu apprends, mon jeune ami. Tu apprends la colère et la rébellion sans lesquelles nulle survie n’est possible au dehors.
- Mais c’est horrible… J’avais envi de…
- …me faire du mal ?! Et bien oui… Et ta naturelle bonté est profondément ancrée en toi, Aèfkabio, car il t’aura fallut presque trois jours de souffrances et de vexations pour enfin réagir et te rebiffer. Dehors, tu n’auras pas tout ce temps si tu te retrouves en danger. Dehors, les affrontements sont sauvages et se règlent parfois en un éclair ! Sans prévenir. C’est pour cela que tu dois apprendre à contrer les attaques sans même réfléchir. Le combattant ne pense pas à ce qu’il va faire. Il sait. Dans certaines conditions, ses membres ne lui appartiennent plus : ils deviennent autonomes et réagissent d’eux mêmes, lui donnant ainsi la fraction de seconde nécessaire qui fera la différence entre celui s’endort dans la terre et celui qui survit et gagne.
- Je ne veux pas gagner, se mit à pleurer le jeune Ouik épuisé et meurtri. Je veux être un Ouik comme les autres… Je veux jouer avec la tribu et faire des tripotitripotas aux Ouikettes, moi.
- Comprends enfin que ça n’est plus possible, mon jeune ami, dit Groboulé avec une douceur si sincère qu’elle rendait presque doux son vieux visage ravagé. Jadis, j’étais comme toi, Aèfkabio. Et ta Môman aussi. Tu as franchi cette ligne invisible qui sépare le Ouik normal des créatures comme nous.
- Mais pourquoi sommes nous… anormaux… ? demanda le jeune Ouik effondré dans une plainte déchirante.
- La normalité est une donnée très subjective, tu sais. Ici, parmi notre peuple, je t’accorde que nous sommes des marginaux et que nos compagnons nourrissent à notre endroit des craintes qu’on peut même qualifier de justifiées. Simplement parce que c’est le nombre qui détermine la norme et que nous sommes de cruelles exceptions dont les aspirations ne seront jamais comprises par la majorité. Ca ne fait pas de nous des monstres pour autant.
- Je ne veux pas être différent.
- Personne ne le souhaite. Tout le monde aspire à faire partie du groupe car c’est rassurant. Même Antirox qui pourrait te sembler comme différent des autres Ouiks par sa sagesse reconnue et respectée n’est en fait que l’incarnation du clan. Et implicitement son défenseur le plus acharné. Pourtant, sortir du groupe et assumer pleinement sa nature profonde n’est pas une preuve d’associabilité, Aèfkabio. C’est une preuve de courage ! Imagine la fleur de nuit qui naît par erreur dans un massif de fleurs de jour. Elle pourra adopter deux lignes de conduite : effacer sa différence et se comporter comme ce qu’elle n’est pas en se mentant à elle même et en souffrant toute sa vie durant ou s’assumer et s’ouvrir au monde telle qu’elle est.
- C’est pas pareil… Il n’y a qu’une sorte de Ouik ! Un Ouik n’est pas une fleur !!! Un Ouik ça joue, ça rit et ça chante ! Un Ouik fait des tripotitripotas aux Ouikettes et ça cueille des baies ou ça traie les Mylkas pourpres pour faire de savoureux fromages qu’on déguste à la veillée.
- Pourquoi ?
- Mais parce que c’est comme ça !!! Parce que ça l’a toujours été et que tous les Ouiks le savent, c’est tout ! Nous sommes un peuple gentil et jovial qui ne se bat pas et ne frappe pas sur les autres Ouiks comme tu le fais avec moi !
- Et qui ne se met pas en colère…
- EXACTEMENT !!!
                                                                                                                                                                                                                                                                                         
Une bouffée de rage encore plus violente que la précédente submergea Aèfkabio qui s’aperçut avec une horreur mêlée d’incompréhension qu’il venait de hurler si fort que de nombreux Ouiks qui passaient s’étaient arrêtés et regardaient à l’intérieur de la tente de Groboulé avec une curiosité inquiète. Il se sentit soudain ridicule dans sa grosse armure trop grande et – ignorant les badauds – reporta son attention sur son hôte qui le scrutait en silence, amusé :

- Que sommes-nous VRAIMENT ?
- Voilà la première vraie question que tu me poses depuis que nous nous connaissons, jeune Ouik. C’est d’ailleurs la seule qui ait une véritable importance car de notre origine découlent toutes les réponses. Retire cette harnachement ridicule et prends place à ma table, je te prie. Nous allons nous restaurer et je te conterai la véritable histoire des Ouiks telle que je l’ai appris à l’extérieur puisque nous l’avions oublié. C’est une belle histoire, tragique et cruelle, un de ces récits qui devient une Légende avant de se transformer en souvenir. C’est aussi une malédiction terrible que nous paierons jusqu’à ce que le dernier Ouik ait enfin disparu de la surface de ce monde. C’est l’histoire d’un Peuple Elu et de sa malédiction…

Chapitre quatrième – Origines

La hutte était maintenant plongée dans une pesante pénombre. Groboulé avait tiré les rideaux et rabattu la lourde peau de Gragracrok qui obstruait l’entrée. Et ce en pleine journée. Aèfkabio n’était pas très à l’aise car un bon Ouik ne plongeait une hutte dans le noir en journée que s’il s’apprêtait à se lancer dans un tripotitripota endiablé ! Hors Aèfkabio estimait qu’il avait une réputation à défendre auprès des Ouikettes : il ne voulait pas qu’on pense qu’il aimait aussi le tripotitripota avec les Ouiks. Il n’avait rien contre les Ouiks qui faisaient ça mais quand même… En plus avec Groboulé… Beurk !
Comme s’il avait lu dans ses pensées, le balafré lui lança :

- Pas d’inquiétude pour ta réputation, mon jeune ami. J’ai beaucoup de travers et de nombreuses rumeurs courent sur mon compte mais pas encore d’apprécier les jeunes Ouiks
- Non voyons… je…
- Que sais-tu des Dieux du Monde, Aèfkabio ? l’interrompit le couturé.
- Et bien c’est assez simple en fait… Je sais que BouyaBouya est notre protectrice et qu’elle veille sur nous. Je sais aussi que Glozourio son compagnon de tripotitripota nous fait des misères des fois et qu’elle le gronde alors il arrête.
- Fort bien. Si je te disais qu’en fait BouyaBouya et Glozourio n’existent pas ?!
- Je te dirai que tu as abusé de jus de Maganouille !!! s’esclaffa le jeune Ouik. Tu as d’ailleurs un peu cette réputation sans vouloir t’offenser…
- Je sais ! rit en écho Groboulé. Pourtant c’est la pure vérité. Laisse moi maintenant te raconter nos origines sans m’interrompre. Ce que tu entendras te paraîtra probablement bien étrange voir impossible. Mais nous en reparlerons ensuite demain et tu verras que bien des points qui t’avaient heurtés de prime abord ont finalement trouvé un sens. Pourquoi ? Car ce que je vais t’apprendre, tu le sais tout au fond de toi. Il ne te manquait qu’une clef pour libérer ton esprit et je vais maintenant te la donner.
- Tu me fais peur…
- Mais je l’espère bien, mon ami. La connaissance a un prix ! Une fois que tu sauras, tu ne seras plus jamais le même car ta véritable nature te poussera à des actions dont tu n’aurais jamais rêvé même dans tes songes les plus fous. Je vais te donner le plus grand pouvoir qui soit, Aèfkabio le Ouik : je vais te donner le pouvoir de prendre toi même en main ta destiné…

Les contours du rugueux visage de Groboulé s’estompèrent étrangement dans un curieux flou irréel ne laissant subsister que ses yeux qui se mirent à irradier d’une luminescence hypnotique. Aèfkabio se sentait comme sous l’emprise d’un cobracoco venimeux et des images se formèrent à l’intérieur de sa tête quand la puissante voix retentit à nouveau :

Tout commença par une guerre terrible qui causa l’explosion du monde originel dont tous les Dieux étaient issus.
Une guerre totale.
Impossible.
Une guerre si effroyable qu’elle déchaîna des forces enfouies aux confins de l’Univers et scella le trépas de ceux là même qui les avaient invoqués.
Dans leur colère absolue, les Dieux vaniteux réveillèrent celui qui les avait tous engendrés, Source originelle de toutes les émotions et détenteur du pouvoir absolu. Et son réveil fit basculer les mondes dans une folie destructrice implacable. Soudain nantis des pouvoirs du Père Originel, les Dieux n’avaient pas l’enveloppe nécessaire pour absorber ce surcroît de puissance et survivre. Alors le Chaos se déchaîna. Le frère se retourna contre le frère, la mère contre la fille et les Dieux s’affrontèrent en luttes titanesques dans le seul but de réduire cette énergie ultime qui les consumait. Chose impensables jadis, des Dieux disparurent pour toujours, dévorés de l’intérieur, et leur trépas libéra leur énergie vitale qui se répartit à nouveau sur les survivants, déchirant leurs corps et leurs âmes encore plus, multipliant leurs attaques dévastatrices. Les Univers allaient basculer et disparaître, irrémédiablement détruis par le pouvoir de Dieux rendus fous par la souffrance et qui ne contrôlaient plus rien.
C’est alors que les Dieux les plus puissants qui commandaient les différentes factions qui s’affrontaient se rendirent compte que la victoire était illusoire. Seul le néant résulterait de cette bataille quand toute l’énergie Originelle rejoindrait le Père, privée d’enveloppes suffisamment fortes pour l’héberger. Ils eurent l’idée de mettre leur puissance en commun pour créer un creuset magique dans lequel ils pourraient enfin déverser ce trop pleins d’énergie qui les gangrenait. Bien que le réceptacle de la survie fut forgé par les meilleurs Dieux artisans, ils commirent une tragique erreur dans leur précipitation et une Goutte de ce fluide divin absolu échappa à leur contrôle. Dés lors, les Dieux artisans calibrèrent le contenu du creuset sur une base fausse…
Lorsque tous les Dieux eurent enfin déverser le trop pleins de puissance dans le creuset, la démence qui s’était emparée d’eux s’évanouit. Les Dieux sont soumis aux mêmes pulsions que les créatures qui les vénèrent et tout comme leurs adorateurs, les Dieux ont une mémoire sélectives… A peine le terrible péril vaincu, ils reprirent leurs querelles intestines puériles car Divinité n’est pas synonyme de sagesse.
Ils oublièrent la Goutte échappée du creuset et recréèrent les mondes pour finalement aboutir à l’univers tel que nous le connaissons.
Pourtant dans le néant, la Goutte de Pouvoir survivait.
Et elle attendait.
Aucune notion de bien et de mal ne l’animait.
Elle souhaitait seulement rejoindre le Père Originel dont elle était issue.
Elle savait qu’en ralliant le creuset magique, elle causerait son explosion définitive et que la puissance de jadis serait libérée, lui permettant enfin de fusionner avec le Père, causant du même coup la fin des Dieux et des Univers.
C’est par hasard, alors qu’il arpentait les Univers pour assouvir sa soif de connaissance, qu’un jeune Dieux découvrit la Goutte qui palpitait dans le néant.
Bien que tenté, ce jeune Dieux était sage : il ne commit pas l’erreur de ses aînés en s’appropriant l’extraordinaire pouvoir qu’elle contenait.
Connaissant la nature divine, il eut surtout l’intelligence de cacher son existence à ses Pairs et décida de dissimuler la Goutte là ou elle ne serait jamais découverte.
Durant des Eons, il travailla précautionneusement à la fractionner en minuscules fragments qui rendraient sa recomposition impossible et créa une nouvelle race humanoïde pour héberger les fragments.
Cachant ce peuple aux confins des mondes, il façonna ses créatures de telle façon que leur nature profonde les rende imperméables aux tentations de la Goutte.
Chaque membre de ce peuple d’éternels enfants reçut une parcelle d’énergie Originelle unique et le jeune Dieu retourna à ses préoccupations divines avec la joie du travail bien accompli, oubliant finalement jusqu’à l’existence du peuple qu’il avait créée de toutes pièces.

Les siècles succédèrent aux siècles, les millénaires aux millénaires.

La Goutte avait compris qu’elle ne pourrait jamais se rassembler tant qu’elle demeurerait dans le village béni au sommet du monde. Lentement, générations après générations, elle fourbit son plan et distilla la soif d’aventure à la peuplade d’enfants éternelles. Jusqu’au jour ou l’un d’entre eux quitte le clan protégé pour parcourir le monde. Il s’appelait Gronulos et était le premier Ouik à jamais être sorti de la vallée protégée. Il fit une centaine de mètres dehors et tomba dans une crevasse abyssale en tentant d’échapper à l’attaque maladroite d’une squelette poreux. Perdu au fin fond des Abysses du monde, son corps se putréfia et nul ne sait ce qu’il advint du fragment de Goutte qui l’habitait. Pourtant un phénomène terrible se produisit car le fragment ne retourna pas au village pour habiter un nouveau-né Ouik comme cela c’était toujours produit.
Le fragment resta dans le monde des Royaumes.
Et la Goutte exultait car elle avait trouvé le moyen d’échapper à sa prison bien que son fragment perdu demeure hors de porté de sa conscience.
Elle eut alors l’idée d’un plan diabolique.
Elle corrompit des créatures de l’extérieur pour qu’elles chassent et détruisent les Ouiks qu’elle pourrait tenter de sortir du village avec comme but ultime de rassembler les fragments dans un nouveau creuset magique secondaire. Lorsqu’elle serait à nouveau complète, elle entamerait enfin son voyage jusqu’au creuset originel et accomplirait sa destinée.
Les siècles passèrent et les Ouiks tentés par l’aventure se firent plus nombreux.
Tous tombèrent sous les coups mortels de l’Ordre Secret de la Goutte et le creuset magique secondaire se remplit lentement.
Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que trois fragments.
Le premier était le fragment de Gronulos qui n’avait jamais été récupéré malgré les efforts de l’Ordre, la puissante magie des Abysses rendant toute localisation impossible.
Le second était déjà à l’extérieur du village des Ouiks mais l’Ordre – chose impensable jusqu’ici - ne parvenait pas à le localiser et n’y comprenait rien.
Le dernier habitait un jeune Ouik malingre et tremblant dont la conscience s’éveillait au monde…

Lorsque Groboulé, redevenu silencieux, posa un regard inquiet sur Aèfkabio, il sut qu’il n’aurait pas à argumenter plus avant. Le jeune Ouik était… différent. Il avait compris que le destin des mondes reposaient en partie sur ses frêles épaules et son innocence touchante l’avait partiellement quitté. Groboulé était heureux car il avait rempli la mission qu’il s’était juré d’accomplir deux décennies auparavant et qu’il pouvait enfin s’endormir dans la terre l’esprit en paix. Puis il eut honte. Il eut honte comme jamais il n’avait eu honte. Il eut honte à un point qui se solda par une véritable douleur physique. Il eut honte d’avoir transmis son fardeau en détruisant la candeur et la bonté. Il eut honte lorsqu’il constata qu’ Aèfkabio le Ouik pleurait sur son bonheur enfui à jamais. Il n’eut plus honte quand il se mit à pleurer avec lui.

Prochain, épisode : Chapitre cinquième – le Dehors (pour de vrai cette fois ci !!! hihi)