Mon nom ne vous dira rien.
Pas plus que celui de mon peuple.

Je suis le dernier représentant d’une race oubliée et détruite par la faute d’envahisseurs cruels et cupides qui investirent nos terres avant de nous en chasser dans le sang et les larmes.

Au commencement, nous étions en harmonie avec la nature, ne puisant sur les troupeaux que le nécessaire pour se vêtir et se nourrir, résidant invisibles des froides forêts profondes et des berges nourricières.

Puis ils arrivèrent.

Une gigantesque armée composée d’ennemis héréditaires qui s’étaient regroupés pour combattre un péril plus grand à leurs yeux que leurs inimitiés naturelles.

Nous reçûmes leurs émissaires avec tout le respect qu’un hôte doit à son invité.
Ils étaient habiles en parole et nos sages furent tétanisés par la peur lorsqu’ils évoquèrent les terribles fer-vétus Albionnais écrasant impitoyablement leurs opposants sous leurs semelles d’acier.
Les femelles serrèrent d’effroi leurs petits sur leur cœur à l’énoncé des terribles massacres perpétrés aveuglément par les peuples sanguinaires des forêts d’Hibernia.

Mais aucun de nous ne vit que ceux la même qui nous mettaient en garde étaient aussi une horde d’assassins sanguinaires et sans scrupules.

Lorsqu’ils construirent les premières forteresses à la frontière de nos terre pour nous « protéger », nous étions pleins d’une gratitude imbécile et ne comprenions pas que nous aidions à bâtir les murs inébranlables de notre future prison.

Lorsque les premiers fermiers s’emparèrent de nos terres ancestrales pour nourrir les soldats des tours de Guets qui circonvenait maintenant notre petit royaume, nous n’osâmes pas contrarier nos bienfaiteurs toujours plus nombreux.

Lorsqu’ils abattirent les forêts aux arbres plusieurs fois centenaires et massacrèrent sans scrupule les animaux et les petites créatures qui gênaient leur développement, nos dirigeants réagirent enfin.
Les escarmouches entre nos sauveurs d’hier et nos guerriers se multiplièrent et les villages ennemis se transformèrent en forteresses inexpugnables.

Mon peuple répugnait à devoir défendre ce qu’il considérait comme un droit inaliénable et nous décidâmes de négocier pour faire valoir la justesse de notre position.
Un groupe représentant les tribus et composé de nos plus sages dirigeants partit pour la Capitale de pierre que les envahisseurs avaient érigé à l’orée des montagnes du Nord.
Ils furent reçu par le conseil qui régissait ces races honnies mais n’obtinrent qu’une condescendance amusée et des promesses nébuleuses malgré un appui timide de nos cousin éloignés, les honorables Nains.

De retour sur nos terres, chefs et chamans durent prendre une décision.
Nous n’étions pas des guerriers redoutés, pas plus que des sorciers puissants.
Pourtant, s’il fallait mourir, autant que ce soit dignement et au combat plutôt que misérablement et lentement gangrenés par cette lèpre qui nous rongeait.

Nous levâmes une armée bien modeste en comparaison de ceux que nous allions affronter et nos équipements comme nos armes étaient sans commune mesure avec celles de nos adversaires.
Mais nous avions la meilleure motivation dont un peuple puisse rêver : nous combattions pour notre liberté.

Nos chefs de guerre firent de la patience une arme, tempérant les jeunes qui supportaient les dents serrées les humiliations, les spoliations et les bassesses toujours plus viles.
Une fois la confirmation que l’ennemi avait franchi les limites de Midgard pour livrer un de ses nombreux combats éternels contre les deux royaumes qu’il affrontait cycliquement, nous nous soulevâmes en masse et la surprise joua en notre faveur.

Les tours de guet et les villages les plus proches furent rasés et leurs habitants expulsées.
Les soldats qui résistèrent furent abattus et les envahisseurs ne purent tenir tête bien longtemps à nos combattants malgré leur science de l’affrontement et leur matériel de guerre.
Nous les repoussâmes jusqu’à la lisière de ce qui avait été notre royaume sans empiéter d’un pouce sur l’extérieur car nous étions des créatures justes et que notre fureur retomba aussi vite qu’elle s’était exprimée dés lors que nous estimâmes que justice était rendue.

Ce fut notre plus terrible erreur.

Nous pensions stupidement qu’on se doit d’épargner l’adversaire blessé car il sera assez sage pour apprendre de sa défaite et apprécier la mansuétude comme un cadeau des Dieux et non une faiblesse.
Nous n’imaginions pas que cet ennemi là, tel un loup enragé rongé par le mal, irait lécher ses plaies pour mieux se venger.

Les Monstres-montagnes bardés de cuir et de fer déferlèrent sans prévenir un matin de printemps, épaulés pas les humains à cornes et les fourbes homoncules bleus.
Seuls nos lointains cousins les Nains s’étaient abstenus de participer au carnage effroyable qui suivit.
Leur lâche neutralité ne trouva pas plus grâce pour autant à nos yeux…

Malgré une résistance désespérée, les villages du Nord et de l’Ouest furent écrasés sans pitié.
Nos guerriers se bâtirent courageusement, préférant se faire tailler en pièces sur place que de reculer d’un pas mais les armes d’acier et le nombre des agresseurs firent la différence.
Nous n’avions que notre désespoir et notre cœur à leur opposer...
Femelles et enfants, vieillards et blessés, tous furent impitoyablement achevés et seules les gigantesques charniers attestèrent pour un temps qu’il y avait eu jadis un village joyeux sur les lieux des carnages.
Les quelques survivants qui avaient échappé au génocide en fuyant et qui se terraient comme des bêtes apeurés furent capturés et déportés dans des îles mystérieuses et lointaines sans espoir de retour.

Les dirigeants des tribus côtières du sud – plus puissants et combatifs que les paisibles clans des forêts - comprirent qu’un guerre totale avait commencée et que nous n’avions pas l’ombre d’une chance si nous combattions l’adversaire suivant ses règles.
Ils rappelèrent les maigres troupes qu’ils avaient levé pour aider leurs frères traîtreusement attaqués et prirent tristement la seule décision qui leur permettrait de simplement continuer à exister.

Les villages se vidèrent et nos pathétiques forts en bois devinrent déserts.
Notre peuple – pourtant tout entier porté vers l’amour de la lumière et des grandes forêts chantantes – entama son exode sur l’île maudite de Nisse, s’enfonçant toujours plus avant dans les entrailles de la terre et disputant son nouveau royaume souterrain à la force de nos pauvres haches de bronze aux créatures les plus terrifiantes.
Jadis insouciants et joyeux, nous devînmes lentement aussi durs que le granit qui composait notre nouvelle patrie, plus sombres que l’obscurité qui nous entourait.
Par la force des choses, les paysans devinrent forgerons et les éleveurs entraînèrent nos molosses à tuer.
Plus que tout, nos enfants apprirent la haine de l’envahisseur et les techniques de combat les plus sournoises pour l’assouvir.

Pour autant, nous n’aimions pas ce que nous étions en train de devenir et un Sage fut désigné au sein de chaque nouvelle communauté souterraine.
Il avait pour mission de se souvenir de ce que nous avions été.
Avant.

A la surface, les envahisseurs s’étaient répandus à travers toute la région et poursuivaient leur nettoyage impitoyable entre deux campagnes de guerre en abattant faune et flore, asservissant les peuples moins avancés sans aucun scrupule.
Je ne dis pas évolué à dessein.
Car peut on parler d’évolution quand les moyens employés sont le fer et le feu ?!

Plusieurs générations furent nécessaires avant que nous ne jugions que le moment de la revanche était venue. 
En dehors des Sages - dont le nombre allait en décroissant un peu plus à mesure que notre âme devenait noire - nous nous multiplions avec frénésie, compensant lucidement nos physiques débiles par le nombre et la fureur.

Lorsque toute bonté eut quitté nos cœurs, nous reprîmes le chemin vers le soleil.

Nos hordes déferlèrent sur les plaines redevenues paisibles à force de pacification ultime, massacrant avec une effrayante absence de remords tous ceux qui se trouvaient sur leurs passages.
L’horreur gagna rapidement les nouveaux occupants au vu des exactions terribles que nous commettions à notre tour, abattant nos armes sans distinction et avec la même férocité que celle qu’ils nous avaient infligés tant d’années auparavant.
Jugeant probablement nos guerriers avec le même mépris que jadis, les rois de Trollheim envoyèrent simplement une forte troupe pour briser notre avance.
Alors qu’ils progressaient avec morgue et assurance dans les bois glacés du Svealand, nous les harcelâmes nuit et jour, invisibles mais mortels, prenant garde de ne pas révéler nos forces et nos progrès dans l’art de la guerre et seule une poignée de survivants brisés parvint à s’échapper la peur au ventre.
Privés de protection, paysans, marchands et artisans de toute nature commencèrent un massif exode.
La panique la plus totale s’empara bientôt de ce flot de réfugiés innombrable talonné par notre avant-garde composée de nos éléments les plus cruels qui ignoraient la pitié.

Agacé par tant de folle impudence, l’ennemi rassembla une formidable armée pour nous écraser comme les insectes nuisibles que nous étions à ses yeux.
Nous décidâmes d’affronter une fois pour toute ce terrible péril aux frontières d’un lieu qui porte aujourd’hui le nom d’Auddliten.
La rivière qui séparait notre Horde des troupes ennemies marquait jadis la limite septentrionale de nos terres au temps du bonheur et nous y vîmes un signe du destin.
La liberté serait gagnée si aucun des combattants ennemis ne parvenait à mettre le pied sur la rive que nous occupions et nous fortifiâmes nos positions et préparâmes un plan machiavélique.

Les envahisseurs apparurent sur la presqu’île alors qu’une aube pâle et sinistre se levait.
Le soleil rasant se reflétait sur leurs armures de mailles et leurs armes d’acier brillaient d’autant de reflets que les étoiles du ciel.
Leur nombre était tel qu’il nous était impossible de distinguer les derniers escadrons et le bruit cadencé de leurs lourdes bottes ferrées aurait à lui seul pu provoquer l’effroi.

Mais pas ce jour là car nous étions plus prêts que nous ne le saurions jamais.

Simplement séparés par le large bras de la rivière, nous nous observâmes un bref instant, leurs cors de bataille répondant à nos tambours de guerre, ajoutant à la gravité du moment.
Puis comme mus par un mystérieux signal commun, les deux armées hurlèrent de concert leur haine absolue provocant le début de l’affrontement.

Fer de lance terrifiant et redouté de tous, les Monstres-montagnes s’élancèrent à l’assaut en premier, fendant les flots comme un coin d’acier indestructible et épaulés par les archers et les lanceurs de sort.
Leurs pertes furent terribles mais rien ne semblait devoir endiguer leur fureur et leurs cris de guerre couvraient les plaintes des blessés qui s’empilaient sans les ralentir.
Lorsque l’eau affleura leurs chevilles massives et qu’ils se préparèrent à attaquer nos défenses, nous les surprirent une fois de plus lorsque nos unités lourdes abandonnèrent  leurs armes de jet pour se précipiter à leur rencontre mus par une haine totale et – chose impensable – nous brisâmes leur élan.
Empêtrés dans leurs lourdes armures, reculant et gênés par les flots devenus écarlates et dont l’agitation allait crescendo, les monstrueuses créatures ne parvenaient plus à assurer leur position et la distance qui les séparait maintenant de leurs troupe de soutien rendait leurs efforts désespérés.
Ils commencèrent à refluer sous nos charges discontinues et la pluie de projectiles que nous faisions pleuvoir sur eux.
Les petites créatures bleues et les humains à cornes s’avancèrent dans la rivière pour soutenir à distance leurs alliés menacés, causant des ravages terribles dans nos rangs car ils étaient maîtres dans la magie et la maîtrise de l’arc.
Pourtant, les Monstres-montagnes refluaient toujours et nos attaques devenaient plus meurtrières – pour ne pas dire suicidaires.
Le doute commença à s’emparer des invincibles colosses de pierre couverts d’acier, submergés par cet assaillants minuscule faisant fi de toute prudence à seule fin de les abattre.
Lorsque les unités des humains à Cornes, plus légères mais tout aussi redoutables, avancèrent profondément dans la rivière à leur tour pour renforcer les positions et le moral défaillant des Monstres-montagnes, nos sapeurs détruisirent les barrages de retenue que nous avions tant peiné à construire en amont de la rivière.

Le bruit fracassant de la gigantesque et unique vague ainsi formée déclencha une panique totale mais les assaillants trop pesants ne purent échapper au flot titanesque qui les fit disparaître en un instant.

Effarés devant l’ampleur de la catastrophe, et privés de leurs unités cuirassées, les combattants restés sur la rive opposée commencèrent à faire retraite.
Malgré les pertes terribles, ils étaient des soldats aguerris par des batailles innombrables et ils ne cédèrent pas à la panique, manœuvrant pour effectuer le replis en bon ordre.
C’était sans compter avec les groupes de harcèlement que nous avions soigneusement disposés le long de l’unique accès qui permettait aux envahisseurs de s’échapper de la nasse que Auddliten était devenu pour eux.
Rapides et taillés pour le combat au contact, ils se précipitèrent sur les unités légères prises par surprises et une sanglante mêlée commença.
Durant un moment, la lutte fut incertaine car les humains à cornes s’étaient ressaisis et moissonnaient nos rangs de leur moulinets dévastateurs relayés par la vaillance surprenante des créatures bleues qui - une fois acculés - défendaient leur vie avec une rage équivalent à celle que nous mettions pour la leur ôter.
Cependant, lorsque les défenseurs qui avaient repoussés les Monstres-montagnes traversèrent la rivière redevenue paisible et frappèrent sans hésiter le dos découvert de l’ennemi, la victoire était acquise.

Le corps à corps qui s’en suivit fut une boucherie totale à la violence indescriptible car chacun savait qu’il n’y aurait pas de prisonniers.

Lorsque la dernière lame s’abattit enfin et que les blessés de mon peuple furent emportés, nous égorgeâmes tous les ennemis à l’exception d’une femelle bleue couinante et plus bavarde qu’une pie qui s’était lâchement cachée sous des cadavres dés le premier assaut.
Chieuse Grave – tel était son pathétique nom - fut chargée d’aller témoigner du désastre à ses Maîtres et de leur signifier que nous rentrions à nouveau en possession de cette terre qui était la notre.

Nos combattants en état de tenir debout n’étaient plus qu’une poignée.
Couverts de sang et de débris immondes, ils contemplaient – hagards – le champ de bataille devenu un charnier épouvantable d’où montait déjà une puanteur sourde et métallique.
Retirant leurs casques de guerre, les survivants sortirent de leur poche ventrale leurs bonnets de cérémonie à la blancheur immaculés avant de les tremper dans le sang de l’ennemi, signifiant ainsi l’orientation martiale définitive que notre peuple suivrait à l’avenir, se détournant pour toujours de sa nature originelle.

Depuis cet horrible événement, je suis le dernier de ma race a toujours arborer le bonnet blanc, les nouvelles générations ayant définitivement adopté le bonnet sanglant à la mémoire de nos combattants qui imposèrent par leur sacrifice notre retour à la surface.

Je suis aussi l’unique représentant du concile des Sages qui se souvient que la bonté fut pervertie par la trahison et la duplicité des puissants qui nous ont corrompus sans espoir de retour.
Et ce témoignage mourra avec moi.

Vous qui nous appelez « Tomtes » sans même pouvoir vous souvenir du nom originel de notre peuple, soyez terrassés par la honte et le remord car vous nous avez créés.