Elle se déplace avec la souplesse d’une panthère – invisible – bougeant avec cette grâce innée que permettent des années d’entraînement couplées aux talents de sa race.
Elle s’immobilise, tous ses sens en alerte.
Elle n’a pas besoin de voir pour savoir : l’ennemi est là, tapi quelque part à l’affût d’un imprudent ou d’un vaniteux qui est assez stupide pour penser qu’il est en sécurité sous prétexte que les Midgardiens ont pris d’assaut le fort central.

Imbéciles !

Trolls, Vikings, Nains et Valkyns sont tous de fieffés idiots qui ne jurent que par leur puissance et leur force brute.
Ils sont trop peu nombreux à vouloir comprendre que le chemin qui les mène de leur forteresse au château central est le terrain de chasse de prédilection des combattants de la nuit.
Si elle n’intervient pas, ils vont apprendre.
Si tenté qu’un Mids puisse apprendre ce genre de subtilité ce dont elle doute…

Le contour de sa cible est encore imprécis mais elle commence à mieux la distinguer à mesure qu’elle réduit l’écart qui les sépare encore avec patience et maîtrise.
C’est un furtif, tout comme elle, et il représente à ses yeux la quintessence absolue de tout ce qu’elle abhorre en tant qu’assassin de Midgard.

Une Ombre Lurikeen…

La Kobold n’est pas une tueuse ordinaire : c’est une solitaire qui s’est spécialisé dans l’élimination des invisibles des royaumes ennemis.
Là où la plupart de ses compagnons préfèrent développer des attaques sournoises aussi rapides qu’efficaces, elle a fait du poison et de la redoutable technique des armes doubles sa spécialité. 

Les duels entre combattants du silence sont sa raison de vivre et elle fuit les grands rassemblements et les batailles de masse car elle ne veut compter que sur ses talents propres.
Aucun Chaman ne l’a rendue plus puissante avec ses incantations, aucun Guérisseur ne l’a bénie.
Seule ses armes et son armure – forgés avec adresse par un des ses rares vraies amis – renforcent salutairement ses mortelles facultés, fruits d’un létal entraînement où approximation est synonyme de trépas.
La Kobold exècre la magie et considère que ceux qui y ont recours sont des lâches et des traîtres envers Loki, le dieu de la duplicité.
Son Dieu.
D’aucun estiment – non sans raison d’ailleurs – que la petite créature n’est seule que par obligation et que l’absence de pouvoirs magiques n’est en fait que le résultat de l’hostilité de ses propres compatriotes à son égard, sa sulfureuse réputation de nuisible ultime frappant aussi clairement les Midgardiens que ses adversaires…
Quoi qu’il en soit, elle trouve dans ses certitudes galvaudées une raison de plus pour nourrir et fortifier sa haine ultime à l’égard des Ombres d’Hibernia qui sont des hybrides de magicien autant que des guerriers de l’obscurité.

Elle s’approche, ses lames luisantes de poisons dégainées, flairant l’air.

Son ennemi honni est en embuscade sur une branche basse, immobile et indécelable pour le profane, sa capuche sombre baissée, masquant ses immondes traits de petit rat vicieux.
Nombreux sont les Midgardiens qui paient de leur vie leur mépris affiché à l’égard de ces minuscules humanoïdes.
Le Lurikeen est un redoutable adversaire qui compense sa faible constitution et son manque de force brute par une  dextérité et une vivacité tout simplement exceptionnelles.
Ca fait bien longtemps que la Kobold utilise aussi sa faible corpulence pour abuser l’ennemi et elle ne fera pas la même erreur sous prétexte que son adversaire est encore plus chétif qu’elle ne l’est.
Elle déteste les luris mais elle respecte à sa façon leurs très factuels talents et n’ignore pas que la moindre erreur commise face à ce mortel péril lui sera fatal.

Arrivée à portée d’armes de la créature, elle abat de toutes ses forces son épée courte et sa hache senestre sur le dos de sa proie en un geste parfait mille fois répété.
Aucun cri de guerre, aucun hurlement de triomphe n’alerte l’Ombre et pourtant il roule sur lui même avec une agilité impossible et seule l’épée mort cruellement son épaule tandis que la hache s’enfonce profondément dans l’arbre qu’il vient de quitter.
En une fraction de seconde, il est en position de combat et la Kobold sait qu’elle n’aura pas le temps d’arracher son arme empêtrée dans le bois.
Elle se rue sur le Lurikeen habitée par des siècles de haine totale entre les deux peuples.
Malgré le poison qui commence à l’affaiblir, le Lurikeen évite gracieusement l’acier qui le menace et perce de son stylet acéré la cuisse de la Kobold avant de se mettre hors de portée d’une roulade.
L’arme est envoûtée et la Kobold sent ses forces s’évanouir instantanément.
Elle sait qu’elle ne l’emportera pas sans ses deux armes maintenant que le venin est en elle.
D’un habile pirouette suivie d’un coup de pied violent, elle arrache la hache du tronc et la récupère d’une main assurée.
L’Ombre a mis cette seconde à contribution pour lancer un sort et l’Assassin reçoit une boule d’énergie crépitante en pleine poitrine qui l’envoie bouler par terre.
D’une ruade immédiate, elle se rétablit, son armure de cuir encore fumante tandis que le Lurikeen ramène ses armes en garde à la vitesse de l’éclair.
Ramassés comme des panthères, les deux minuscules créatures se font face, guettant l’ouverture.
Soudain l’Ombre attaque de toute la rapidité furieuse dont elle est capable.
Les parades succèdent aux esquives et l’acier s’entrechoque à une cadence irréel, les deux adversaires curieusement enlacés dans une lutte sans pitié mais digne d’un ballet.
Leurs corps eux-mêmes deviennent des armes et tout ce qui peut être utilisé pour détruire l’autre est mis à contribution : coudes, genoux et têtes se heurtent sans pitié dans une sarabande diabolique, évitant comme par enchantement la danse d’acier qui nimbe les duellistes de traînées d’argent.
Une poussée mieux assurée de l’Hibernien lui permet d’envoyer la Kobold à nouveau au sol.
Elle sait qu’elle n’aura pas la chance de se relever comme le Lurikeen charge, ses deux dagues levées, décidé d’en finir.
Il faut croire que le combat est du goût de Loki car la Kobold pare miraculeusement les lames qui tombent sur sa gorge de sa simple épée.
Un instant, les bras de l’Ombre sont relevés et son torse est découvert.
L’Assassin n’aura pas d’autre opportunité de frapper car le poison l’affaiblit lentement mais la tuera aussi sûrement qu’un pointe de métal dans son cœur si le combat perdure.
Mettant toute sa force dans le coup de coté elle frappe, sa hache déchirant l’armure de cuir comme du papier, écrasant les os, broyant la chair.

Le Lurikeen lâche ses armes et tombe à genoux, ses mains pressées sur son corps pour empêcher ses entrailles de se déverser dans l’herbe.
Il ne demande aucun pitié et n’émet aucune plainte, son curieux visage défiguré par la souffrance et la haine.
Au prix d’un terrible effort, il relève la tête dans un ultime défi et crache un mélange de sang poisseux sur la Midgardienne qui le salue en retour au lieu d’abattre définitivement sa hache souillée.

Une attitude respectable n’est pas la priorité d’une combattante de la nuit et la Kobold victorieuse l’apprend à ses dépends de la plus radicale des façons…

Avant que son bras ne donne le coup de grâce à son adversaire dont les yeux en amande se font vitreux, une longue épée perce sa gorge offerte avec une violence terrible, la soulevant de terre.
Le coup est parfait, sans appel.
Petite boule bleue désarticulée, elle s’effondre mortellement blessée sur le Lurikeen éventré que la vie a déjà quitté.
Elle a juste le temps se sourire en voyant le Sicaire opportuniste disparaître comme un fantôme avant que Loki ne la rappelle à lui.
Une tueuse Midgardienne paie ses actes inutiles de son sang.
Ce salut stupide était une belle erreur puisqu’elle aurait pu mettre cette seconde à profit pour s’éclipser et panser ses trop nombreuses blessures plutôt que de parader..

La vanité ne fait pas bon ménage avec l’efficacité dans le monde impitoyable des tueurs invisibles…

Mais c’était un beau combat et peu importe l’issu tant qu’elle se comporte comme une véritable servante du Dieu des tromperies.
Nul doute que Loki - en sournois farceur qu’il est - la renverra sur Midgard rapidement pour qu’elle puisse s’adonner à son goût du meurtre.
Pour sa plus grande gloire.