Chapître premier – La Question

Il était une fois, perdu dans les plus hautes montagnes d’un légendaire et sauvage royaume glacial, une peuplade mystérieuse et méconnue. Les Ouiks – car c’est ainsi que s’appelaient les habitants de cette tribu – étaient des créatures charmantes aux aspirations simples.
Ils ignoraient la duplicité, la vanité ou l’envie et se satisfaisaient joyeusement des petits bonheurs simples que la vie leur offrait avec une gentillesse débonnaire toute naturelle.
Hors un jour, cette Idyllique harmonie qui perdurait depuis des Eons se trouva gravement menacée.

Tout commença en fait avec cette question terrible que le jeune Aèfkabio posa un soir où les Ouiks étaient en pleins concours de crachat nasal acharné :

- Dîtes… Y a quoi donc derrière les montagnes ? s’enquit doucement l’innocent.

Immédiatement, les borborygmes de nez et les remontées de poids précédant un lancer s’interrompirent et un silence lourd comme l’humour d’un Proutio mâle s’abattit sur le village.
C’est Antirox le sage qui reprit le premier ses esprits, démontrant une fois encore si besoin était sa réactivité intellectuelle légendaire :

- kesten nanafout, ptio ? té pô bien ici ‘vec nouzot’ ?

Des murmures d’approbation saluèrent l’intervention à la justesse indéniable de cette référence absolue au sein de la tribu. Pourtant, alors que tous étaient convaincus que l’incident était clos et qu’on recommençait à renifler de part et d’autres avec application, Aèfkabio se dandinait d’un pied sur l’autre, visiblement toujours en proie à la perplexité.

- Nan mais c’est pour savoir quoi… reprit l’effronté à la surprise générale.

Jamais jusqu’ici un Ouik n’avait encore reposé une question à laquelle une réponse claire avait été apportée. Une question, ça dérangeait fatalement les activités culturelles ou ludiques du clan et aucun Ouik digne de ce nom ne se serait dés lors acharné dans cette voix. Du coup ils étaient bien ennuyés les pauvres Ouiks. Tous furent enfin soulagé quand Antirox, après s’être gratté entre les orteils, preuve chez cet honorable Ouik d’une réflexion poussée et difficile, prit à nouveau la parole :

- Heuuuuuuuuuuu… ché pô moua ?! V’savez vouzot’ ?
- Ah ben nan… firent échos quelques Ouiks de ci de là.
- Ben pi on s’en fiche d’abord… ricanèrent d’autres Ouiks.
- Ouè là on fait le crachicracha du nez d’abord ! intervint un des participants du jeu particulièrement motivé.

Cette dernière remarque suffit aux Ouiks pour simplement oublier les curieuse interrogations du pauvre Aèfkabio et se remettre à glairer avec sérieux. Pas fou au point de poser une troisième fois la question, le jeune Ouik s’éloigna tristement du concours de crachat nasal pour s’isoler dans sa hutte de Glouyou ou il se plongea dans ses pensées.

Peu habitué à réfléchir avec une telle intensité, Aèfkabio avait fini par s’effondrer de fatigue et ronflait depuis longtemps comme un Glubo pelé quand il sentit une main se poser sur son épaule. Pensant qu’il s’agissait d’une tite Ouikette désireuse de se lancer dans une séance de tripotitripota intensive, il recouvrit immédiatement ses sens ; les Ouiks étant –comme chacun sait – grands amateurs de tripotitripota…
Il ne s’agissait pas d’une tite Ouikette.
C’était en fait la Mémé de Aèfkabio qui s’était assise à coté de sa couche et le regardait avec une étrange douceur à laquelle elle ne l’avait jusqu’ici jamais habitué. Malgré son âge avancé, Mémé restait une championne redoutée des concours de biyanglèz et elle ne regardait normalement jamais son petit fils de cette façon. C’était pas un regard très… Ouik qu’elle avait à ce moment là d’ailleurs, la mémé.

- Tu n’as pas connu Môman, Aèfkabio… commença Mémé d’une voix basse et fluttée.

« Ah mais heu caca de Pwetouille » se dit l’endormi. « C’est bien ma veine tiens ! Mémé va me causer des trucs d’avant qui sont pas intéressants !!! »
Pourtant – et bien qu’il réfléchisse à un moyen de se débarrasser poliment de Mémé car tous les jeunes Ouiks savent bien que les vieux Ouiks disent des trucs qui sont pas intéressants – Aèfkabio répondit :

- Ah ben non, Mémé, tu sais bien.
- Elle était comme toi, mon petit ! reprit Mémé avec un sourire si beau que soudain le poids des ans effaça ses nobles rides, lui rendant comme par magie sa jeunesse enfuie.
- Comme moi… demanda Aèfkabio en sentant monter des larmes dans ses yeux bien qu’il ne comprit pas du tout pourquoi.
- Oui… Tout pareil… acquiesça la vieille Ouik, du bonheur dans les yeux à la simple évocation de ses souvenirs. Elle se posait… des questions ! Et un jour, elle a disparu pour aller chercher des réponses.
- Mais… Elle n’est pas endormi dans la terre alors ?
- Non, mon petit. En tout cas pas ici… Peut être que ta Môman s’est finalement endormie dans la terre en affrontant les dangers du dehors. Mais peut être a-t’elle aussi trouvé ses réponses et repris sa vie de Ouikette ailleurs, nul ne le sait.
- Pourquoi tu me dis tout ça, Mémé ? Pourquoi seulement maintenant ?
- Simplement parce que je dois t’éviter ce qui est arrivé à ta Môman, mon petit ! Je craignais que ce jour n’arrive bien que j’ai prié Bouyabouya depuis ta naissance pour qu’elle te donne la quiétude de la tête. Puisque tu n’es pas un Ouik ordinaire, autant l’accepter et préparer ton départ au mieux…
- Mon départ ? glapit Aèfkabio avec une angoisse qu’il n’avait jamais ressenti.
- Oui, mon petit. Car tu vas partir maintenant que les questions sont dans ta tête… Comme ta Môman… Et je voudrais que – lorsque le moment sera venu – tu quittes la tribu en étant préparé et non pas à moitié nu et la colère dans le cœur comme ce fut le cas de ta Môman qui s’enfuit un soir sans même me dire au revoir.
- Je préfèrerai dans la journée paske le soir j’ai un peu peur…
- Tu iras voir Groboulé demain, mon petit, poursuivit Mémé sans relever les propos angoissés. Je sais qu’il peut sembler étrange pour un Ouik mais il connaît… des choses ! Il t’aidera à préparer ta quête des réponses mieux qu’aucun Ouik ne saurait le faire.

Puis laissant là un Aèfkabio tremblant à la tête douloureuse, Mémé se releva dans un fracas d’os suppliciés et disparut dans la nuit comme une vieille ombre improbable.

Chapître second : Groboulé l’étrange

Chose rarissime chez un Ouik, Aèfkabio ne s’était pas rendormi après le départ de Mémé. Le dodo était pourtant un rituel résolument sacré pour les Ouiks et rien n’aurait empêché le dodo hormis le tripotitripota qui était plus sacré encore. Moulu de tension contenue, Aèfkabio se disait justement que ce serait une bonne idée de trouver une gentille Ouikette pour se détendre quand il vit Groboulé passer devant la hutte.

Groboulé était vraiment un Ouik étrange…

Déjà d’apparence.
Il était immense et très musclé – alors que les Ouiks sont une race plutôt chétive et peu portée sur l’effort physique – et sa peau était parsemée de coupures plus ou moins bien recousues qui lui donnaient une apparence… brutale. Par endroit, des décolorations stupéfiantes avaient transformés la douce pigmentation bleuté du Ouik couturé en zone larges d’un azur profond et définitif prouvant l’existence ancienne d’hématomes terribles.
La violence étant pour les Ouiks un comportement tout simplement impossible, le pauvre Groboulé était implicitement mis à l’écart bien qu’on lui témoigne respect et gentillesse comme à tout Ouik qui soit bien entendu. Curieusement – et à la grande surprise de la tribu pour laquelle la sociabilité était aussi vitale que de boire du Glouyo – Groboulé ne semblait pas souffrir de ce traitement spécial,  allant même bizarrement jusqu’à ne pas rechercher lui-même le contact des autres Ouiks (sauf pour le tripotitripota quand même…) et restait un Ouik discret presque… solitaire.

Se relevant d’un bon, la fatigue subitement comme lavée par l’apparition de Groboulé, Aèfkabio se mit à le suivre tranquillement en se demandant comment il allait bien pouvoir l’aborder et lancer le sujet qui le taraudait.
Ca faisait six fois que le jeune suiveur faisait le tour du village derrière Groboulé perdu dans ses pensées sans trouver de moyen satisfaisant quand l’étrange Ouik balafré s’arrêta enfin, se retourna et s’adressa à Aèfkabio :

- Pourquoi tu m’suis, p’tit ?
- Ben c’est à cause de Môman ! balança l’interpellé spontanément, ébahi de voir à quel point Groboulé était malin de l’avoir percé à jour si facilement.
- Hummm… Tu te poses… des questions, m’a t’on dit ?! souffla le super rusé en s’approchant de Aèfkabio qui recula, pas franchement rassuré.
- En fait c’est Mémé qui… balbutia l’angoissé en se demandant pourquoi il se sentait si mal alors qu’il n’y avait pas de dangers mais simplement un autre Ouik en face de lui.
- Ta Mémé est une très sage Ouikette, petit ! Elle savait que tu marcherais sur les traces de ta Môman aussi m’étais-je préparé à ta visite avant ton départ.
- Mais heu je m’en vais pas… couina Aèfkabio, mi angoissé, mi agacé d’entendre tous ces Ouiks le perturber à ce point avec des délires.
- Oh si tu t’en vas… Tu ne le sais simplement pas encore… coupa le grand Ouik avec un sourire entendu. Suis moi jusqu’à ma hutte, nous avons des choses à faire !

Etonné de voir que Groboulé venait de lui dire un truc comme si c’était un ordre, concept tout simplement impensable chez les Ouiks, Aèfkabio hésita à repartir dans l’autre sens pour marquer son mécontentement. Heureusement, sa politesse naturelle – et l’absence d’assurance qu’il ne ramasserait pas une beigne vu la tête de l’autre - reprit le dessus et il suivit allègrement le vilain autoritaire.

C’était la première fois que Aèfkabio pénétrait dans la hutte de Groboulé. En réfléchissant, il se rendit compte que personne dans la tribu n’avait à sa connaissance eu ce privilège – le grand Ouik allant faire ses tripotitripota chez ses copines Ouikettes - et il trouva ça drôlement Coulamor. Quand il regarda autours de lui, ça ne fut plus seulement Coulamor mais carrément Grodélirant !
La hutte de Groboulé était remplie d’objets étranges qu’il n’avait JAMAIS vu nul part chez aucun Ouik. De gros vêtements brillants et visiblement très lourds étaient rangés avec soin sur des porte-tuniques et des outils entrecroisés très effrayants décoraient les murs intérieurs.

- Whaoooooooo… ne put réprimer Aèfkabio. Trop Topgiga tous ces trucs…
- Ce sont des armes et des armures, petit.
- Ca sert à quoi ? C’est pour quels jeux ?
- Et bien… hésita le balafré. En fait, ça n’est pas pour jouer ! Les armures sont faites pour te protéger !
- Ah ?! Protéger contre quoi donc ? demanda le jeune Ouik qui ne voyait pas du tout où ce bizarre Ouik voulait en venir.
- Contre pleins de choses dangereuses qu’on trouve « à l’extérieur ».
- On se met dedans et on attend comme quand une Carapassouille est taquinée par un Minouyen ?
- Non pas exactement. Si tu te contentes de rester dans l’armure, certaines choses dangereuses finissent par la casser alors il faut les en empêcher en les tapant. Puis désignant les outils effrayants. AVEC CA !
- Taper… Pour faire du mal… osa a peine dire Aèfkabio.
- Oui, petit ! Dehors, ça n’est pas comme dans la tribu. Les baies ne poussent pas toutes seules sur les arbres et tu n’as pas forcément du jus de Mylka pour faire des fromages. Pour te nourrir, il te faut chasser !
- Les baies se défendent quand on les mange dehors ?
- Certaines oui… En fait, il existe dehors une espèce globale inconnue des Ouiks. Chez nous, il y a les bêtes gentilles que tu vas fréquenter avec plaisir et les bêtes que tu n’ennuies pas et qui ne t’ennuies pas n’est ce pas ?
- Ben oui…
- Dehors, il y a pleins de bêtes qui t’ennuient MÊME SI tu ne les ennuies pas ! Et elles t’attaquent pour te manger. Parfois même pour simplement te faire du mal !!! Contre ces bêtes là, tu dois te battre car si tu agit comme une Carapassouille, tu es certain d’être endormi dans la terre plus vite que n’a duré ton premier tripotitripota !
- J’irai pas dehors… gémis piteusement Aèfkabio.
- Oh si tu iras… Tu verras… Mais cette décision est tienne. Mon rôle à moi n’est que de t’y préparer au mieux. Commençons donc par voir quelle cuirasse protègera efficacement un maigrichon comme toi sans que le poids ne te mette à genoux…

Prochain épisode : Chapitre troisième – Le Dehors